Dee Murray (1946-1992) l'orchestration d'Elton John

Publié le 3 avril 2026 à 05:36

De l'autre côté de l'Atlantique, au Royaume-Uni, l'évolution de la basse pop-rock est façonnée par des musiciens naviguant dans un écosystème harmonique différent. David Murray Oates, connu professionnellement sous le nom de Dee Murray, naît le 3 avril 1946 à Gillingham, dans le Kent. Il incarne l'archétype du bassiste au jeu hautement mélodique, une nécessité structurelle découlant de la configuration même des groupes dans lesquels il a évolué.

Murray découvre l'instrument durant ses années de lycée de manière presque fortuite : un de ses camarades lui aurait placé la basse sur les épaules en lui intimant de jouer. Son intuition musicale et sa vélocité lui permettent de se forger rapidement une solide réputation sur la scène locale. En 1969, son destin croise celui du batteur Nigel Olsson, avec qui il intègre le Spencer Davis Group. Cette collaboration forge l'une des sections rythmiques les plus soudées de l'histoire de la musique populaire.

L'ascension de Murray prend une envergure internationale en 1970 lorsqu'il est recruté, avec Olsson, par un auteur-compositeur-interprète encore relativement inconnu mais doté d'un talent pianistique hors norme : Elton John. L'association débute en studio avec le titre "Amoreena" sur l'album "Tumbleweed Connection", suivi de l'enregistrement de l'album live incisif "17-11-70". Les premières années de collaboration sont marquées par des frictions avec l'industrie musicale. Le label de John, DJM Records, préférait imposer des musiciens de session expérimentés pour les enregistrements studio, limitant initialement Murray et Olsson à une seule piste par album. Face au succès grandissant de leurs prestations scéniques, Elton John impose un ultimatum à son label et installe définitivement Murray et Olsson comme membres à part entière pour l'enregistrement de l'album charnière "Honky Château" en 1972.

La particularité de la musique d'Elton John durant cette période de formation résidait dans sa configuration de type "power-trio", mais dominée par le piano plutôt que par la guitare électrique (le guitariste Davey Johnstone ne deviendra membre permanent qu'ultérieurement). Le jeu de piano exubérant de John nécessitait une assise solide, mais l'absence de guitare rythmique laissait un immense vide harmonique dans les fréquences médianes. S'inspirant de l'approche contrapuntique et fluide développée par Paul McCartney avec les Beatles, Murray a métamorphosé la fonction de la basse. Ses lignes ne se contentaient pas d'ancrer les fondamentales ; elles évoluaient en motifs lyriques, tricotant des contre-mélodies riches qui remplissaient l'espace sonore tout en soutenant le chant.

Avec l'ajout de Davey Johnstone, la formation entre dans une phase d'hyper-productivité. Murray pose ses lignes de basse fluides et inventives sur une succession d'albums multi-platine, culminant avec le chef-d'œuvre "Goodbye Yellow Brick Road" en 1973. Le producteur historique de la formation, Gus Dudgeon, a souligné à de nombreuses reprises la perfection technique de Murray, le considérant comme l'un des musiciens les plus doués avec lesquels il ait travaillé. L'importance historique de Murray est également soulignée par le fait qu'il fut le dernier bassiste à partager la scène avec John Lennon, lors du célèbre concert d'Elton John au Madison Square Garden de New York le 28 novembre 1974 (immortalisé sur l'album "Here and There").

Discographie Majeure (Dee Murray avec Elton John) Année de Parution
17-11-70 1970
Honky Château 1972
Goodbye Yellow Brick Road 1973
Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy 1975
Too Low for Zero 1983

À la suite de l'enregistrement de l'album concept "Captain Fantastic and the Brown Dirt Cowboy" en 1975, Elton John, désireux d'explorer de nouvelles directions musicales, décide brutalement de renouveler son groupe et se sépare de Murray et Olsson. Relocalisé à Los Angeles, Murray se reconvertit en un bassiste de session de premier plan. Il enregistre sur l'album "Wait for Night" de Rick Springfield (1976), intègre brièvement la formation de rock progressif Procol Harum pour la tournée nord-américaine de l'album "Something Magic" (1977), et devient membre du groupe de soutien d'Alice Cooper, apparaissant sur l'album "From the Inside" (1978). Il collabore également avec Bob Weir du Grateful Dead ("Heaven Help the Fool"), Yvonne Elliman, Jimmy Webb et John Prine.

Les années 1980 marquent le grand retour de Murray et Olsson au sein de la formation d'Elton John, débutant avec l'album "21 at 33". Murray est la cheville ouvrière du concert mythique donné devant plus de 400 000 personnes à Central Park, New York, en 1980. Il imprime de nouveau sa marque sur les albums "The Fox" (1981), "Jump Up!" (1982), "Too Low for Zero" (1983) et "Breaking Hearts" (1984).

Déménageant ultérieurement à Nashville pour poursuivre ses travaux de studio avec des artistes country et folk (dont Beth Nielsen Chapman et Lewis Storey), Dee Murray est frappé par un grave cancer de la peau. Après des années de lutte acharnée contre la maladie, il succombe à un accident vasculaire cérébral au Vanderbilt University Hospital de Nashville le 15 janvier 1992, à l'âge de 45 ans. Son héritage en tant que mélodiste des fréquences graves reste inestimable dans le canon de la musique pop.

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