Carol Kaye (1935-) : L'Impératrice de Los Angeles

Publié le 24 mars 2026 à 04:49

Née Carol Smith le 24 mars 1935 à Everett, dans l'État de Washington, Carol Kaye est incontestablement l'une des figures les plus monumentales, prolifiques et influentes de l'histoire de la musique enregistrée mondiale. Opérant au sein du mythique conglomérat officieux de musiciens de studio de Los Angeles connu sous le nom de "The Wrecking Crew", elle a enregistré les pistes de basse de plus de 10 000 morceaux au cours d'une carrière s'étendant sur plus de 65 ans.

L'enfance de Carol Kaye a été forgée dans l'adversité. Issue d'une famille de musiciens professionnels (ses parents Clyde et Dot Smith militaient au sein de l'American Federation of Musicians), elle a dû faire face à la grande pauvreté et à un bégaiement prononcé, ainsi qu'aux violences d'un père dont elle a fini par convaincre sa mère de se séparer. À l'âge de treize ans, sa mère parvient à rassembler les fonds nécessaires pour lui offrir une guitare acoustique à cordes en acier (steel guitar) et des leçons. L'instrument s'est révélé être une révélation thérapeutique et économique : la musique lui a offert un langage palliant son bégaiement, et lui a permis de travailler professionnellement dès 1949 pour subvenir aux besoins de sa famille. Durant les années 1950, Kaye s'impose comme une redoutable guitariste de jazz bebop dans les clubs exigeants de Los Angeles, accompagnant des pointures de l'improvisation telles que Jack Sheldon (en soutien du comédien Lenny Bruce), Teddy Edwards et le batteur Billy Higgins.

Sa transition vers le statut de légende des studios d'enregistrement relève initialement de l'accidentel. À la fin de l'année 1957, elle est engagée pour fournir la guitare rythmique sur une session qui accouchera du tube "Summertime" de Sam Cooke, et peu après sur l'hymne rock chicano "La Bamba" de Ritchie Valens. Le véritable basculement organologique et stylistique s'opère en 1963 lors d'une session au sein des studios Capitol Records : le bassiste titulaire (sur Fender bass) ne s'étant pas présenté, Carol Kaye s'empare de l'instrument. L'adaptation de sa virtuosité de guitariste de bebop aux dimensions de la basse électrique crée un choc esthétique immédiat. Kaye utilise un médiator (pick) dur, ce qui procure à l'attaque de la note une netteté percussive tranchante, aux antipodes du jeu feutré aux doigts des contrebassistes convertis à l'électrique.

L'arsenal sonore de Carol Kaye relevait de l'ingénierie acoustique de précision. Elle a systématiquement équipé ses basses Fender Precision de cordes à filet plat (flatwounds) de très fort tirant, combinées à une action relativement haute pour maximiser la tension. Surtout, elle a popularisé l'utilisation d'une sourdine rudimentaire : un morceau de feutre glissé ou scotché sur les cordes, juste devant le chevalet. Ce dispositif étouffait les résonances harmoniques indésirables, raccourcissait drastiquement le sustain (la durée de la note) et produisait ce son "tic-tac" sec, puissant et fondamentalement rythmique. Cette empreinte acoustique spécifique permettait aux lignes de basse de percer à travers les mixages monophoniques denses conçus pour les postes de radio AM de l'époque, qui possédaient de très petits haut-parleurs incapables de restituer les sub-basses.

Carol Kaye est ainsi devenue l'arme secrète des plus grands producteurs de la côte ouest. Ses lignes de basse inventives, syncopées et mélodiques constituent le socle du fameux "Wall of Sound" de Phil Spector (par exemple sur "Then He Kissed Me" des Crystals ou "You've Lost That Lovin' Feelin'" des Righteous Brothers). Mais c'est son alliance musicale avec Brian Wilson des Beach Boys qui demeure son chef-d'œuvre analytique. Kaye a fourni l'ossature contrapuntique de l'album chef-d'œuvre Pet Sounds et de l'opus monumental Good Vibrations. Sa capacité à lire des partitions complexes à vue, couplée à un instinct d'improvisation fulgurant, a fait d'elle la bassiste de prédilection de Quincy Jones, Lalo Schifrin (notamment sur des bandes originales de films iconiques), Frank Sinatra, Simon & Garfunkel, Barbra Streisand, The Monkees, Ray Charles, et Joe Cocker, parmi des milliers d'autres. À l'apogée de sa domination des studios dans les années 60, son hyperactivité lui permettait d'affirmer, non sans provocation, qu'elle percevait des revenus supérieurs à ceux du président des États-Unis.

L'impact de Carol Kaye outrepasse la simple exécution ; elle a été l'une des plus grandes théoriciennes de son instrument. Dès 1969, constatant le vide pédagogique entourant la basse électrique, elle entame la rédaction et la publication d'une série d'ouvrages didactiques fondamentaux, inaugurée par How To Play The Electric Bass. C'est à travers ces publications qu'elle a ardemment milité pour que l'instrument cesse d'être appelé "Fender Bass" (une marque commerciale) pour adopter la terminologie universelle de "Electric Bass". Des générations de bassistes professionnels ont été formées par sa méthodologie, soutenue par des figures académiques comme le professeur Joel Leach. Plus tard dans sa carrière, elle a collaboré avec Fender pour concevoir une version allégée de la Precision Bass, visant à atténuer les traumatismes dorsaux inhérents aux longues séances d'enregistrement. En 2025, reconnaissant son statut de pilier de la musique moderne, le Rock and Roll Hall of Fame l'a sélectionnée pour l'induction au titre du "Musical Excellence Award" ; fidèle à son esprit d'indépendance farouche et à son mépris pour les institutions qu'elle jugeait superficielles, Kaye a rejeté cet honneur.

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