Slap, doigts, ghost notes à n’en plus finir : dans l’imaginaire collectif, le funk se joue à main nue. Marek Bero, bassiste et auteur de la méthode Bass Gym 101, prend le contre-pied dans sa rubrique Bass Gym sur No Treble, avec un groove entier joué au médiator sur un seul accord de mi septième. Le tuto du jour reprend ses idées et les décline en cinq exercices maison, du squelette de l’accord jusqu’à la petite rafale de sextolets qui fait tout le sel de sa leçon.
Le médiator a ses lettres de noblesse funk
Marek Bero ouvre sa leçon avec deux excuses : l’une pour le nom de son groove, l’autre pour la simplicité de sa grille. On les lui pardonne volontiers. Un accord unique, c’est exactement ce qu’il faut pour se concentrer sur l’essentiel, la façon de poser les notes. Et pour parler de l’essentiel, il convoque un nom que tout amateur de funk au médiator connaît : Bobby Vega.
Né à San Francisco, Vega démarre sa carrière professionnelle à 15 ans aux côtés de Bo Diddley. À 16 ans, il se fait remarquer avec une ligne jouée au médiator et étouffée, celle de « I Get High on You » de Sly Stone, que l’on retrouve sur l’album High on You (1975). Le détail savoureux, il l’a raconté au magazine MusicRadar : sur ce titre, il cherchait à imiter Rocco Prestia, le bassiste de Tower of Power, qui jouait aux doigts. Pour Bero, la leçon est là. Le funk tient au feeling et à la fluidité du jeu bien plus qu’à la technique de la main droite : pas besoin de slap ni de doigtés acrobatiques, un médiator suffit.
Vega n’est pas un cas isolé. L’une des lignes de basse les plus reconnaissables des années 1970, celle de « For the Love of Money » des O’Jays, a été jouée au médiator par Anthony Jackson, puis passée dans un phaser. Jackson, disparu en octobre 2025, comparait l’apprentissage du médiator à celui de l’archet pour le bassiste qui se met à la contrebasse : un engagement de long terme, pas un accessoire qu’on attrape en passant. Gardez l’idée en tête, elle vaut pour tout ce qui suit.
Un accord, trois réservoirs de notes
Tout le groove tourne sur E7, l’accord de mi septième, le plus courant qui soit en funk comme en blues. Bero puise ses notes dans trois réservoirs, et c’est leur mélange qui donne au groove son relief.
| Réservoir | Notes | Ce qu’il apporte |
|---|---|---|
| Arpège de E7 | E, G♯, B, D (mi, sol dièse, si, ré) | Le squelette : les notes de l’accord, celles qui sonnent juste à coup sûr. |
| Gamme blues mineure de mi | E, G, A, A♯, B, D | Le grain : le sol naturel frotte contre le sol dièse de l’accord, et le la dièse (la quinte diminuée) ajoute la note bleue. |
| Mode mixolydien de mi | E, F♯, G♯, A, B, C♯, D | La lumière : le fa dièse (la neuvième) et le do dièse (la treizième) éclaircissent le son. |
Le frottement entre sol et sol dièse est le cœur de l’affaire : la tierce mineure de la gamme blues contre la tierce majeure de l’accord. Cette ambiguïté, le blues l’a inventée et le funk en a fait son fonds de commerce. Ne cherchez pas à la résoudre, jouez avec. Le mixolydien, lui, apporte ce que Bero appelle des sonorités plus fraîches : des notes qui ne frottent pas, mais qui colorent.
Dans les mesures 13 à 16, la grille passe sur A7, l’accord de la septième. Bero y applique la même recette avec la gamme blues mineure de la : A, C, D, D♯, E, G. Dans une logique de blues en mi, A7 est l’accord du quatrième degré : on change de décor sans changer de langage.
La main droite : un balancier qui ne s’arrête jamais
Avant de parler notes, réglons le geste. Au médiator, un groove en doubles croches repose sur un mouvement continu : la main descend sur le temps et sur le « et », remonte sur le « e » et sur le « a », qu’il y ait une note à jouer ou non. Quand il n’y en a pas, elle passe au-dessus des cordes sans les toucher. C’est le principe du guitariste rythmique funk, et il a une vertu précieuse : votre main droite devient un métronome. La dernière ligne sous nos tablatures indique ce sens de coup.
Les x des tablatures sont des notes étouffées. La main gauche reste posée sur la corde sans appuyer, le médiator la frappe, et vous obtenez un claquement sans hauteur : c’est la percussion du groove. Pour raccourcir encore les notes, posez légèrement la tranche de la main droite sur les cordes, près du chevalet. C’est le palm mute, auquel nous avons consacré un tuto entier. Côté médiator, un modèle medium ou épais donne une attaque nette et ne plie pas sous les doubles croches.
La rafale : six notes par temps, deux coups de médiator
Le gimmick de la leçon arrive à la mesure 9 : Bero glisse dans le groove des sextolets rapides, six notes par temps. Sur la partition, ça impressionne. Sous les doigts, c’est bien plus simple qu’il n’y paraît, et Bero donne la clé : chaque groupe de trois notes se joue avec un seul coup de médiator vers le bas, les deux notes suivantes étant des hammer-ons de la main gauche.
