Né le 3 avril 1937 à Shaw, une localité située dans le delta du Mississippi (comtés de Bolivar et Sunflower), Louis Edward Satterfield est l'archétype du musicien de l'ombre dont le génie structurel a défini le son d'une époque. En migrant vers le nord, comme de nombreuses familles afro-américaines de la période, Satterfield s'installe à Chicago, ville qui devient l'épicentre de la collision entre le blues rural, le jazz et le rhythm and blues urbain.
Dans les années 1950 et au début des années 1960, Satterfield fréquente le Crane Junior College de Chicago. C'est dans ce creuset éducatif qu'il forme un trio de jazz baptisé "The Jazzmen", accompagné de Don Myrick au saxophone alto et de Charles Handy à la trompette. Cette formation embryonnaire est rapidement soutenue par Fred Humphrey au piano, Ernest McCarthy à la guitare basse, et un jeune batteur talentueux nommé Maurice White. Ces connexions précoces seront d'une importance capitale pour l'histoire de la musique soul.
L'éclosion professionnelle de Satterfield s'opère au sein des célèbres studios Chess Records à Chicago. Engagé comme musicien de session, il travaille de concert avec Maurice White pour sculpter le son de la maison de disques. Son accomplissement le plus emblématique de cette période est sans conteste la ligne de basse du tube "Rescue Me" de la chanteuse Fontella Bass, enregistré en 1965. La mécanique de cette ligne de basse est un modèle de groove : une succession de syncopes placées au millimètre près, qui propulsent le morceau avec une énergie cinétique implacable. Outre la soul, Satterfield est appelé à moderniser le son de Chicago Blues. Il enregistre avec B.B. King ("Blues Is King" en 1967, "His Best" en 1968) et participe aux expérimentations psychédéliques de Muddy Waters sur les albums controversés mais influents "Electric Mud" (1968) et "After the Rain" (1969). Il prête également ses lignes de basse à Howlin' Wolf ("The Howlin' Wolf Album") et à Donny Hathaway ("Everything Is Everything" en 1970).
Satterfield possédait une dualité instrumentale singulière : il était tout aussi virtuose à la basse électrique qu'au trombone. Cette maîtrise d'un instrument à vent a profondément influencé son jeu de basse, lui inculquant le concept de "respiration" musicale et la nécessité de laisser de l'espace (le silence) entre les notes pour maximiser l'impact rythmique. L'alliance historique forgée à l'université avec Don Myrick et Charles Handy culmine avec la formation du groupe The Pharaohs, qui enregistre le prestigieux album "The Awakening" en 1971, puis l'album live "In the Basement" (capturé au High Chaparral de Chicago).
En 1975, le batteur Maurice White, désormais à la tête du super-groupe Earth, Wind & Fire, décide d'étendre la palette orchestrale de sa formation. Connaissant le niveau de perfection exigé, il fait appel à ses anciens collègues de Chicago. Satterfield rejoint Myrick et le trompettiste Michael Harris (bientôt rejoints par Rahmlee Michael Davis) pour former les EWF Horns, rebaptisés plus tard The Phenix Horns. En tant que tromboniste de la section, Satterfield participe aux tournées mondiales et enregistre sur tous les albums classiques du groupe entre 1975 et 1983, incluant "Gratitude", "Spirit", "All 'n All", "I Am", "Faces" et "Raise!".
Malgré son rôle de cuivriste au sein d'EWF, l'influence de Satterfield sur la basse funk s'exerce par le biais de la pédagogie. Aux studios Chess, Satterfield donnait régulièrement des leçons aux jeunes musiciens. Son disciple le plus brillant fut Verdine White, le jeune frère de Maurice. Les techniques percussives, la gestion de l'espace et la précision chirurgicale enseignées par Satterfield ont constitué les fondations du style explosif de Verdine White. Satterfield et Verdine ont d'ailleurs formalisé ce savoir en co-rédigeant un manuel pédagogique de référence intitulé "Playing the Bass Guitar", publié en 1978.
L'expertise implacable des Phenix Horns attire l'attention au-delà de la scène R&B américaine. En 1981, le musicien britannique Phil Collins les recrute pour son premier album solo, le magistral "Face Value". La précision quasi-mécanique de la section ("extreme precision") illumine des morceaux complexes comme "Behind the Lines" et "Hand in Hand". Satterfield et ses acolytes travaillent également avec le groupe Genesis, insufflant une dynamique cuivrée sur "No Reply at All" (sur l'album "Abacab") et "Paperlate" (sur l'EP "3x3"). Satterfield accompagne Collins lors de tournées titanesques, s'illustrant au trombone, aux chœurs, aux percussions, et ponctuellement au saxophone baryton, jusqu'à la séparation de la section cuivres dans les années 1990.
Artiste à la discographie pléthorique (The Emotions, The Whispers, The Gap Band, Ramsey Lewis, Heaven 17, Kassav'), Louis Satterfield s'éteint à Chicago le 27 septembre 2004, à l'âge de 67 ans, laissant une marque indélébile tant sur l'instrumentation des fréquences graves que sur l'orchestration des cuivres funk.
Ajouter un commentaire
Commentaires