En ce lundi 2 février 2026, le monde de la basse célèbre le soixante-dix-septième anniversaire de l'une des figures les plus discrètes mais essentielles du rock américain : Ross Valory. Bassiste fondateur de Journey et musicien à la longévité exceptionnelle, Valory incarne à lui seul l'évolution de la basse rock, passant du psychédélisme de la baie de San Francisco au jazz-fusion expérimental, pour finalement définir les standards de la basse AOR (Album Oriented Rock) qui ont dominé les ondes pendant des décennies. Pour les lecteurs de Gravebasse, cet anniversaire est l'occasion idéale de revenir sur la carrière, le matériel et l'approche unique de celui que l'on surnomme affectueusement « The Mouth » en raison de ses expressions faciales expressives sur scène.
Des Racines Psychédéliques à la Machine à Hits
L'histoire musicale de Ross Valory commence bien avant les stades remplis de Journey. Originaire de San Francisco, il a fait ses armes dans le bouillonnement culturel de la fin des années 60. Avant de connaître la gloire mondiale, il a officié au sein de Frumious Bandersnatch, un groupe psychédélique culte de la Bay Area, avant de rejoindre brièvement le Steve Miller Band au début des années 70. C'est cette ancrage dans une scène musicale libre et expérimentale qui a forgé son style initial, loin des lignes de basse simplistes du rock commercial. Lorsqu'il fonde Journey en 1973 avec Neal Schon, le groupe est avant tout une formation de jazz-rock fusion progressif. Cette première incarnation du groupe, souvent oubliée du grand public, a permis à Valory de développer un jeu complexe et technique qui restera la fondation cachée des tubes qui suivront. Même lorsque Journey a pris son virage vers le rock FM avec l'arrivée de Steve Perry, Valory a conservé cette sophistication harmonique, tissant des lignes de basse qui servaient la chanson tout en offrant une richesse mélodique sous-jacente.
Une Approche Technique : Le Contre-Chant et l'Accordage
Ce qui distingue Ross Valory de nombreux bassistes de rock de son époque, c'est son refus de se cantonner à la simple duplication de la tonique. Son approche s'apparente souvent à celle d'un pianiste ou d'un compositeur classique, cherchant le contre-chant plutôt que le simple soutien rythmique. Sur des morceaux emblématiques comme Don't Stop Believin', la basse ne se contente pas de suivre la batterie ; elle dialogue avec la main gauche du piano, créant une texture mouvante et mélodique qui propulse le morceau.
Une particularité technique majeure de Valory, qui intéressera particulièrement les bassistes, est son utilisation précoce et innovante des accordages graves. Bien avant la démocratisation des basses à 5 ou 6 cordes, Valory cherchait à atteindre des fréquences plus lourdes. Il est célèbre pour avoir utilisé une basse 4 cordes montée avec les quatre cordes les plus graves d'un jeu de 5 cordes, s'accordant ainsi en Si-Mi-La-Ré (B-E-A-D). Cette technique, parfois appelée « Nashville tuning » inversé ou simplement accordage baryton, lui permettait d'obtenir la profondeur et le grondement d'une 5 cordes tout en conservant le confort et l'espacement d'un manche de Jazz Bass ou de Precision Bass standard. C'est ce son épais et défini qui ancre les ballades puissantes du groupe et donne cette assise massive aux refrains.
L'Évolution du Matériel : De l'Ovation à la Steinberger
L'identité visuelle et sonore de Ross Valory a également beaucoup évolué à travers son choix d'instruments. Dans les années 70, on l'a souvent vu avec une Fender Precision Bass, le standard de l'industrie, mais il s'est rapidement tourné vers des choix plus audacieux. Les amateurs de matériel vintage se souviennent de son utilisation de l'Ovation Magnum, une basse au look et au son très distinctifs, utilisée notamment sur l'album Escape. Cette basse, avec ses micros puissants et son égalisation graphique intégrée, lui offrait une clarté redoutable dans le mix.
Cependant, l'image la plus iconique de Valory reste sans doute associée aux années 80 et à sa basse Steinberger L2 sans tête (headless). Avec son corps en composite graphite minimaliste, cet instrument représentait le futurisme de l'époque. Le son très compressé, précis et sans zone morte de la Steinberger convenait parfaitement à la production léchée des albums comme Frontiers. Plus tard dans sa carrière, il est revenu à des formes plus traditionnelles, utilisant souvent des modèles Music Man StingRay ou des basses customisées par des luthiers, cherchant toujours cet équilibre entre rondeur vintage et précision moderne.
Une Nouvelle Ère en Solo
La carrière de Valory a connu un tournant abrupt et médiatisé en 2020 avec son départ forcé de Journey, suite à des conflits juridiques et internes avec Neal Schon et Jonathan Cain. Si cette séparation a marqué la fin d'une époque pour les fans, elle a paradoxalement ouvert une période de renaissance créative pour le bassiste. Loin de prendre sa retraite, Ross Valory a profité de cette liberté retrouvée pour explorer ses propres horizons musicaux.
Cela s'est concrétisé par la sortie de son premier album solo, All of the Above, en avril 2024. Cet opus a surpris la critique par son éclectisme, s'éloignant du rock de stade pour revenir à ses premières amours : le jazz, le rock progressif et les ambiances latines. L'album démontre qu'à plus de 70 ans, Valory n'a rien perdu de sa dextérité ni de son envie d'expérimenter. En ce jour de son 77ème anniversaire, il ne célèbre pas seulement son passé glorieux au sein de l'un des plus grands groupes de l'histoire, mais aussi son présent en tant qu'artiste solo épanoui, prouvant qu'il y a une vie (et du groove) après Journey.
Pour nous, bassistes, Ross Valory reste un modèle de service rendu à la chanson. Il nous rappelle que la complexité n'a pas besoin d'être démonstrative pour être efficace et que le rôle du bassiste est autant d'ancrer le rythme que d'enrichir l'harmonie. Bon anniversaire, Ross !
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