Juini Booth, le hard bop cosmique (1948-2021)

Publié le 12 février 2026 à 09:41

En ce 12 février, le monde de la basse se doit de marquer une pause pour célébrer la mémoire de l'une de ses figures les plus énigmatiques et pourtant omniprésentes de la scène jazz post-bop et avant-garde. Arthur Edward Booth, connu universellement sous le nom de Juini Booth, aurait fêté son anniversaire aujourd'hui. Bien qu'il nous ait quittés en juillet 2021, son empreinte sur la contrebasse moderne reste indélébile. Pour les lecteurs de GraveBasse, il est essentiel de revenir sur le parcours de ce musicien qui a su naviguer avec une aisance déconcertante entre le swing le plus orthodoxe et les explorations cosmiques les plus débridées.

Des racines à Buffalo jusqu’à l’effervescence new-yorkaise

Né à Buffalo, dans l'État de New York, Juini Booth a grandi dans un terreau fertile pour la musique, une ville ouvrière qui a pourtant produit une quantité surprenante de talents jazz. C'est là qu'il forge son caractère musical, débutant le piano avant de se tourner définitivement vers la basse. Son arrivée à New York à la fin des années 1960 coïncide avec une période de mutation profonde du jazz. Le jeune Booth ne tarde pas à se faire remarquer, non pas par des acrobaties inutiles, mais par une solidité rythmique et une sonorité boisée qui attirent immédiatement l'attention des batteurs. C'est une époque charnière où la frontière entre le hard bop et le free jazz devient de plus en plus poreuse, et Booth se positionne exactement sur cette ligne de faille, capable de rassurer les traditionalistes tout en excitant les novateurs.

Le caméléon des géants : De Tony Williams à McCoy Tyner

La carrière de Juini Booth est une leçon d'adaptabilité. Il est rare de trouver un bassiste capable de tenir la baraque derrière des leaders aux exigences aussi diamétralement opposées. L'un de ses premiers faits d'armes majeurs fut sa collaboration avec le batteur prodige Tony Williams au sein du légendaire groupe Lifetime. Dans ce contexte de fusion naissante, souvent électrique et volubile, Booth a su apporter une assise organique nécessaire pour canaliser l'énergie explosive de Williams.

Cependant, c'est probablement sa longue association avec le pianiste McCoy Tyner qui a le plus défini sa réputation auprès des puristes de l'instrument. Jouer avec Tyner, dont la main gauche est célèbre pour sa puissance percussive et ses voicings denses, est souvent considéré comme l'épreuve ultime pour un contrebassiste. Il ne s'agit pas seulement de jouer les bonnes notes, mais de survivre physiquement au volume et à l'intensité du piano. Booth y a excellé, développant une endurance légendaire et un son énorme, rond et profond, capable de traverser le mur sonore sans jamais perdre le swing. Cette période a solidifié son statut de "sideman" de premier ordre, celui que l'on appelle quand la musique demande du muscle et de l'âme.

L'appel du cosmos : L'aventure Sun Ra

Si sa collaboration avec Tyner a prouvé sa maîtrise du langage modal et hard bop, son travail avec le Sun Ra Arkestra a révélé une autre facette de sa personnalité artistique. Rejoindre l'Arkestra n'est pas une mince affaire ; cela demande une ouverture d'esprit totale et une capacité à abandonner les structures conventionnelles au profit de l'improvisation collective et de la théâtralité. Juini Booth y a trouvé un espace de liberté inouï. Au sein de cette formation tentaculaire, il a su être le pivot terrestre d'une musique qui visait les étoiles. Il a prouvé que l'on pouvait garder un ancrage blues et terrien même au milieu du chaos organisé de Sun Ra. Cette dualité entre le respect de la tradition et la soif d'avant-garde est la signature même de Booth. Il a également prêté ses talents à d'autres explorateurs sonores comme Pharoah Sanders ou Elvin Jones, confirmant son statut de passeur entre les mondes.

La technique et le son : Une approche physique de l'instrument

Pour les bassistes qui nous lisent, il est important d'analyser ce qui faisait la spécificité du jeu de Juini Booth. Il appartenait à cette école de contrebassistes qui privilégient l'attaque et la résonance acoustique pure. Souvent adepte des cordes en boyau pour leur sonorité sombre et percutante, il n'hésitait pas à régler son action haute pour maximiser la projection, ce qui demandait une force physique considérable dans les doigts. Son pizzicato était franc, presque agressif par moments, mais toujours au service de la pulsation.

Contrairement à certains contemporains qui cherchaient à faire de la basse un instrument soliste véloce à l'image du saxophone, Booth a toujours valorisé le rôle fondamental de la basse comme moteur de l'orchestre. Ses lignes de basse étaient des fondations de béton armé, construites avec une logique harmonique impeccable. Lorsqu'il prenait un solo, c'était souvent pour raconter une histoire avec un phrasé vocal, chantant, rappelant parfois les inflexions de la voix humaine ou les complaintes du blues.

Un héritage discret mais puissant

Juini Booth a continué à jouer et à enseigner jusqu'à la fin de sa vie, devenant une figure patriarcale pour la jeune génération de musiciens new-yorkais et internationaux. Il n'a jamais cherché la célébrité facile des leaders de groupe commerciaux, préférant la noblesse du musicien au service de la musique. Sa discographie est immense, mais souvent dispersée en tant qu'accompagnateur, ce qui rend la redécouverte de son œuvre d'autant plus gratifiante pour le chercheur passionné.

En ce jour anniversaire, nous célébrons non seulement la naissance d'un homme, mais aussi la persistance d'une certaine idée de la basse : un instrument noble, physique, qui ne triche pas. Juini Booth incarnait cette intégrité. Il nous rappelle que pour faire s'envoler la musique, il faut quelqu'un pour en tenir fermement les racines. Que l'on écoute aujourd'hui un enregistrement furieux avec McCoy Tyner ou une excentricité cosmique avec Sun Ra, le son de Juini Booth reste là, vibrant, chaud et éternel.

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