James Jamerson, le géant de la Motown (1936-1983)

Publié le 29 janvier 2026 à 05:56

Il existe des musiciens que l'on écoute, et d'autres que l'on ressent sans même connaître leur nom. James Jamerson appartient à cette seconde catégorie, celle des légendes invisibles qui ont façonné l'histoire de la musique populaire depuis les sous-sols enfumés de Détroit. En ce jour marquant l'anniversaire de sa naissance, le 29 janvier 1936, il est essentiel pour nous, sur Gravebasse, de rendre hommage à celui que l'on peut considérer sans hyperbole comme le père de la basse électrique moderne. Si la basse a une âme aujourd'hui, c'est parce que Jamerson lui en a donné une il y a plus de soixante ans.

Des racines Jazz au cœur de la Motor City

L'histoire de James Jamerson commence loin des usines d'automobiles, sur l'île d'Edisto en Caroline du Sud. C'est pourtant le déménagement vers le nord, à Détroit, qui scellera son destin musical. Adolescent, Jamerson ne se destine pas initialement à la basse électrique, un instrument encore balbutiant à l'époque, mais à la contrebasse. C'est dans les clubs de jazz de la ville, où il se forge une solide réputation grâce à son sens inné de l'harmonie et du rythme, qu'il développe son vocabulaire musical. Cette formation jazz est cruciale pour comprendre son style futur car elle lui a permis d'approcher la basse non pas comme un simple soutien rythmique, mais comme un instrument mélodique à part entière, capable de contre-chants complexes et de libertés harmoniques inédites pour l'époque.

L'Antre du Serpent : Les années Motown

La légende de Jamerson s'écrit véritablement lorsqu'il franchit les portes du studio Hitsville U.S.A. pour rejoindre l'écurie Motown. Au sein d'un groupe de musiciens de studio qui prendra plus tard le nom de "The Funk Brothers", il devient le cœur battant de ce que l'on appellera le "Son de la Jeune Amérique". Installés dans le fameux studio A, surnommé le "Snake Pit" (la fosse aux serpents) en raison de ses câbles courant partout au sol, Jamerson et ses comparses enregistrent à une cadence infernale. Ils sont les ouvriers de l'ombre derrière les succès planétaires des Supremes, des Four Tops, de Stevie Wonder ou de Marvin Gaye. Pendant des années, son nom n'apparaît sur aucune pochette de disque, mais son empreinte sonore est partout, reconnaissable entre mille, propulsant plus de tubes au sommet des charts que les Beatles, les Stones et Elvis réunis.

"The Hook" : Une technique unique pour un son signature

Ce qui distingue James Jamerson de tous ses contemporains, c'est avant tout une technique de main droite aussi peu orthodoxe qu'efficace, surnommée "The Hook" (le crochet). Contrairement à la majorité des bassistes qui alternent index et majeur, Jamerson utilisait presque exclusivement son index, qu'il gardait rigide en forme de crochet. Cette contrainte physique, loin de le limiter, lui permettait d'obtenir une régularité d'attaque et un timbre percussif inimitables. Sa main gauche, quant à elle, naviguait sur le manche avec une fluidité déconcertante, intégrant des chromatismes audacieux, des syncopes inattendues et des notes fantômes qui donnaient aux lignes de basse une vie propre, dialoguant constamment avec la mélodie vocale sans jamais l'étouffer.

La "Funk Machine" et le secret du son

Le son de Jamerson est indissociable de son instrument fétiche, une Fender Precision Bass de 1962, affectueusement baptisée "The Funk Machine". Cet instrument, paré d'une finition sunburst et d'une plaque "tortoise", avait des caractéristiques bien particulières qui auraient découragé plus d'un bassiste moderne. L'action des cordes était réglée incroyablement haute, une habitude gardée de ses années de contrebassiste, ce qui demandait une force physique considérable pour jouer. De plus, Jamerson équipait sa basse de cordes La Bella à filet plat (flatwound) d'un tirant très fort (.052-.110), qu'il ne changeait pratiquement jamais. Selon la légende, lorsqu'on lui suggérait de remplacer ses cordes encrassées pour gagner en brillance, il répondait invariablement que "la crasse garde le funk" (the dirt keeps the funk). Un étouffoir en mousse placé sous le cache-chevalet complétait l'équation, réduisant le sustain pour produire ce son sourd, rond et précis qui est devenu la référence absolue du son Motown.

Le génie au-delà des démons

La vie de James Jamerson ne fut pas exempte de tragédies et de luttes personnelles, notamment contre l'alcoolisme, mais son génie musical parvenait souvent à transcender ses démons. L'anecdote la plus célèbre concerne l'enregistrement de l'album "What's Going On" de Marvin Gaye. Introuvable le jour de la session, Jamerson fut localisé dans un bar, passablement éméché. Ramené au studio, il était incapable de tenir debout. C'est donc allongé sur le dos, à même le sol du studio, qu'il enregistra l'une des lignes de basse les plus emblématiques et complexes de l'histoire de la musique soul. Cette performance illustre à elle seule la connexion viscérale qu'il entretenait avec son instrument, capable de canaliser la musique même lorsque son corps lui faisait défaut.

Un héritage immense et une fin tragique

Le déménagement de la Motown à Los Angeles au début des années 70 marqua le début du déclin pour Jamerson. L'évolution des goûts musicaux, l'apparition de nouvelles techniques comme le slap et la modernisation des méthodes d'enregistrement le laissèrent progressivement sur la touche. Il peinait à s'adapter à cet environnement plus aseptisé, loin de la camaraderie organique du "Snake Pit". James Jamerson s'est éteint le 2 août 1983, à l'âge de 47 ans, dans une relative indifférence, peu de temps après s'être fait voler sa précieuse "Funk Machine", qui n'a jamais été retrouvée à ce jour.

Cependant, l'histoire a fini par rendre justice à son immense talent. Des décennies après sa mort, son influence résonne dans le jeu de chaque bassiste qui ose sortir de la fondamentale. De Paul McCartney à Jaco Pastorius, en passant par Pino Palladino, tous ont revendiqué l'héritage du maître de Détroit. En ce jour d'anniversaire, sur Gravebasse, nous ne célébrons pas seulement un musicien, mais l'inventeur d'un langage. James Jamerson n'a pas seulement joué de la basse ; il a défini ce que la basse pouvait et devait être, transformant un rôle d'accompagnement en une voix majeure de l'orchestre moderne.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.