Hommage à Rutger Gunnarsson pour son 80e anniversaire (1946-2015)

Publié le 12 février 2026 à 09:36

Aujourd'hui, le monde de la basse célèbre – avec une nostalgie teintée d'admiration – ce qui aurait été le 80e anniversaire de l'un des musiciens les plus écoutés mais les moins reconnus de l'histoire de la pop. Rutger Gunnarsson, disparu en 2015, n'était pas seulement le bassiste de studio d'ABBA ; il était la fondation rythmique et harmonique sur laquelle reposait l'empire sonore du quatuor suédois. Pour nous, bassistes, il incarne l'excellence du musicien de session : une précision chirurgicale, un sens mélodique inné et une capacité à servir la chanson tout en imposant une signature unique.

Né le 12 février 1946 à Linköping en Suède, Rutger Gunnarsson a débuté son parcours musical bien avant la déferlante disco-pop qui allait le rendre célèbre. Sa formation classique au Collège royal de musique de Stockholm lui a conféré une compréhension théorique qui dépassait largement le cadre habituel du bassiste rock de l'époque. C'est cette érudition qui lui a permis de tisser des liens précoces avec Björn Ulvaeus au sein des Hootenanny Singers, une rencontre décisive qui le placera naturellement dans l'orbite de ce qui allait devenir ABBA. Lorsque le groupe explose à l'international avec l'Eurovision en 1974, Gunnarsson est déjà là, dans l'ombre, armé de son instrument, prêt à sculpter les fréquences basses de tubes planétaires.

Si le grand public ne retenait que les voix cristallines d'Agnetha et Frida, les musiciens avertis, eux, tendaient l'oreille vers ce grondement articulé et mélodieux qui propulsait les morceaux. Le style de Gunnarsson se caractérisait par une utilisation magistrale du médiator, conférant à son attaque une définition et un tranchant parfaits pour traverser les mixages denses de l'époque. Contrairement à beaucoup de ses contemporains américains ancrés dans le funk syncopé, Gunnarsson a développé une approche que l'on pourrait qualifier de "disco mélodique européen". Il ne se contentait pas de verrouiller la tonique ; il jouait de véritables contre-mélodies, naviguant sur le manche avec une fluidité déconcertante.

L'exemple le plus probant de son génie reste sans doute la ligne de basse de Dancing Queen. Ce titre, véritable hymne de la pop, repose entièrement sur le groove de Gunnarsson. Équipé de sa fidèle Fender Jazz Bass de 1960 (souvent une Olympic White), il y déploie un jeu riche en glissandos et en octaves, remplissant l'espace sonore sans jamais piétiner les voix. Les glissements de notes qu'il effectue dans les refrains ne sont pas de simples fioritures techniques, mais des éléments structurels qui donnent au morceau son élan vital et sa sensualité "dansante". C'est cette capacité à rendre la basse "chantante" qui a fait de lui l'allié indispensable des compositeurs Andersson et Ulvaeus.

Sur le plan matériel, si la Fender Jazz Bass reste son instrument emblématique sur les enregistrements des années 70, Rutger Gunnarsson était également un innovateur. Sa collaboration avec la marque suédoise Hagström a abouti à la création de la célèbre Super Swede, un instrument qu'il a aidé à concevoir et qui reflétait sa recherche constante d'un sustain long et d'une intonation parfaite. Il n'était pas rare non plus de l'entendre sur une Music Man StingRay pour des sonorités plus percutantes vers la fin de la décennie, ou même sur des basses Steinberger dans les années 80. Pourtant, peu importe l'instrument, le "son Gunnarsson" demeurait : une attaque franche, un timing métronomique et une musicalité absolue.

Au-delà de la basse électrique, l'héritage de Gunnarsson réside aussi dans ses talents d'arrangeur. Peu de gens savent que les somptueux arrangements de cordes qui élèvent des titres comme My Love, My Life ou l'intro dramatique de Money, Money, Money sont de sa main. Sa vision orchestrale influençait directement son jeu de basse : il approchait son instrument comme une partie de violoncelle ou de contrebasse au sein d'un grand ensemble, cherchant toujours l'harmonie parfaite plutôt que la démonstration technique gratuite. Cette double casquette de bassiste-arrangeur lui a permis de survivre artistiquement à la séparation d'ABBA, collaborant par la suite avec des artistes aussi divers que Céline Dion, Elton John ou Gwen Stefani, et participant activement aux comédies musicales Chess et Mamma Mia!.

Aujourd'hui, alors que nous marquons ce qui aurait été son 80e anniversaire, il est essentiel pour la communauté de Gravebasse.com de redécouvrir son œuvre. Écoutez attentivement les lignes bondissantes de Knowing Me, Knowing You ou le groove funk insoupçonné de As Good As New. Vous y entendrez un maître à l'œuvre, un homme qui a prouvé qu'une basse pouvait être la colonne vertébrale d'une chanson pop tout en conservant une âme complexe et sophistiquée. Rutger Gunnarsson nous a quittés le 30 avril 2015, mais à chaque fois qu'une note de Dancing Queen résonne dans une radio ou une soirée, c'est son pouls qui bat encore, rappelant à tous que sans la basse, la danse n'existe pas.

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