Philadelphia Freedom Cut, Part 4 : Garry Tallent, fondation du dernier rappel de Springsteen

Publié le 29 octobre 2026 à 06:56

Le 28 octobre 2026, Bruce Springsteen et le E Street Band ont mis en ligne le quatrième et dernier volet vidéo de leur concert du 30 mai à Philadelphie, clôture de la tournée Land of Hope and Dreams. Cinq titres de rappel, d'« American Land » à « Chimes of Freedom », et un générique qui crédite noir sur blanc Garry Tallent à la basse. Chez Gravebasse, on a regardé ce final par le bas du spectre : comment un bassiste de 77 ans trouve sa place au milieu de dix-neuf musiciens.

Un concert en quatre épisodes

Précisons d'emblée la nature de l'objet : il s'agit d'une publication live officielle, filmée et mixée par l'équipe de Springsteen, et non d'un nouvel album studio. Le concert du 30 mai 2026 à la Xfinity Mobile Arena de Philadelphie a été filmé en intégralité, puis découpé en quatre épisodes publiés dans l'ordre du setlist sur la chaîne YouTube officielle : sept titres le 9 septembre, sept autres le 23 septembre (jour des 77 ans du Boss), huit le 14 octobre, et enfin les cinq morceaux du rappel le 28 octobre. Avec ce dernier volet, les 27 titres du show sont désormais disponibles en streaming sur les plateformes.

Petite ironie du calendrier, cette date de Philadelphie n'aurait jamais dû être la dernière. Prévue le 8 mai, elle a été repoussée au 30 mai pour laisser la salle aux playoffs NBA et NHL, ce qui l'a placée trois jours après Washington, la finale initialement prévue. La tournée, vingt dates en salles, avait démarré le 31 mars à Minneapolis. Springsteen l'a voulue frontalement politique, en opposition déclarée à l'administration Trump, et le setlist s'en ressent : reprises de « War » et de « Clampdown », « American Skin (41 Shots) », « Streets of Minneapolis ». Variety y a vu une nouvelle manière de construire un concert pour raconter une histoire.

Côté générique, la réalisation est signée Chris Hilson et Thom Zimny, le montage Zimny et Sam Shapiro, la production Springsteen, Jon Landau, Zimny et Adrienne Gerard. Le son a été enregistré par John Cooper et mixé par Rob Lebret et Jon Altschiller. L'ensemble est dédié à la mémoire de Dave Marsh, biographe historique de Springsteen, disparu en août.

Cinq titres, dix-neuf musiciens, une seule basse

Recompter la scène donne le vertige. Autour de Springsteen, le noyau E Street : Roy Bittan au piano et aux synthés, Nils Lofgren et Stevie Van Zandt aux guitares, Max Weinberg à la batterie, Garry Tallent à la basse. S'y ajoutent Soozie Tyrell au violon et à la guitare, Jake Clemons au saxophone, Charlie Giordano à l'orgue, aux claviers et à l'accordéon, une section cuivres et percussions de cinq membres, un chœur de quatre voix, et Tom Morello en invité sur chacune des vingt dates. Dix-neuf musiciens crédités, et une seule basse.

Pour un bassiste, ce genre d'effectif ressemble à un embouteillage de fréquences. La main gauche du piano occupe le grave, l'orgue épaissit le bas-médium, le trombone d'Ozzie Melendez rôde dans le même registre et la grosse caisse de Weinberg réclame son espace. Ajoutez trois ou quatre guitares électriques qui jouent souvent les mêmes accords, et la basse peut très vite devenir une couche de plus dans le mur de son. Tout l'intérêt de ce Part 4 est de voir comment Tallent évite ce piège, morceau après morceau.

La leçon du tuba

Né le 27 octobre 1949 à Detroit, installé adolescent à Neptune City, dans le New Jersey, Garry Tallent a commencé par le tuba dans l'orchestre de son lycée. Constatant que les bassistes manquaient sur la scène rock locale, il s'est mis à la basse en autodidacte, en décortiquant les disques de James Jamerson, Donald « Duck » Dunn, Paul McCartney et Bill Wyman. Il explique lui-même que sa compréhension du rôle du tuba dans un orchestre l'a aidé à cerner le métier de bassiste. Le surnom qui le suit depuis des décennies dit la même chose : « the foundation of the E Street Nation ».

