Rocco Scott LaFaro (1936-1961) le météore du jazz moderne

Publié le 3 avril 2026 à 05:25

Né le 3 avril 1936 à Newark dans le New Jersey, Rocco Scott LaFaro a bouleversé la syntaxe de la contrebasse de manière irréversible au cours d'une carrière tragiquement brève.

Issu d'un environnement profondément musical, LaFaro est le fils de Joe LaFaro, un violoniste professionnel ayant évolué au sein des orchestres de Paul Whiteman et des frères Dorsey. La famille déménage à Geneva, dans l'État de New York, alors que Scott a cinq ans. Son éducation auditive est précoce et éclectique : son père l'expose tant au répertoire classique qu'au foisonnement du big band jazz. Sa sœur Helene se souvient des sorties familiales pour écouter des artistes allant de Tony Bennett aux Mills Brothers, en passant par le révolutionnaire du bebop Dizzy Gillespie.

Fait remarquable, la relation de LaFaro avec la contrebasse est extrêmement tardive. Sa trajectoire instrumentale débute par le piano à l'école primaire, se poursuit avec la clarinette basse au collège, pour bifurquer vers le saxophone ténor au lycée. Cette pluralité instrumentale forgea chez lui une compréhension harmonique globale, bien supérieure à celle des instrumentistes cantonnés au rôle de la section rythmique. Il ne se saisit de la contrebasse qu'à l'âge de 18 ans, juste avant son entrée à l'université, simplement parce que l'apprentissage d'un instrument à cordes était une condition préalable exigée pour les étudiants en éducation musicale. Après seulement trois mois passés au sein de l'Ithaca College, son obsession pour les possibilités de l'instrument le pousse à abandonner les études académiques pour se consacrer exclusivement à la contrebasse, multipliant les engagements dans des lieux locaux tels que le College Spa et le Joe's Restaurant.

LaFaro rejette viscéralement l'orthodoxie du "walking bass" — la pratique consistant à égrener une note par temps (en noires régulières) pour souligner la progression d'accords et asseoir le tempo. Au lieu de cela, il conçoit la contrebasse comme un instrument mélodique à part entière, capable de dialoguer avec les solistes. S'appuyant sur une virtuosité technique inégalée parmi ses contemporains, il développe un style d'accompagnement contrapuntique : ses lignes serpentent à travers la grille harmonique, croisant les mélodies principales avec une vélocité stupéfiante, utilisant fréquemment le registre aigu de l'instrument.

Dès son arrivée sur la scène professionnelle, sa réputation croît de manière exponentielle. Le pianiste Walter Norris le décrira comme un "feu de forêt", soulignant son approche intensément concentrée et spirituelle de la vie et de la musique. Entre 1958 et sa mort, il enregistre avec une galaxie de talents impressionnante, incluant les pianistes Pat Moran, Victor Feldman et Hampton Hawes, les clarinettistes Buddy DeFranco et Tony Scott, le trompettiste Booker Little, l'arrangeur Marty Paich, le saxophoniste alto Herb Geller, le compositeur John Lewis et la légende du saxophone ténor Stan Getz.

Toutefois, c'est son intégration au sein du Bill Evans Trio en 1959 qui marque l'apogée de sa révolution musicale. Aux côtés du pianiste Bill Evans et du batteur Paul Motian, LaFaro contribue à inventer le concept de l'improvisation collective en trio. Au lieu d'une hiérarchie stricte (soliste accompagné par une section rythmique passive), le trio instaure une conversation égalitaire. Les enregistrements captés en direct le 25 juin 1961 au Village Vanguard de New York, qui donneront naissance aux chefs-d'œuvre absolus que sont "Sunday at the Village Vanguard" et "Waltz for Debby" (édités par Riverside Records), témoignent d'une interaction télépathique et restent considérés comme la pierre angulaire du trio de piano jazz moderne.

Parallèlement à son travail avec Evans, l'avant-gardisme de LaFaro est sollicité par le saxophoniste Ornette Coleman, pionnier du free jazz. En 1960, Coleman l'invite à participer aux sessions de l'album manifeste "Free Jazz", une expérience radicale impliquant un double quartette. LaFaro y joue de la basse de manière asymétrique aux côtés du bassiste habituel de Coleman, Charlie Haden. Les biographes et critiques soulignent l'opposition stylistique fascinante entre les deux jeunes maîtres : Haden creusait un sillon sombre, terrien, se contentant de fondamentales profondes en 4/4, tandis que LaFaro survolait la musique avec une légèreté, une vélocité et une grâce harmonique complexes. Lorsque Haden dut s'éloigner momentanément de la scène pour des raisons de santé, LaFaro prit sa place dans le groupe régulier de Coleman, participant à l'album "Ornette!". Coleman a déclaré plus tard à propos de LaFaro : "Scotty pouvait modifier la sonorité d'une note simplement en jouant une autre note. C'est le seul que j'ai jamais entendu capable de faire cela avec une basse".

Le 6 juillet 1961, à peine onze jours après les sessions historiques du Village Vanguard, Scott LaFaro meurt dans un tragique accident de voiture près de Geneva, New York, à l'âge de 25 ans. Sa carrière aura duré à peine sept ans, mais son empreinte est indélébile. Classé numéro 16 des plus grands bassistes de tous les temps par le magazine spécialisé Bass Player, il a redéfini le rôle de l'instrument. Sa sœur, Helene LaFaro-Fernandez, a publié en 2009 une biographie exhaustive et primée, "Jade Visions: The Life and Music of Scott LaFaro", démystifiant l'homme pour se concentrer sur son incroyable éthique de travail et son obsession musicale.

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