Ce 29 janvier, nous célébrons la naissance d'une figure titanesque, bien que parfois injustement méconnue du grand public, de la scène jazz européenne. Pour nous, bassistes, le nom de Jeff Clyne évoque bien plus qu'une simple ligne sur une pochette d'album ; il représente le pont parfait entre la tradition du swing acoustique et l'énergie électrique du jazz-fusion. Né en 1937 à Londres, Jeffrey Ovid Clyne a traversé les époques en redéfinissant le rôle de la basse, passant avec une aisance déconcertante de la contrebasse aux premiers modèles Fender, cimentant ainsi les fondations de ce que l'on appellera plus tard le "British Jazz". Retour sur le parcours d'un musicien qui a su faire vibrer les fréquences graves avec une élégance rare.
Des racines ancrées dans le Hard Bop
L'histoire musicale de Jeff Clyne commence loin des amplificateurs et des effets, dans la chaleur acoustique des clubs de jazz londoniens des années 50. Autodidacte, il aborde la contrebasse avec une curiosité insatiable qui le propulse rapidement au cœur de l'effervescence du Soho d'après-guerre. C'est une époque où le "time" est roi, et Clyne se distingue immédiatement par une assise rythmique inébranlable et un son boisé, profond, qui séduit les plus grands solistes du moment.
Sa carrière prend un tournant décisif lorsqu'il rejoint les Jazz Couriers, le groupe co-dirigé par les légendaires saxophonistes Tubby Hayes et Ronnie Scott. Tenir la basse derrière deux monstres sacrés du ténor demandait non seulement une endurance physique à toute épreuve pour assurer des tempos souvent vertigineux, mais aussi une oreille harmonique affûtée pour naviguer dans les méandres du bebop. Clyne y excelle, devenant le poumon rythmique de cette formation mythique. Sa collaboration avec Stan Tracey, notamment sur l'album culte Jazz Suite Inspired by Dylan Thomas's "Under Milk Wood", reste un témoignage vibrant de cette période. Sur cet enregistrement, son jeu de contrebasse est un modèle de soutien et d'interaction, prouvant qu'il maîtrisait l'art délicat de l'accompagnement bien avant de chercher la lumière des solos.
La Révolution Électrique et l'Aventure Nucleus
Si Jeff Clyne aurait pu se contenter d'être l'un des meilleurs contrebassistes de sa génération, sa soif d'exploration l'a poussé vers de nouveaux territoires sonores à la fin des années 60. L'arrivée de l'amplification et le changement de paradigme rythmique initié par Miles Davis aux États-Unis trouvent un écho particulier chez lui. Clyne troque alors régulièrement la grand-mère pour la basse électrique, un instrument encore jeune qu'il aborde non pas comme une guitare grave, mais avec la sensibilité d'un contrebassiste cherchant plus de volume et de sustain.
C'est au sein de Nucleus, le groupe pionnier formé par le trompettiste Ian Carr, que cette mutation s'opère magistralement. Sur l'album fondateur Elastic Rock sorti en 1970, le jeu de Clyne change de nature. Le "walking bass" traditionnel laisse place à des ostinatos hypnotiques, des riffs cycliques et un groove plus binaire, tout en conservant une souplesse jazz. Il ne s'agit plus seulement de marquer les temps, mais de créer des textures, des fondations mouvantes sur lesquelles les cuivres peuvent planer. Sa capacité à verrouiller le groove avec le batteur John Marshall a grandement contribué à définir l'identité sonore du jazz-rock britannique, une musique moins "clinquante" que sa cousine américaine, mais plus atmosphérique et cérébrale.
Virtuosité et Complexité : Les Années Isotope et Gilgamesh
Le milieu des années 70 voit Jeff Clyne s'aventurer dans des contrées encore plus techniques. Sa participation au groupe Isotope, dirigé par le guitariste Gary Boyle, marque une période où la vélocité et la complexité rythmique deviennent prédominantes. Dans ce contexte de fusion à haute énergie, Clyne démontre qu'il possède une technique de main droite redoutable, capable de suivre les déliés rapides de la guitare tout en maintenant une pulse solide dans des mesures impaires. C'est une leçon de précision pour tout bassiste moderne : comment rester musical et "groove" alors que la signature rythmique change constamment.
Parallèlement, son implication dans la scène de Canterbury, notamment avec le groupe Gilgamesh, révèle une autre facette de son jeu : la mélodie. Dans cette musique souvent complexe et écrite, la basse de Clyne ne se contente pas de souligner la racine des accords. Elle chante, tisse des contre-chants et participe pleinement à l'architecture harmonique des compositions d'Alan Gowen. Cette période illustre parfaitement sa polyvalence, capable de passer de la fureur du jazz-rock à la délicatesse de la musique progressive sans jamais perdre son identité sonore.
Turning Point et l'Héritage Pédagogique
Vers la fin des années 70, Jeff Clyne ressent le besoin de diriger sa propre musique, ce qui aboutit à la formation de Turning Point avec la chanteuse Pepi Lemer. Ce projet est sans doute l'un des plus personnels de sa carrière. Ici, la basse n'est plus seulement un moteur, elle devient une voix centrale. Les compositions de Clyne pour Turning Point mettent en avant son sens de la mélodie lyrique et son utilisation subtile de la basse fretless, qui commençait à gagner en popularité. C'est une musique de fusion plus douce, presque vocale, où l'espace est aussi important que les notes jouées.
Au-delà de sa discographie impressionnante, l'héritage de Jeff Clyne réside également dans sa passion pour la transmission. Il a été un pédagogue dévoué, notamment à la Guildhall School of Music et à la Royal Academy of Music de Londres. Il ne se contentait pas d'enseigner des gammes ou des techniques ; il transmettait une philosophie de l'écoute. Pour Clyne, un bon bassiste était avant tout quelqu'un qui savait écouter les autres et servir la musique, une leçon d'humilité qui résonne encore chez nombre de ses anciens élèves devenus aujourd'hui des professionnels reconnus.
Jeff Clyne nous a quittés en 2009, mais en réécoutant aujourd'hui ses lignes sur Solar Plexus ou Elastic Rock, on est frappé par la modernité de son approche. Il n'a jamais cherché à être le bassiste le plus rapide ou le plus fort, mais il a toujours été le plus juste. En cet anniversaire, il est bon de se rappeler que derrière l'histoire du jazz britannique se cachent les quatre cordes solides et inventives de ce musicien d'exception, véritable pilier de notre instrument.
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