Né le 24 mars 1872 à Saint-Germain-en-Laye et mort le 12 octobre 1942 à Paris, Édouard Nanny s'impose comme la figure tutélaire de l'école française de contrebasse. L'implication de Nanny dans le tissu institutionnel de la Troisième République a défini les standards de virtuosité et de lecture à vue pour des générations d'instrumentistes. Admis au prestigieux Conservatoire de Paris, institution qui dictait alors le goût musical et la rigueur technique de la nation, Nanny y obtient un Premier Prix de contrebasse en 1892, consacrant sa supériorité technique précoce.
Sa carrière d'interprète s'est déployée au cœur des phalanges orchestrales parisiennes les plus exigeantes, notamment au sein de l'Orchestre des Concerts Lamoureux et de l'orchestre de l'Opéra-Comique. Durant cette période charnière, la France était l'un des derniers bastions de la contrebasse à trois cordes, un instrument prisé pour sa résonance percussive et sa clarté d'articulation, mais qui s'avérait de plus en plus inadapté pour exécuter les tessitures extrêmement graves exigées par les partitions de Richard Wagner, Gustav Mahler ou Richard Strauss. Conscient de l'inévitabilité de cette mutation organologique vers les modèles à quatre et cinq cordes, Nanny a entrepris un travail de théorisation monumental. Son Enseignement complet de la contrebasse à quatre et cinq cordes, publié en deux immenses volumes par les éditions Leduc, demeure aujourd'hui encore la bible incontournable de l'apprentissage de l'instrument. Cette méthode a codifié le système de doigtés français (qui diffère structurellement des écoles allemande et italienne), rationalisant les démanchés et optimisant l'usage de la force biomécanique du bras gauche. En reconnaissance de son expertise, il a occupé le poste de professeur titulaire au Conservatoire de Paris de 1920 à 1940, formant l'élite des contrebassistes européens.
Parallèlement à son enseignement, Édouard Nanny fut un pionnier visionnaire du mouvement de redécouverte de la musique ancienne. En 1901, s'associant à Henri Casadesus, il fonde la Société de concerts des Instruments anciens. Sous le patronage et la présidence honorifique du compositeur Camille Saint-Saëns, cette société s'est donné pour mission de ressusciter les œuvres des siècles baroques et classiques en utilisant des instruments d'époque, une démarche d'authenticité historique (interprétation historiquement informée) qui était extraordinairement novatrice à l'aube du XXe siècle et qui a conduit la formation à entreprendre de nombreuses tournées internationales couronnées de succès.
Le legs de Nanny en tant que compositeur comporte cependant une dimension fascinante de mystification musicologique. Afin d'enrichir le répertoire soliste de la contrebasse, qui souffrait d'une carence flagrante par rapport au violoncelle ou au violon, Nanny a composé un célèbre Concerto en la majeur. Toutefois, il a délibérément attribué cette œuvre au légendaire virtuose italien du XIXe siècle, Domenico Dragonetti. Ce pastiche stylistique était d'une telle perfection formelle qu'il a berné l'intelligentsia musicale pendant de nombreuses décennies, avant que la paternité réelle de Nanny ne soit formellement établie par la musicologie moderne. Il a par ailleurs publié sous son propre nom un Concerto en mi mineur en 1938, et a réalisé de vastes cahiers d'études basés sur des transcriptions d'œuvres de Jean-Sébastien Bach et de Ludwig van Beethoven. Fait Chevalier de la Légion d'honneur en 1939, sa mort en 1942 a marqué la fin d'une ère fondatrice pour la pédagogie des cordes graves.
Ajouter un commentaire
Commentaires