En ce 20 février, les astres semblent s'être alignés pour bénir le monde de la basse, puisque nous célébrons également l'anniversaire de Sebastian Steinberg, né ce même jour en 1959 à New York. Si certains bassistes marquent l'histoire par leur virtuosité technique ou leur vitesse d'exécution, Steinberg s'est imposé comme un véritable sculpteur sonore, un musicien pour qui la vibration et la texture priment sur la simple démonstration. Figure incontournable de la scène alternative new-yorkaise des années quatre-vingt-dix et collaborateur prisé des plus grandes plumes de la chanson américaine contemporaine, il a redéfini la place de la contrebasse dans le rock et la pop moderne. Pour lui, comme il aime à le rappeler avec une humilité teintée de philosophie, la basse n'est pas simplement un instrument, mais avant tout une fonction vitale au sein de l'écosystème musical.
Élevé à Newton, dans le Massachusetts, le jeune Sebastian Steinberg développe très tôt une fascination singulière pour le monde sonore qui l'entoure. Avant même d'empoigner un manche, il passe son temps à imiter les bruits de la ville, le chant des oiseaux et les bourdonnements de la nature. Cette approche auditive, presque bruitiste, va forger son ADN de musicien. Lorsqu'il se tourne vers la basse, il n'y voit pas une simple succession de notes posées sur une grille harmonique, mais un générateur de fréquences capable d'altérer physiquement l'espace. Cette vision d'avant-garde, nourrie par le jazz libre et les expérimentations sonores, trouve son terreau idéal au début des années quatre-vingt-dix dans les clubs underground de New York, et plus particulièrement à la légendaire Knitting Factory.
C'est dans ce bouillon de culture qu'il cofonde en 1992 le groupe Soul Coughing, une formation inclassable qui va secouer le paysage alternatif. Au sein de ce quatuor mariant le hip-hop, le jazz, le rock et la musique électronique, Sebastian Steinberg impose sa contrebasse comme le moteur tellurique du groupe. À une époque où la contrebasse est souvent cantonnée au jazz traditionnel ou au rockabilly, il l'utilise pour générer des grooves hypnotiques et massifs. Face aux ingénieurs du son qui s'attendent systématiquement à un timbre acoustique feutré et poli, Steinberg rétorque qu'il cherche l'exact opposé. Son objectif n'est pas de sonner comme un contrebassiste de club de jazz, mais d'imiter la lourdeur implacable du dub et du reggae, citant volontiers Aston "Family Man" Barrett comme référence ultime. Il prouve ainsi qu'un instrument acoustique centenaire peut rivaliser en puissance avec les boîtes à rythmes et les synthétiseurs les plus modernes.
Après la séparation tumultueuse de Soul Coughing à l'aube des années deux mille, Sebastian Steinberg ne s'arrête pas en si bon chemin et devient l'un des musiciens de studio et de tournée les plus fascinants de sa génération. Sa capacité à s'adapter à des univers radicalement différents tout en conservant sa signature sonore granuleuse et organique l'amène à collaborer avec des artistes aussi variés que les Dixie Chicks, Iron & Wine, Neil Finn ou encore le Watkins Family Hour. Cependant, c'est sa relation musicale fusionnelle et durable avec la brillante Fiona Apple qui va particulièrement marquer les esprits. Devenu son partenaire de jeu privilégié, il insuffle à ses albums une tension rythmique extraordinaire. Sur le chef-d'œuvre viscéral "Fetch the Bolt Cutters" paru en 2020, qu'il a d'ailleurs coproduit, la basse de Steinberg rugit, grince et palpite avec une liberté totale, devenant le prolongement direct de l'intensité émotionnelle de la chanteuse.
Pour les passionnés de matériel qui scrutent les scènes et les studios, l'arsenal de Sebastian Steinberg est à l'image de son jeu : un savant mélange de tradition brute et d'expérimentation audacieuse. Son instrument de prédilection reste une magnifique contrebasse Kay M-5 de 1948, un modèle réputé pour sa robustesse et sa projection, qu'il n'hésite pas à martyriser avec un archet ou des attaques de doigts redoutables. Lorsqu'il passe à l'électrique, on l'aperçoit souvent avec une Fender Precision Bass au corps de 1973 surmonté d'un manche de 1964, montée en cordes à filets plats pour privilégier la fondamentale et le grondement sourd. Il a également été vu avec des modèles Yamaha BB5000 pour les besoins d'une tessiture étendue. Côté amplification, les légendaires configurations Ampeg SVT ou les vieux amplis Fender Bassman poussés dans leurs retranchements constituent son socle.
Mais le véritable secret du son de Steinberg réside dans son utilisation totalement décomplexée des effets sur la contrebasse. Loin des puristes de l'acoustique, il n'hésite pas à brancher son immense instrument dans des pédales de saturation, des octavers et des filtres enveloppants. L'utilisation récurrente de pédales comme la Moog MF Drive lui permet d'ajouter un grain ravageur à son signal, créant un mur de son caverneux qui soutient l'harmonie tout en agressant délicieusement les tympans. En célébrant Sebastian Steinberg aujourd'hui, nous saluons un musicien qui nous rappelle constamment que la basse est un territoire de jeu infini, un espace où la fréquence grave se sculpte avec les doigts, avec les pédales, mais surtout avec une imagination sans la moindre limite.
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