Aujourd’hui, nous célébrons la naissance d'une figure singulière de la basse européenne, un musicien qui a su incarner avec une élégance décalée l'esprit du punk berlinois. Hagen Liebing, plus connu sous le surnom de "The Incredible Hagen", aurait fêté son anniversaire aujourd'hui. Bien que son nom ne résonne pas toujours avec la même force que les géants anglo-saxons de l'instrument, son passage au sein de Die Ärzte, véritable institution du rock allemand, et son approche minimaliste mais efficace de la basse méritent que l'on s'y attarde. Pour nous, bassistes, son parcours est celui d'un anti-héros magnifique, prouvant que l'attitude et la solidité rythmique valent souvent bien plus que la virtuosité technique.
Des caves de Berlin-Ouest à la lumière
Né en 1961 à Berlin, Hagen Liebing a grandi dans une ville alors coupée en deux, un terreau fertile pour une scène underground bouillonnante. Avant de toucher le grand public, il a fait ses armes dans les clubs enfumés de Berlin-Ouest, notamment au sein de The Nirvana Devils. Ce premier groupe, bien que confidentiel, lui a permis de développer un jeu ancré dans le post-punk et le garage rock. C'est dans ce contexte qu'il a forgé son identité sonore : un son brut, sans fioritures, dicté par l'urgence de l'époque. Contrairement aux bassistes de studio cherchant la perfection, Liebing cherchait l'énergie, une philosophie qu'il conservera tout au long de sa carrière.
L'intérimaire le plus célèbre du Rock
L'histoire de Hagen Liebing prend un tournant décisif en 1986 lorsqu'il reçoit un coup de fil de Bela B., le batteur de Die Ärzte. Le groupe, déjà au sommet de sa popularité en Allemagne, venait de se séparer de son bassiste originel, Sahnie. La proposition était claire mais atypique : Hagen ne deviendrait pas un membre officiel du groupe, mais un employé salarié, payé au cachet. Cette situation, qui aurait pu froisser l'ego de n'importe quel autre musicien, convenait parfaitement au flegme légendaire de Liebing. Il accepta le poste, troquant ses études en sciences des médias pour les tournées à guichets fermés.
Durant deux années intenses, jusqu'à la séparation temporaire du groupe en 1988, Hagen Liebing a tenu la baraque. Il a apporté une stabilité rythmique indispensable aux compositions pop-punk rapides de Farin Urlaub et Bela B. Sur scène, sa présence contrastait avec l'exubérance des deux leaders. Souvent immobile, arborant une expression détachée qui lui vaudra le surnom de "Le Comte", il est devenu une icône culte pour les fans. Il ne cherchait pas à tirer la couverture à lui, mais sa basse était le moteur silencieux qui propulsait des hymnes comme "Radio brennt" ou "2000 Mädchen". Son détachement apparent cachait une précision redoutable ; il était le point d'ancrage nécessaire dans le chaos joyeux des concerts du groupe.
L'esthétique de la basse punk : Le style Liebing
Techniquement, Hagen Liebing est l'exemple parfait du bassiste qui sert la chanson avant tout. Son jeu se caractérisait par une utilisation quasi exclusive du médiator, attaquant les cordes avec des coups vers le bas (downstrokes) constants, une technique héritée des Ramones qui garantit une puissance et une régularité métronomique. Il ne s'embarrassait pas de slap ou de tapping ; pour lui, la basse devait être une fondation en béton armé.
Côté matériel, son image reste indissociable de la Fender Precision Bass, choisie pour son gros son rond et percutant, capable de traverser le mur de guitares saturées. On l'a également vu arborer des basses de style Rickenbacker, souvent des copies japonaises de l'époque, qu'il appréciait pour leur look distinctif et leur son claquant dans les médiums. Ce choix d'instrumentation n'était pas anodin : il recherchait un son qui "grogne", capable de lier la grosse caisse et la guitare sans jamais envahir les fréquences vocales. Pour les lecteurs de Gravebasse.com, Liebing rappelle une vérité fondamentale : dans le rock, la note la plus importante est souvent la fondamentale jouée au bon moment, avec la bonne intention.
Une seconde vie dans l'écriture
Après la dissolution de la formation classique de Die Ärzte en 1988, Hagen Liebing a rangé sa basse pour reprendre sa plume. Il est devenu l'un des journalistes musicaux les plus respectés d'Allemagne, travaillant notamment pour le magazine Tip Berlin. Cette reconversion n'était pas une rupture, mais une continuation de sa passion pour la musique sous une autre forme. Son passé de musicien lui donnait une crédibilité et une perspective unique lorsqu'il interviewait des stars internationales. Il a raconté ses années de folie avec Die Ärzte dans un livre autobiographique, "The Incredible Hagen", où il dépeint avec humour et humilité la vie de "rockstar salariée".
Un héritage indélébile
Hagen Liebing nous a quittés prématurément le 25 septembre 2016, des suites d'une longue maladie. La vague d'émotion qui a traversé l'Allemagne à l'annonce de sa mort a témoigné de l'affection que le public lui portait. Même s'il n'a pas participé à la réunion du groupe dans les années 90, il est toujours resté dans le cœur des fans comme le troisième membre "historique" de l'âge d'or. En ce jour anniversaire, nous vous invitons à réécouter les enregistrements live de la période 1986-1988. Vous y entendrez un bassiste solide, sans prétention, qui a su, le temps de quelques années folles, porter le rythme de toute une génération.
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