En ce 18 février, le monde de la basse se souvient — ou devrait se souvenir — de Claudio "Clyde" Lombardi, né exactement à cette date en 1922 dans le Bronx. Si les encyclopédies du jazz ont tendance à mettre en lumière les solistes flamboyants comme Scott LaFaro ou les révolutionnaires comme Charles Mingus, il existe une caste de musiciens, les "sidemen" absolus, sans qui l'édifice du jazz moderne se serait effondré. Clyde Lombardi était de ceux-là. Bassiste à la sonorité boisée et au time inébranlable, il a traversé l'âge d'or de la 52e Rue, assurant la fondation rythmique pour des géants allant de Benny Goodman à Lennie Tristano. Pour nous, bassistes, redécouvrir Lombardi, c'est revenir à l'essence même de notre instrument : le soutien, la rondeur et la fiabilité.
Du classique aux clubs enfumés
L'histoire de Clyde Lombardi commence loin des clubs de jazz, dans la rigueur de la musique classique. Formé initialement au violon et à la guitare, il se tourne vers la contrebasse avec une discipline académique qui marquera son style pour toujours. Cette éducation formelle lui a donné une connaissance du manche et une intonation irréprochable, des atouts précieux dans le New York des années 1940 où la lecture à vue devenait une compétence de survie. Pourtant, l'appel du swing fut plus fort que celui de l'orchestre symphonique. Dès ses vingt ans, il plonge dans l'effervescence de la scène jazz, un monde en pleine mutation où le swing des grands orchestres commençait à céder la place aux expérimentations plus réduites du bebop.
Le pont entre Swing et Modernité
La carrière de Lombardi illustre parfaitement la transition sismique qu'a connue la basse dans les années 40. Il fait ses premières armes sérieuses aux côtés du vibraphoniste Red Norvo entre 1942 et 1945. À cette époque, le rôle du bassiste est encore principalement rythmique, une locomotive chargée de faire danser les foules. Mais Lombardi y apporte déjà une souplesse particulière. Sa réputation grandissant, il attire l'attention du "King of Swing" lui-même, Benny Goodman. Intégrer l'orchestre de Goodman était alors l'équivalent musical d'obtenir une chaire universitaire : c'était la validation ultime de la compétence technique. Lombardi y a tenu la barre, naviguant entre les big bands et les petits combos, prouvant qu'il pouvait driver un grand ensemble avec la même aisance qu'il accompagnait un trio intime.
L'Architecte du "Cool"
Cependant, c'est dans l'univers du "Cool Jazz" et de l'école Tristano que Clyde Lombardi a laissé son empreinte la plus fascinante pour les analystes de la basse. Lorsqu'il rejoint le cercle du pianiste Lennie Tristano à la fin des années 40, la musique change. Elle devient plus intellectuelle, plus linéaire, exigeant du bassiste non plus seulement un "boum-boum" régulier, mais une ligne de basse mélodique capable de contrebalancer des harmonies complexes.
Sur les enregistrements avec Tristano, ou plus tard avec le guitariste Tal Farlow et le saxophoniste Stan Getz, le jeu de Lombardi est une leçon de sobriété intelligente. Il ne cherchait pas à éblouir par des solos virtuoses dans le registre aigu. Au contraire, il restait ancré dans les graves, fournissant ce tapis sonore indispensable ("walking bass") qui permettait aux solistes de s'envoler. Son approche était celle d'un architecte : construire des fondations si solides que la structure au-dessus pouvait prendre toutes les formes possibles sans jamais vaciller. On peut notamment apprécier son travail sur les sessions "Quartets" de Stan Getz, où sa pulsation est d'une fluidité exemplaire, ou encore dans ses interactions avec le guitariste Chuck Wayne.
Le son du "Boyau" et la réalité du métier
D'un point de vue purement "matos", Clyde Lombardi incarne l'ère pré-amplification. À cette époque, point de micros piézo-électriques sophistiqués ou d'amplis classe D de 500 watts. Le volume venait des doigts. Lombardi jouait sur des cordes en boyau, ce qui conférait à son instrument ce son chaud, percussif et organique, avec un "thump" initial très court et une résonance boisée profonde. Pour se faire entendre face à une batterie et des cuivres, il fallait une action de cordes haute et une main droite puissante. C'est cette contrainte physique qui a sculpté son son : une attaque franche, dénuée de tout sustain artificiel, qui propulsait le groupe vers l'avant.
Après l'effervescence des clubs de jazz, Lombardi a fait le choix de la stabilité en rejoignant les rangs des musiciens de studio pour la chaîne CBS à partir de 1959. Ce virage, souvent perçu à tort comme une retraite artistique, était en réalité la marque des grands professionnels capables de tout jouer, du jingle publicitaire à la symphonie télévisée. Il a continué à enregistrer sporadiquement du jazz, mais son héritage réside principalement dans cette décennie prodigieuse de 1945 à 1955.
Disparu à la fin des années 70, Clyde Lombardi n'a jamais cherché la gloire du leader. Il n'a pas laissé d'albums sous son propre nom qui trônent dans les vitrines des disquaires. Pourtant, en réécoutant les disques de Stan Getz, de Zoot Sims ou de Tal Farlow de cette époque, tendez l'oreille vers le bas du spectre. Vous y entendrez Clyde, fidèle au poste, célébrant chaque temps avec une précision d'orfèvre. En ce jour anniversaire, Gravebasse.com lève son verre (et son manche) à ce géant discret.
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