En ce 29 janvier, nous célébrons l'anniversaire d'une véritable légende vivante de la musique jamaïcaine. Si le grand public connaît souvent Leroy Sibbles comme la voix de velours des Heptones, les puristes du "low end" et les lecteurs de Gravebasse savent que sa véritable majesté réside ailleurs : au bout de ses doigts, sur les quatre cordes d'une Fender Jazz Bass qui a défini le son du Rocksteady et du Reggae.
Né à Kingston en 1949, Leroy Sibbles n'était pas destiné à devenir uniquement un chanteur de charme. Son histoire est intrinsèquement liée à celle de Studio One, le légendaire label de Clement "Coxsone" Dodd, souvent qualifié d'université du Reggae. C'est là, dans la chaleur moite des studios de Brentford Road, que Sibbles a transcendé son rôle de leader vocal pour devenir l'arrangeur principal et le bassiste maison durant l'âge d'or du label. Sa contribution à l'instrument est monumentale, car il a su transformer la basse, jusqu'alors simple accompagnatrice rythmique, en une voix mélodique à part entière.
Ce qui frappe immédiatement à l'écoute des lignes de basse de Sibbles, c'est leur chant. Étant lui-même un vocaliste hors pair, il abordait son instrument avec une sensibilité de compositeur. Il ne se contentait pas de marquer la fondamentale ou de suivre la grosse caisse ; il tissait des contre-mélodies complexes qui devenaient souvent l'élément le plus mémorable du morceau. Cette approche mélodique a permis de créer des "riddims" immortels qui continuent, plus de cinquante ans plus tard, d'être la fondation de la musique jamaïcaine contemporaine.
L'exemple le plus frappant de son génie reste sans doute l'instrumental "Full Up". Cette ligne de basse, bondissante et joyeuse, est entrée dans l'histoire de la pop culture mondiale lorsqu'elle a été reprise pour le tube "Pass the Dutchie" de Musical Youth. Mais pour le bassiste averti, la discographie de Sibbles est une mine d'or inépuisable. C'est lui qui pulse derrière des classiques comme "Satta Massagana" (bien que l'histoire soit parfois disputée, son influence sur le style est indéniable), ou encore sur le mythique "Party Time". Il avait cette capacité unique de créer de l'espace, laissant respirer le groove tout en imposant une assise rythmique inébranlable, souvent caractérisée par un jeu au pouce lourd et précis qui faisait vrombir les amplis à lampes de l'époque.
Son travail ne s'arrêtait pas à la performance. En tant qu'arrangeur chez Studio One, Sibbles auditionnait les nouveaux talents et structurait les morceaux, s'assurant que chaque instrument, et particulièrement la basse et la batterie, dialoguait parfaitement. Il a littéralement sculpté le passage du Ska frénétique au Rocksteady plus lent et sensuel, avant d'accélérer le pas vers le Reggae. Des artistes comme Dennis Brown, The Abyssinians ou Horace Andy doivent une partie de la lourdeur hypnotique de leurs premiers succès à la vision musicale de Sibbles.
Même après son départ pour le Canada dans les années 70, où il a continué à diffuser la culture reggae en Amérique du Nord, Leroy Sibbles n'a jamais perdu ce lien viscéral avec le groove. Aujourd'hui, alors qu'il souffle une nouvelle bougie, il reste une figure tutélaire pour tout bassiste s'intéressant aux musiques caribéennes. Étudier son jeu, c'est apprendre l'économie de la note, l'importance du silence et, surtout, comment faire chanter une basse sans jamais étouffer la chanson.
Joyeux anniversaire à ce géant dont les vibrations continuent de faire trembler les murs des sound systems du monde entier. Pour nous, bassistes, Leroy Sibbles n'est pas seulement un musicien, c'est une fondation.
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