Herbie Lewis, le discret (1941-2007)

Publié le 17 février 2026 à 11:38

En ce 17 février, le monde du jazz et de la basse a une pensée particulière pour l'une de ses fondations les plus solides. Herbie Lewis, né ce jour en 1941 à Pasadena en Californie, aurait soufflé aujourd'hui ses quatre-vingt-cinq bougies. Si son nom ne résonne pas toujours avec la même force médiatique que ceux de Paul Chambers ou Ron Carter auprès du grand public, les puristes et les bassistes avertis savent que Lewis était la clé de voûte de certains des enregistrements les plus essentiels des années 60. Retour sur la carrière d'un musicien qui a su, avec humilité et un groove inébranlable, porter le Hard Bop vers de nouveaux sommets.

Des Racines Californiennes au Cœur du Jazz

L'histoire de Herbie Lewis est indissociable de celle d'une autre légende du jazz : le vibraphoniste Bobby Hutcherson. Amis d'enfance grandissant ensemble à Pasadena, ils ont forgé leur éducation musicale côte à côte. L'anecdote veut même que ce soit Lewis qui ait convaincu Hutcherson d'abandonner le piano pour le vibraphone, changeant ainsi le cours de l'histoire du jazz moderne. Dès la fin des années 50, encore adolescent, Lewis se fait remarquer sur la scène West Coast par sa maturité rythmique. Il enregistre rapidement avec des pointures comme Harold Land, prouvant qu'il n'avait pas besoin d'attendre la majorité pour tenir la dragée haute aux vétérans.

Mais comme pour beaucoup de musiciens de cette époque, l'appel de New York se fait sentir. Au début des années 60, Lewis traverse le pays et s'immisce instantanément dans l'élite musicale de la Grosse Pomme. Sa capacité à s'adapter, passant du soul-jazz terrien de Les McCann aux explorations plus avant-gardistes, en fait rapidement un "first-call sideman", le bassiste que l'on appelle en priorité pour assurer la solidité d'une session.

Le Pilier de l'Ère Blue Note

C'est véritablement au sein du label Blue Note que Herbie Lewis va graver sa légende. Il devient le partenaire privilégié de pianistes et de compositeurs qui cherchent à repousser les limites du Bop sans en perdre le swing. Sa collaboration la plus célèbre reste sans doute celle avec le pianiste McCoy Tyner. Sur l'album mythique The Real McCoy (1967), Lewis forme avec le batteur Elvin Jones une section rythmique d'une puissance tellurique. Là où Jones joue avec une polyrythmie foisonnante et complexe, Lewis ancre le tout avec des lignes de basse profondes, simples et directes, permettant au piano de Tyner et au saxophone de Joe Henderson de s'envoler sans jamais perdre le lien avec la terre.

Son travail avec Jackie McLean sur l'album Let Freedom Ring démontre une autre facette de son jeu. Alors que le jazz commence à flirter avec le Free, Lewis maintient une pulsation vitale qui empêche la musique de se disloquer. Il ne se contente pas de marcher sur les temps ; il propose un contrepoint mélodique sombre et boisé qui complète les stridences du saxophone alto. Il retrouvera également son ami d'enfance Bobby Hutcherson sur plusieurs disques majeurs, dont l'excellent Stick-Up!, scellant musicalement une amitié née des décennies plus tôt.

Le Son et la Technique : La Force Tranquille

Pour les lecteurs de GraveBasse, il est intéressant d'analyser l'approche instrumentale de Herbie Lewis. Contrairement à certains de ses contemporains qui cherchaient à transformer la basse en instrument soliste virtuose, Lewis a toujours privilégié le rôle de soutien et de fondation. Son son se caractérise par une attaque franche mais ronde, typique de l'utilisation des cordes en boyau ou des premières cordes acier filées de l'époque, avec une action probablement assez haute pour projeter le son acoustiquement dans la pièce.

Son "time feel" (sa perception du temps) était sa plus grande arme. Il avait cette capacité rare de jouer légèrement "au fond du temps", créant une sensation de largeur et de détente, même sur les tempos rapides. Il ne cherchait pas la complexité harmonique inutile dans ses lignes de walking bass, préférant les notes fondamentales et les quintes bien placées qui asseoient l'accord. C'est cette humilité musicale qui faisait de lui le partenaire rêvé pour des batteurs explosifs comme Billy Higgins ou Tony Williams : il leur offrait l'espace nécessaire pour briller sans jamais laisser la structure s'effondrer.

L'Héritage d'un Pédagogue

Après avoir écumé les clubs new-yorkais et les studios d'enregistrement, Herbie Lewis est retourné sur sa côte Ouest natale dans les années 70, mais sa mission musicale ne s'est pas arrêtée là. Il a troqué les scènes enfumées pour les salles de classe, devenant un éducateur respecté. Il a notamment fondé et dirigé le département d'études de jazz au New College of California à San Francisco. Durant ces années, il a transmis non seulement sa technique, mais surtout l'histoire et la philosophie de cette musique qu'il avait contribué à façonner.

Herbie Lewis nous a quittés le 18 mai 2007, laissant derrière lui une discographie impeccable et une influence durable. Aujourd'hui, en écoutant The Real McCoy ou Now! de Bobby Hutcherson, on redécouvre la pertinence de son jeu. En ce jour d'anniversaire, l'équipe de GraveBasse invite tous ses lecteurs à poser le casque sur les oreilles, à monter un peu les basses fréquences, et à apprécier le travail de cet artisan de l'ombre qui savait, mieux que quiconque, faire chanter les graves.

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