En ce 17 février, nous célébrons la mémoire d'une figure essentielle, bien que trop souvent méconnue, de l'histoire de notre instrument. Burgher "Buddy" Jones, né ce jour en 1924 à Hope dans l'Arkansas, aurait eu cent deux ans aujourd'hui. Si son nom n'évoque pas immédiatement les feux de la rampe pour le grand public, il suscite un hochement de tête respectueux chez les historiens du jazz et les bassistes qui chérissent l'art de l'accompagnement. Jones n'était pas de ceux qui cherchaient à tirer la couverture à eux avec des solos interminables ; il était un artisan du groove, un pilier sur lequel des géants comme Charlie Parker, Gene Krupa ou Harry "Sweets" Edison ont pu bâtir leurs improvisations en toute sécurité.
Une Jeunesse au Carrefour de l'Histoire du Jazz
L'histoire de Buddy Jones commence loin des clubs enfumés de la 52e Rue, dans le sud rural des États-Unis. Pourtant, son destin musical se scelle lors de ses études à l'Université de Kansas City. C'est là, au cœur d'un des terroirs les plus fertiles du jazz américain, qu'il fait une rencontre déterminante : celle d'un jeune saxophoniste nommé Charlie "Bird" Parker. Cette amitié précoce ne fut pas seulement musicale mais aussi personnelle, puisque la légende raconte que c'est Buddy Jones qui présenta Parker à Chan, celle qui deviendrait sa dernière épouse et muse. Cette anecdote, souvent relayée dans les biographies du saxophoniste, témoigne de la place centrale qu'occupait Jones dans le tissu social et artistique de cette génération dorée, bien avant qu'il ne devienne une référence de la basse.
L'École de la Route : De Ventura à Krupa
Après avoir servi dans la Marine durant la Seconde Guerre mondiale, une expérience qui forgea sans doute sa discipline de fer, Buddy Jones plongea tête la première dans l'effervescence du jazz d'après-guerre. Sa carrière prit véritablement son essor lorsqu'il intégra l'orchestre de Charlie Ventura à la fin des années 40. Cette période marqua pour lui le passage du statut d'étudiant doué à celui de professionnel aguerri. Il y apprit l'endurance nécessaire pour tenir la pulse soir après soir, dans des salles de danse où le public exigeait un swing ininterrompu.
Cette réputation de fiabilité lui ouvrit les portes de formations encore plus prestigieuses. Il rejoignit ainsi le batteur Gene Krupa, une collaboration qui constitue un véritable certificat d'excellence pour tout bassiste. Jouer avec Krupa, batteur exubérant et puissant s'il en est, demandait une solidité à toute épreuve. Jones devait fournir une fondation inébranlable pour canaliser l'énergie débordante de la batterie, un rôle d'ancrage qu'il remplit avec une maîtrise qui fit de lui l'un des bassistes les plus demandés de la scène new-yorkaise au tournant des années 50.
Le Maître des Studios et l'Art de l'Accompagnement Vocal
L'une des facettes les plus impressionnantes de la carrière de Buddy Jones fut sa longévité au sein des studios CBS. Pendant plus d'une décennie, il fut le bassiste attitré de l'émission de Jack Sterling, une position qui exigeait une versatilité totale et une lecture à vue impeccable. C'est dans ce contexte de "musicien de studio" qu'il affina son art de l'accompagnement vocal. Il ne s'agissait plus seulement de faire swinguer un big band, mais de tisser un cocon harmonique et rythmique pour des voix légendaires.
Son CV en la matière donne le vertige. Il a soutenu les phrasés de Frank Sinatra, d'Anita O'Day ou encore de Jack Teagarden. Pour un bassiste, accompagner un chanteur est l'exercice d'humilité ultime : il faut savoir remplir l'espace sans jamais empiéter sur la mélodie, choisir la note fondamentale qui guidera l'oreille du chanteur sans le surprendre. Jones excellait dans cet art subtil, utilisant son instrument non comme une arme de démonstration, mais comme un outil de mise en valeur de l'autre. Sa basse ronde et chaleureuse enveloppait la voix, créant ce confort indispensable qui permet aux grands interprètes de donner le meilleur d'eux-mêmes.
L'Esthétique du "Quarter Note"
D'un point de vue purement technique, Buddy Jones incarne l'âge d'or de la contrebasse acoustique, avant l'hégémonie de l'amplification moderne. Son son se caractérisait par une attaque percussive et un sustain court, typique des cordes en boyau souvent utilisées à l'époque. Cette sonorité boisée et organique était essentielle pour percer le mix acoustique d'un orchestre.
Son approche de la "walking bass" était une leçon d'efficacité. Là où certains bassistes modernes cherchent la complexité harmonique ou les substitutions audacieuses, Jones privilégiait la clarté et la direction. Ses lignes de basse étaient construites pour propulser la musique vers l'avant. Il avait ce don rare de placer ses noires (quarter notes) avec une intention telle qu'elles semblaient peser plus lourd que celles des autres. C'est ce qu'on appelle dans le métier le "drive" : cette capacité à faire avancer le morceau par la seule force de la conviction rythmique, sans jamais presser le tempo.
Un Héritage Durable
Burgher "Buddy" Jones nous a quittés en juin 2000, emportant avec lui une part de l'histoire du jazz classique. S'il n'a jamais cherché la célébrité d'un leader, son influence perdure à travers les centaines d'enregistrements où sa basse résonne. Il reste pour nous, bassistes du XXIe siècle, un modèle de professionnalisme et de musicalité. Il nous rappelle que notre rôle premier est de servir la musique, de faire danser les gens et de soutenir nos collègues. En ce jour anniversaire, prenons le temps d'écouter attentivement ces vieux disques de Gene Krupa ou de Charlie Ventura, et tendons l'oreille vers le bas du spectre : c'est là que bat le cœur de Buddy Jones, toujours aussi vivant et indispensable.
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