Hommage à Francis Buchholz (1954–2026)

Publié le 19 février 2026 à 12:51

Le monde du rock a perdu l'une de ses forces tranquilles. Francis Buchholz, dont la silhouette stoïque et la basse vrombissante ont ancré les plus grands hymnes du hard rock allemand, s'est éteint le 22 janvier 2026 et aurait eu 72 ans aujourd'hui. Si les projecteurs se braquaient souvent sur la voix nasillarde de Klaus Meine ou les acrobaties guitaristiques de Rudolf Schenker, les amateurs de fréquences graves savent que l'édifice Scorpions reposait entièrement sur les fondations de béton coulées par Buchholz. Retour sur le parcours d'un musicien qui a prouvé que la simplicité, lorsqu'elle est exécutée avec une précision chirurgicale, est la forme ultime de la puissance.

De Dawn Road à la gloire mondiale

L'histoire de Francis Buchholz est indissociable de la résurrection de Scorpions au début des années 70. Après l'échec du premier album et le départ de Michael Schenker pour UFO, le groupe était cliniquement mort. C'est Buchholz, alors membre d'une formation rivale de Hanovre nommée Dawn Road (avec le guitariste virtuose Uli Jon Roth), qui a permis la fusion historique. En invitant Klaus Meine et Rudolf Schenker à rejoindre leur structure, il a accidentellement créé le line-up qui allait conquérir le monde.

Dès l'album Fly to the Rainbow (1974), Buchholz impose un style qui tranche avec les bassistes de l'époque. Là où certains cherchaient à empiéter sur le territoire des guitaristes, lui comprenait instinctivement son rôle de liant. Il était le pont nécessaire entre la batterie métronomique d'Herman Rarebell et les duels de guitares. Cette cohésion rythmique deviendra sa signature, particulièrement visible sur l'album In Trance, où sa basse commence à développer ce grain "médium-grave" si caractéristique qui perçait à travers le mix sans jamais l'encombrer.

L'architecte du groove germanique

Musicalement, Buchholz n'était pas un démonstrateur technique à la Billy Sheehan, mais un maître du placement et de l'efficacité. Son jeu au médiator (plectre), caractérisé par une attaque franche et une régularité de métronome, a défini le "son Scorpions" bien plus qu'on ne le crédite généralement. Il privilégiait souvent les croches directes et appuyées, créant un mur sonore compact qui permettait aux riffs de Rudolf Schenker de sonner avec une ampleur démesurée.

Il suffit d'écouter la ligne de basse de The Zoo sur l'album Animal Magnetism pour comprendre son génie. Lourd, traînant, presque menaçant, son jeu donne au morceau cette atmosphère poisseuse et urbaine inoubliable. Sur des titres plus rapides comme Dynamite ou Blackout, sa main droite devenait une machine d'endurance, verrouillant le tempo avec une fiabilité qui rassurait tout le groupe. Il était, littéralement, l'assurance tous risques de la formation. C'est cette solidité qui a permis à Scorpions de traverser les décennies, de Tokyo Tapes jusqu'au succès planétaire de Crazy World.

Le matériel d'une vie : Fender, Warwick et Curbow

Pour les lecteurs de gravebasse.com, l'évolution du matériel de Buchholz est un sujet d'étude fascinant. Durant les années 70 et le début des années 80, il a incarné le son classique de la Fender Precision Bass. C'est avec ce standard de l'industrie, branché dans des amplis Ampeg SVT, qu'il a sculpté les hymnes de Lovedrive et Blackout. Sa sonorité était alors ronde, chaude, mais avec cette attaque percussive typique du jeu au médiator près du chevalet.

Au milieu des années 80, alors que l'esthétique du groupe se modernisait, Buchholz s'est tourné vers la lutherie allemande de Warwick. Il a joué un rôle clé dans la popularisation du modèle Streamer, mais c'est surtout son association avec le modèle Buzzard (conçu à l'origine pour John Entwistle) qui a marqué les esprits visuellement. Plus tard, il deviendra un fervent utilisateur des basses en luthite du luthier américain Greg Curbow, appréciant leur stabilité et leur clarté cristalline qui convenait parfaitement aux productions léchées des années 90. Côté amplification, il a fini sa carrière en ne jurant que par la transparence et la puissance des têtes Glockenklang, prouvant jusqu'au bout sa quête d'un son pur et sans artifice.

La rupture et le retour aux sources

La séparation brutale avec Scorpions en 1992, sur fond de désaccords financiers et de gestion (Buchholz gérait aussi les affaires du groupe), a marqué le début d'une longue traversée du désert. Pendant près de vingt ans, le bassiste s'est retiré de la scène publique, laissant un vide que ses successeurs ont comblé avec talent mais sans jamais reproduire totalement cette alchimie originelle.

Il aura fallu attendre les années 2010 pour que la légende sorte de sa retraite. Ses retrouvailles avec Michael Schenker au sein du projet Temple of Rock, puis plus tard avec Herman Rarebell, ont sonné comme une victoire pour les fans nostalgiques. Voir la section rythmique originale de Scorpions réunie sur scène a rappelé à tous que la magie ne s'invente pas : elle est le fruit d'années de complicité. Sur ces dernières tournées, Buchholz n'avait rien perdu de sa superbe. Le poignet était toujours aussi souple, le son toujours aussi massif, et le sourire, bien que discret, témoignait du plaisir retrouvé de jouer.

Francis Buchholz laisse derrière lui une discographie monumentale qui a servi de bande-son à plusieurs générations. Il n'était peut-être pas le bassiste le plus flamboyant de sa génération, mais il était assurément l'un des plus importants. Il a prouvé qu'une note jouée au bon moment avec la bonne intention vaut toutes les démonstrations de virtuosité du monde. Adieu l'artiste, et merci pour le groove.

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