Faites le calcul : deux coups de médiator par temps, contre quatre en doubles croches. Pendant la rafale, votre main droite travaille moins que dans le reste du groove. Tout repose sur la main gauche, qui doit frapper les cases assez fort pour que les notes liées sonnent presque aussi fort que la note attaquée. Le médiator, lui, donne à chaque début de groupe l’attaque nette et articulée qui rend la rafale lisible.
Pour compter, découpez le temps en deux groupes de trois : « un-ta-ta, et-ta-ta ». Le médiator tombe sur « un » et sur « et », la main gauche se charge des « ta ».
Les exercices
Les cinq exercices qui suivent sont des créations gravebasse dans l’esprit de la leçon, pas une transcription du groove de Marek Bero, que vous trouverez en lien plus bas. Chacun tient sur une mesure à jouer en boucle. Démarrez à 70 BPM, gagnez 5 BPM chaque fois qu’un exercice passe proprement trois fois de suite, et visez 90 à 100 BPM. Sous chaque tablature, la première ligne indique le comptage, la seconde le sens du médiator (B : coup vers le bas, H : coup vers le haut). x : note étouffée. h : hammer-on.
Exercice 1 : le squelette (arpège de E7)
Uniquement les notes de l’accord : mi, sol dièse, si et ré, plus le mi à l’octave sur la corde de Ré. Les deux premiers temps reviennent dans les exercices 2, 3 et 4 : c’est le moteur du groove, apprenez-le par cœur. Gardez le balancier de la main droite actif pendant les silences.
Exercice 2 : la sueur (gamme blues mineure de mi)
Même départ, mais les temps 3 et 4 grimpent dans la gamme blues : mi, sol, la, la dièse, si, puis ré et mi. Le sol naturel de la case 3 arrive là où l’exercice 1 plaçait le sol dièse : jouez les deux exercices à la suite et écoutez le frottement. Le la dièse de la case 1 ne fait que passer, ne vous y attardez pas.
Exercice 3 : la lumière (mode mixolydien de mi)
Cette fois, la montée passe par le fa dièse (case 2 de la corde de Mi) et le do dièse (case 4 de la corde de La). Comparez avec l’exercice 2 : même rythme, même point d’arrivée, et pourtant le son s’éclaircit. C’est tout l’intérêt d’avoir plusieurs réservoirs sous la main.
Exercice 4 : la rafale (sextolets liés)
Le cœur du tuto. Sur le temps 3, attaquez la corde de La à vide vers le bas, puis frappez la case 1 avec l’index et la case 2 avec le majeur, deux fois de suite. Sur le temps 4, même geste sur la corde de Ré, puis retombez sur le mi grave au premier temps de la boucle. Le ré dièse de la case 1 n’appartient à aucun des trois réservoirs : c’est une note de passage chromatique, qui tire l’oreille vers le mi juste après. Travaillez d’abord la cellule seule, en boucle, à 60 BPM.
Exercice 5 : le détour par A7 (gamme blues mineure de la)
Changement d’accord, même outil. Sur A7, la cellule de la corde de Ré tombe pile dans la gamme blues de la : ré, ré dièse, mi, soit la quarte, la quinte diminuée et la quinte. Au temps 4, le do de la case 3 passe au do dièse de la case 4, de la tierce mineure à la tierce majeure : le même frottement qu’en mi, transposé.
L’enchaînement
Une fois les cinq exercices en place, assemblez-les en une grille de huit mesures, sur le modèle de la leçon de Bero : le groove, puis la rafale, puis le détour par A7.
| Mesures | Exercice |
|---|---|
| 1 à 4 | Exercice 1, exercice 2, exercice 1, exercice 3 |
| 5 et 6 | Exercice 4, deux fois |
| 7 et 8 | Exercice 5, deux fois, puis retour au début |
LE COUP DE POUCE GRAVEBASSE
La boucle muette. Posez la main gauche à plat sur les quatre cordes pour les étouffer toutes, réglez le métronome à 70 BPM et jouez le rythme de l’exercice 1 sans aucune hauteur de note, rien que des x, en gardant le balancier continu. N’accentuez que les coups où une note devrait sonner. Une minute suffit. Ce que vous entendez, c’est le squelette rythmique du groove : s’il groove déjà sans les notes, il groovera avec.
La leçon complète de Marek Bero
Ce tuto reprend les idées de Marek Bero, pas son groove. Pour le jouer en entier, rendez-vous sur No Treble : la transcription est téléchargeable gratuitement en PDF, et la vidéo vous permet de jouer par-dessus. Si la leçon vous a servi, Bero propose d’autres transcriptions sur sa page Buy Me a Coffee. Il est aussi l’auteur de la série Bass Gym 101, une méthode complète publiée chez Bassline Publishing et disponible sur Amazon.
Pour aller plus loin
- La leçon source : « Bass Gym: Put Some Funk in Your Pick Playing », Marek Bero, No Treble, 5 août 2026 (en anglais).
- La transcription PDF du groove complet et la vidéo de Marek Bero.
- Soutenir Marek Bero sur Buy Me a Coffee, découvrir la série Bass Gym 101 ou visiter son site.
- Sur gravebasse : nos tutos « Palm mute : la main qui étouffe, la basse qui cogne », « Ghost notes à la basse » et « Funk en mineur : la pentatonique, le contretemps et l’art de retomber sur ses pattes ».
- La fiche PDF de ce tuto, à imprimer et à poser sur le pupitre.
Leçon originale : Marek Bero, rubrique Bass Gym, No Treble. Adaptation française, texte et exercices : gravebasse.com.
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