Alphonso Johnson, le pionnier du Chapman Stick (1951-)

Publié le 2 février 2026 à 08:27

Aujourd'hui, le monde de la basse électrique célèbre l’anniversaire d’une véritable légende vivante. Si l’histoire du jazz-fusion a souvent tendance à focaliser son attention sur l’arrivée météoritique de Jaco Pastorius, il est impératif pour tout bassiste sérieux de reconnaître et de célébrer l’homme qui a tenu la barre juste avant lui, pavant la voie avec une élégance et une puissance rythmique inégalées. Alphonso Johnson n’est pas simplement un « ancien de Weather Report » ; il est l’une des figures charnières de l’évolution de la basse moderne, un musicien qui a su marier la sophistication harmonique du jazz à l'énergie viscérale du funk, tout en étant l'un des premiers grands ambassadeurs du Chapman Stick.

Né à Philadelphie en 1951, Alphonso Johnson grandit dans une ville qui respire la musique, un terreau fertile qui a donné naissance à tant de rythmiques légendaires. Son parcours musical débute pourtant loin des fréquences graves, puisqu'il s'initie d'abord au trombone. Cette formation initiale sur un instrument à vent n'est pas anodine ; elle influencera durablement son approche mélodique et son phrasé chantant lorsqu'il se tournera finalement vers la contrebasse, puis vers la basse électrique. Au début de sa carrière, il affûte ses armes dans le circuit des musiciens de session, mais c'est sa capacité à passer avec aisance de la contrebasse acoustique à la basse électrique qui va rapidement attirer l'attention des géants du jazz.

Le tournant décisif de sa carrière survient au milieu des années 1970 lorsqu'il rejoint le mythique groupe Weather Report. Il arrive à un moment crucial de l'histoire du groupe, succédant au co-fondateur Miroslav Vitouš. Cette transition marque un changement radical dans l'identité sonore de la formation dirigée par Joe Zawinul et Wayne Shorter. Là où Vitouš apportait une texture free-jazz et acoustique, Johnson injecte une dose massive de groove électrique. Sa présence sur l'album Mysterious Traveller (1974) est une révélation. Il apporte une assise rythmique solide, funky et incroyablement articulée qui permet à Zawinul d'explorer des textures de synthétiseurs plus denses et rythmiques.

Sa contribution se poursuit avec Tale Spinnin' (1975) et une partie de Black Market (1976), des albums où son jeu de basse devient l'un des moteurs principaux de la musique. Il faut souligner l'intelligence de son jeu sur des titres comme "Cucumber Slumber", où son groove décontracté mais précis définit l'essence même du jazz-funk de cette époque. C'est durant cette période qu'il démontre qu'une basse électrique peut être aussi expressive qu'un saxophone, tout en ne sacrifiant jamais sa fonction première de fondation rythmique. Même lors de la transition avec Jaco Pastorius, avec qui il partage brièvement la scène et les crédits sur Black Market, Johnson fait preuve d'une classe immense, laissant derrière lui un héritage discographique qui reste, encore aujourd'hui, une référence absolue pour l'étude du groove fusion.

Au-delà de son rôle de bassiste traditionnel, Alphonso Johnson est un pionnier technologique et instrumental. Il est l'un des tout premiers musiciens de renommée mondiale à avoir adopté et maîtrisé le Chapman Stick. Cet instrument hybride à dix cordes, qui se joue en tapping à deux mains, lui a permis d'étendre son vocabulaire musical bien au-delà des limites de la basse standard. En intégrant le Stick dans son arsenal, il a pu explorer des contrepoints complexes, assurant simultanément des lignes de basse et des accompagnements harmoniques ou mélodiques. Cette audace instrumentale témoigne de sa curiosité insatiable et de son refus de se laisser enfermer dans le rôle traditionnel de l'accompagnateur.

Après son départ de Weather Report, sa carrière a pris une envergure encore plus large, le voyant collaborer avec une liste d'artistes qui donne le vertige. Il a apporté son groove inimitable au groupe de Billy Cobham et George Duke, formant avec eux une section rythmique d'une puissance redoutable. Son adaptabilité l'a également mené vers le rock et la pop, collaborant avec des artistes aussi divers que Phil Collins, ou encore le guitariste de Grateful Dead, Bob Weir, au sein du groupe Bobby and the Midnites. Plus tard, sa participation au groupe The Other Ones, reprenant le flambeau du Grateful Dead, a prouvé sa capacité à naviguer dans les eaux de l'improvisation psychédélique avec autant d'aisance que dans le jazz structuré.

Sur le plan du matériel, Alphonso Johnson a longtemps été associé à des instruments qui favorisent un son chaud, riche en médiums et très défini. Les amateurs de lutherie se souviendront de son association avec la marque Warwick, pour laquelle il a aidé à populariser certains modèles fretless, mais aussi de ses basses Lobue ou Modulus. Son son se caractérise par une attaque franche, souvent jouée aux doigts avec une technique impeccable, et une utilisation subtile des effets qui n'envahit jamais la pureté de la note.

Aujourd'hui, en plus de continuer à se produire sur scène, Alphonso Johnson consacre une grande partie de son temps à la transmission. En tant qu'éducateur respecté, notamment au sein de prestigieuses institutions californiennes comme CalArts ou l'USC, il forme la nouvelle génération de bassistes. Il leur enseigne non seulement la technique, mais aussi l'écoute, l'importance du silence et le rôle spirituel du musicien au sein d'un groupe.

En cet anniversaire, il est essentiel pour la communauté de GraveBasse de saluer l'impact colossal d'Alphonso Johnson. Il est le pont entre l'école traditionnelle de la contrebasse et l'ère moderne de la basse électrique virtuose. Sa musique nous rappelle que la technique n'est rien sans le groove, et que l'innovation doit toujours servir l'émotion. Bon anniversaire, Maestro Johnson, et merci pour ces lignes de basse qui continuent de faire vibrer nos enceintes et d'inspirer nos doigts.

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