En ce 20 février, on célèbre l'anniversaire de la naissance d'un véritable génie de l'ombre, un architecte sonore dont l'exigence a redéfini les standards de la production musicale. Walter Becker, cofondateur du légendaire groupe Steely Dan avec son acolyte Donald Fagen, est souvent célébré pour ses talents de guitariste sarcastique, de compositeur cynique et de producteur maniaque. Pourtant, pour nous autres passionnés des fréquences graves, Walter Becker est avant tout le bassiste originel de Steely Dan. Son approche de l'instrument, caractérisée par une précision redoutable et un sens harmonique issu du jazz, a posé les fondations du son distinctif du groupe avant même qu'ils ne fassent appel aux plus grands requins de studio de la planète.
Né le 20 février 1950 dans le Queens, à New York, Walter Carl Becker grandit dans un environnement où la musique résonne en permanence. Initié très tôt au saxophone, il se tourne ensuite vers la guitare, absorbant avec voracité les disques de jazz de Miles Davis, John Coltrane ou encore Sonny Rollins, tout en gardant une oreille attentive sur le blues et le rock naissant. Cette culture musicale hybride sera déterminante lors de sa rencontre providentielle avec Donald Fagen au Bard College à la fin des années soixante. Unis par un amour commun pour le jazz bebop, la littérature noire et un humour féroce, les deux musiciens commencent à composer ensemble. C'est à cette époque que Becker commence à s'approprier sérieusement la guitare basse, comprenant que le contrôle de la ligne de basse est essentiel pour soutenir les progressions d'accords complexes qu'ils aiment tant élaborer.
Lorsque Steely Dan sort son premier album, l'incontournable "Can't Buy a Thrill" en 1972, c'est bien Walter Becker qui tient la basse. L'impact de son jeu sur ce disque est monumental, bien que souvent sous-estimé par le grand public. Sur un titre planétaire comme "Do It Again", Becker déploie une ligne de basse hypnotique, presque latine, qui s'enroule autour de la batterie avec une rigidité métronomique tout en conservant un balancement chaloupé. Son style de l'époque se distingue par un placement rythmique impeccable, joué au fond du temps, et un son rond et percutant, généralement obtenu sur une Fender Precision Bass branchée dans des amplificateurs Ampeg. Il ne cherche jamais la démonstration technique, préférant servir la chanson avec des notes fondamentales solides, agrémentées de transitions mélodiques subtiles qui soulignent les changements harmoniques chers au duo.
L'évolution du groupe lors des albums suivants, notamment "Countdown to Ecstasy" et "Pretzel Logic", confirme l'excellence de Becker à la quatre cordes. Il continue d'y insuffler un groove implacable, tissant des lignes sophistiquées qui font le pont entre l'énergie crue du rock et le raffinement du jazz. Cependant, l'aversion croissante du duo pour les tournées et leur désir de perfection absolue en studio vont marquer un tournant dans la carrière de Becker. Au milieu des années soixante-dix, Steely Dan cesse de se produire en concert pour devenir une entité exclusivement vouée à l'enregistrement. Dans cette quête de l'ultime perfection sonore, Becker délaisse progressivement la basse au profit de la guitare, laissant la place aux maîtres incontestés de la session new-yorkaise et californienne.
Ce retrait de l'instrument ne signifie pas pour autant la fin de son influence sur les fréquences graves de Steely Dan, bien au contraire. En tant que compositeur et co-producteur, Walter Becker devient le directeur musical des légendes qui lui succèdent, de Chuck Rainey à Anthony Jackson en passant par Tom Barney. Les lignes de basse complexes et exigeantes que l'on entend sur des chefs-d'œuvre comme "Aja" ou "The Royal Scam" portent l'empreinte indéniable de la vision de Becker. Chuck Rainey lui-même a souvent raconté à quel point les partitions et les directives de Becker et Fagen étaient précises, exigeant des bassistes de studio un mélange rare de rigueur d'exécution et de créativité contrôlée. Becker savait exactement quel type de ligne, de timbre et de placement rythmique était nécessaire pour faire respirer leurs compositions d'orfèvres.
Au-delà de l'aventure Steely Dan, l'amour de Walter Becker pour la basse est réapparu de manière éclatante dans ses projets solos tardifs. Si son premier album solo en 1994, "11 Tracks of Whack", le montrait surtout comme un expérimentateur pop-rock, son second effort de 2008, "Circus Money", fut une véritable déclaration d'amour à la basse et au groove. Profondément influencé par le reggae, le dub et la musique jamaïcaine, Becker a repris sa basse pour ancrer lui-même la majorité des morceaux de l'album. Sur ce disque, il déploie des lignes de basse dub lourdes, espacées et profondément ancrées dans le rythme, prouvant qu'il n'avait rien perdu de son instinct originel pour faire bouger les têtes et soutenir une harmonie.
Disparu le 3 septembre 2017, Walter Becker laisse derrière lui un héritage musical colossal. Pour les lecteurs de gravebasse.com et tous les amateurs de la section rythmique, se replonger dans les premiers albums de Steely Dan est une leçon essentielle. C'est l'occasion de (re)découvrir un musicien qui avait compris avant tout le monde que la basse n'est pas seulement l'instrument qui relie la batterie à la guitare, mais le véritable moteur harmonique d'une chanson. En ce jour d'anniversaire, branchons nos amplis, posons nos doigts sur les cordes et prenons un instant pour groover en pensant à Walter Becker, l'homme qui a rendu le rock plus intelligent, une ligne de basse à la fois.
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