Le reste tient en quelques dates. Après avoir joué avec Springsteen dès 1971 dans Dr. Zoom and the Sonic Boom puis le Bruce Springsteen Band, il devient membre fondateur du E Street Band en 1972 et reste aujourd'hui le seul musicien du line-up originel encore en poste. On l'entend même au tuba sur « Wild Billy's Circus Story » (The Wild, the Innocent & the E Street Shuffle, 1973). Quand le groupe est mis en sommeil en 1989, il part à Nashville, devient producteur et musicien de studio, fonde un studio et un label, et produit Marshall Crenshaw, Steve Forbert, Gary U.S. Bonds ou son vieil ami Southside Johnny. Il signe deux albums solo, Break Time (2016) et More Like Me (2019), et entre au Rock and Roll Hall of Fame en 2014 avec le E Street Band.

Détail savoureux : ce Part 4 est sorti le 28 octobre, au lendemain de ses 77 ans, comme le Part 2 était tombé le jour de l'anniversaire du patron. Dans son autobiographie Born to Run, Springsteen range d'ailleurs son bassiste dans la grande tradition des bassistes taiseux, peu portés sur le spectacle, et salue la dignité tranquille qu'il a apportée au groupe dès le premier jour.

Le rappel, titre par titre, depuis le pupitre de la basse

Les repères ci-dessous partent des arrangements connus de chaque morceau. La vidéo permet ensuite de vérifier, plan après plan, ce que Tallent en fait ce soir-là.

« American Land »

Le rappel s'ouvre sur une gigue. Née dans le sillage des Seeger Sessions en 2006, « American Land » raconte l'Amérique des immigrés sur un tempo de fête irlandaise taillé pour l'accordéon et le violon. Pour la basse, l'exercice tient de l'équilibrisme : soutenir une pulsation à deux temps rapide sans alourdir une danse qui doit rester légère, alors que batterie, claviers et cuivres marquent tous les temps forts. À observer : la façon dont la basse se cale sur la grosse caisse plutôt que de courir après la mélodie.

« Born to Run »

Retour en 1975. Tallent tenait déjà la basse sur l'album Born to Run, et le morceau-titre pose mieux que tout autre la question de l'effectif : Springsteen l'avait pensé comme un mur de son à la Phil Spector, empilant guitares, claviers et glockenspiel. Dans ce type de production, la basse sert d'abord d'ancre et donne une assise à tout ce qui s'entasse au-dessus. En live, avec trois guitaristes et un chœur, la tentation de jouer plus fort ou plus chargé existe. Écoutez plutôt où Tallent se place entre la batterie de Weinberg et la main gauche de Bittan.

« Dancing in the Dark »

1984, Born in the U.S.A., le tube le plus synthétique du répertoire. Sur le disque, le groove repose sur une rigueur presque mécanique : basse et grosse caisse avancent ensemble, sans fioritures, pendant que le riff de synthé occupe l'espace. C'est le morceau le plus ingrat pour un bassiste, puisqu'il n'y a rien à montrer, et le plus formateur, puisque tout est à tenir. Le solo de saxophone, hérité de Clarence Clemons, revient aujourd'hui à son neveu Jake. Ceux qui travaillent leurs croches au métronome (Rythmix, dans notre rubrique ressources, fera l'affaire) trouveront ici un modèle de constance.

« Tenth Avenue Freeze-Out »

La chanson qui raconte la naissance du groupe est aussi celle où l'on entend le mieux d'où vient Tallent. Sur Born to Run, c'est un rhythm'n'blues cuivré, avec des parties de cuivres arrangées par Steven Van Zandt. On est sur le terrain de Duck Dunn, l'une des influences revendiquées de Tallent, celui des lignes qui syncopent, répondent aux cuivres et laissent respirer les silences. Avec quatre soufflants sur scène en plus du saxophone de Jake Clemons, la conversation entre basse et cuivres devient le vrai sujet du morceau. Pour un bassiste, c'est le plus instructif des cinq titres : une note retenue y compte autant qu'une note jouée.

