Aujourd'hui, le monde du jazz célèbre le centenaire de l'un de ses géants les plus attachants et les plus prolifiques : Franco Cerri. Si l'histoire a gravé son nom au panthéon des guitaristes européens, aux côtés de Django Reinhardt ou René Thomas, il existe une facette de sa musicalité que les puristes des fréquences graves chérissent particulièrement. Car derrière le sourire bienveillant du "man in the soak" se cachait un musicien total qui, dès les années 1950, n'hésitait pas à poser la guitare pour empoigner la contrebasse, assurant le fondement rythmique pour des légendes comme Chet Baker. Retour sur le parcours d'un autodidacte de génie qui a su faire vibrer aussi bien les chanterelles que les bourdons.
Les débuts d'un autodidacte milanais
Né à Milan en 1926, Franco Cerri découvre la musique presque par accident. C’est son père qui lui offre sa première guitare à l’âge de dix-sept ans, en pleine Seconde Guerre mondiale. Totalement autodidacte, il développe une technique très personnelle, loin des académismes, ce qui deviendra sa plus grande force. Son oreille absolue et son sens inné de l'harmonie lui permettent de progresser à une vitesse fulgurante. Dès 1945, il intègre l'orchestre de Gorni Kramer, une figure tutélaire du swing italien, où il apprend le métier "sur le tas". C'est à cette époque qu'il croise la route de Django Reinhardt, une rencontre déterminante qui scellera son amour pour le jazz, bien que Cerri s'éloignera rapidement du style manouche pour forger un son plus moderne, influencé par le bebop naissant venu d'outre-Atlantique.
La révélation de la basse : le musicien complet
Pour Gravebasse, la période la plus fascinante de la carrière de Cerri s'ouvre véritablement dans les années 1950. C'est une époque d'effervescence où les musiciens doivent être polyvalents. Franco Cerri, curieux de comprendre la mécanique interne du jazz, se tourne vers la contrebasse. Ce n'est pas un simple caprice de multi-instrumentiste, mais une véritable démarche musicale. Il comprend que la maîtrise des lignes de basse enrichit considérablement son jeu de guitare, lui donnant une conscience aiguë du temps et de la progression harmonique.
Cette compétence ne reste pas un exercice de chambre. Cerri devient un contrebassiste sollicité professionnellement. L'exemple le plus prestigieux de cette double casquette reste ses collaborations avec le trompettiste Chet Baker lors de ses séjours en Italie. Sur certaines sessions, notamment celles documentées autour de 1959 et 1960, Cerri délaisse parfois les accords pour assurer le walkin' bass. Sa main gauche, habituée aux extensions complexes de la guitare, apporte sur le manche de la contrebasse une agilité mélodique rare pour l'époque. Il ne se contente pas de marquer les temps ; il tisse des contre-chants, prouvant que l'on peut penser la basse comme un instrument aussi lyrique que rythmique. Il jouera également de la contrebasse aux côtés du flûtiste et saxophoniste Buddy Collette, démontrant qu'il pouvait tenir la dragée haute aux sections rythmiques américaines.
Un pont entre l'Italie et l'Amérique
La carrière de Franco Cerri est celle d'un passeur. Il a été l'un des rares musiciens européens de sa génération à être traité d'égal à égal par les géants américains. Outre Chet Baker, il a collaboré avec Billie Holiday, Gerry Mulligan, Lee Konitz et Dizzy Gillespie. Son style, fait d'élégance, de nuances et d'une pointe d'ironie, séduisait par sa fraîcheur. Il n'essayait pas d'imiter les Américains ; il jouait du jazz avec une sensibilité européenne, une « italianité » chantante qui se ressentait même dans son approche du groove.
Cette reconnaissance internationale ne l'a jamais éloigné de son public natal. En Italie, il devient une véritable star populaire grâce à la télévision. Son visage, reconnaissable entre mille, et sa participation à des publicités cultes (notamment pour une lessive où il apparaissait immergé, l'homme en trempage) l'ont rendu familier à des millions de foyers qui ignoraient tout du jazz. Il a utilisé cette notoriété pour éduquer, animant des émissions pédagogiques où il expliquait le jazz avec simplicité, démystifiant l'improvisation pour le grand public.
L'héritage d'un centenaire
Franco Cerri nous a quittés en octobre 2021, quelques années avant de pouvoir souffler ses cent bougies, mais son héritage est immense. Il a fondé avec le pianiste Enrico Intra la Civica Scuola di Jazz de Milan, formant des générations de musiciens à l'importance de l'écoute et du collectif. Jusqu'à la fin de sa vie, il a continué à jouer, gardant cette étincelle dans le regard et cette souplesse dans les doigts.
Pour nous, bassistes, Franco Cerri reste un modèle d'intelligence musicale. Il nous rappelle que l'instrument n'est qu'un moyen et que la compréhension globale de l'orchestre est la clé. Lorsqu'il jouait de la contrebasse, il ne cherchait pas la performance athlétique, mais la note juste, celle qui fait "tourner" le groupe. En ce jour de centenaire, réécouter ses enregistrements, c'est célébrer une vision de la musique où la basse et la guitare ne sont que les deux faces d'une même pièce : celle du swing éternel.
Bon anniversaire, Maestro.
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