« Chimes of Freedom »

Pour finir, une reprise de Bob Dylan (Another Side of Bob Dylan, 1964) que le E Street Band connaît de longue date : sa version live captée à Stockholm le 3 juillet 1988 avait fait l'objet d'un EP la même année. Tempo modéré, refrains qui s'étirent, chœur à quatre voix : c'est typiquement le morceau des notes longues, où la basse gagne à laisser sonner plutôt qu'à remplir. La leçon est simple à formuler et difficile à appliquer. Sur un hymne, moins on en fait, mieux le morceau tient debout.

Juste avant ce dernier titre, Springsteen prend la parole. Il dit comprendre ceux qui se sentent impuissants, en colère ou trahis, explique que le groupe était venu puiser de la force dans le public autant que lui en apporter, puis conclut en saluant la mémoire d'Alex Pretti et de Renee Good, deux habitants de Minneapolis tués en janvier 2026 par des agents fédéraux lors d'opérations liées à l'immigration. Leurs noms figuraient déjà dans « Streets of Minneapolis », le titre qui refermait le premier volet de ce Freedom Cut. La tournée, rappelons-le, avait démarré à Minneapolis.

Et l'instrument ?

Le générique officiel crédite Garry Tallent à la « bass guitar », sans détailler son matériel. Les inventaires publiés au fil des années (en 2008 puis en 2015) lui attribuaient sur scène une Spector NS-2J à diapason court, et en studio une Precision et une Jazz Bass de 1963. Rien ne garantit que ce soit encore le cas en 2026. À chacun de jouer les détectives devant la vidéo, et les lecteurs qui identifient l'instrument peuvent nous écrire.

Pourquoi le regarder basse en main

Ce dernier volet est une leçon de placement. À 77 ans, avec plus de cinquante ans de E Street Band derrière lui, Tallent tient le grave d'une formation de dix-neuf musiciens sans jamais chercher la lumière. Pour qui joue dans un groupe chargé (section de cuivres, deux claviers, plusieurs guitares), c'est un cas d'école : choisir son registre, se caler sur la grosse caisse, laisser les cuivres répondre, et accepter que le plus beau compliment soit de ne remarquer la basse que lorsqu'elle s'arrête.

En bref

  • Titre : Land of Hope and Dreams American Tour: Philadelphia Freedom Cut Part 4
  • Publication : 28 octobre 2026, vidéo officielle sur YouTube, concert complet disponible sur les plateformes
  • Concert : 30 mai 2026, Xfinity Mobile Arena, Philadelphie, dernière des vingt dates de la tournée
  • Titres : American Land, Born to Run, Dancing in the Dark, Tenth Avenue Freeze-Out, Chimes of Freedom (Bob Dylan)
  • Basse : Garry Tallent
  • E Street Band : Roy Bittan (piano, synthétiseur), Nils Lofgren (guitare, chant), Stevie Van Zandt (guitare, chant), Max Weinberg (batterie), avec Soozie Tyrell (violon, guitare, chant), Jake Clemons (saxophone) et Charlie Giordano (orgue, claviers, accordéon)
  • E Street Horns and Percussion : Anthony Almonte, Barry Danielian, Eddie Manion, Ozzie Melendez, Curt Ramm
  • E Street Choir : Ada Dyer, Curtis King, Lisa Lowell, Michelle Moore
  • Invité : Tom Morello
  • Réalisation : Chris Hilson et Thom Zimny. Montage : Thom Zimny et Sam Shapiro. Production : Bruce Springsteen, Jon Landau, Thom Zimny, Adrienne Gerard
  • Son : enregistré par John Cooper, mixé par Rob Lebret et Jon Altschiller. Lumières : Jeff Ravitz et Todd Ricci
  • Dédicace : à la mémoire de Dave Marsh

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