Kent Kessler, le gardien du temple (1957-)

Publié le 28 janvier 2026 à 06:44

Aujourd'hui, la planète jazz — et plus particulièrement celle qui vibre aux fréquences de l'avant-garde — célèbre l'anniversaire d'une figure incontournable de la scène de Chicago : le contrebassiste Kent Kessler. Si le nom de Kessler n'apparaît pas toujours en lettres de néon sur les affiches des festivals grand public, il est gravé en lettres d'or dans le cœur des amateurs de free jazz et de musique improvisée. Depuis plus de quatre décennies, il incarne la fondation inébranlable sur laquelle se sont bâtis certains des édifices sonores les plus audacieux de l'Amérique contemporaine. Pour Gravebasse, il est temps de rendre hommage à ce musicien dont la discrétion n'a d'égale que la puissance tellurique de son jeu.

Né dans l'Indiana en 1957 mais élevé en partie sur la côte Est, Kessler n'était pas prédestiné à devenir ce pilier de la "Bull Fiddle". C'est à Chicago, où sa famille s'installe au début des années 1970, qu'il trouve son véritable foyer musical. Fait intéressant pour nous bassistes, il a débuté son parcours par le trombone, une expérience qui a sans doute formé son oreille aux registres graves et aux contre-chants mélodiques, avant de se tourner définitivement vers la contrebasse et la basse électrique durant ses années de lycée. C'est dans le creuset bouillonnant de la "Windy City" qu'il a forgé son identité, étudiant la théorie et l'instrument tout en s'immergeant dans une scène locale qui ne faisait pas de distinction rigide entre les genres.

L'ascension de Kessler est indissociable de l'histoire du jazz moderne de Chicago. Sa carrière prend un tournant décisif au milieu des années 1980 lorsqu'il rejoint le NRG Ensemble du légendaire Hal Russell. Ce groupe, connu pour son énergie punk et son irrévérence totale envers les conventions du jazz académique, a été l'école idéale pour Kessler. Il y a appris à tenir la barre au milieu de la tempête, développant un son capable de percer à travers des murs de saxophones hurlants et de batteries déchaînées. Cette période a solidifié sa réputation de bassiste "tout-terrain", capable de passer du swing le plus orthodoxe à l'abstraction la plus totale en une mesure.

Cependant, c'est sa collaboration au long cours avec le saxophoniste Ken Vandermark qui a véritablement défini son héritage. Au sein du Vandermark 5, formation phare qui a redéfini le jazz de Chicago dans les années 90 et 2000, Kessler était le pivot central. Dans cette configuration, son rôle dépassait la simple rythmique ; il était le trait d'union entre l'écriture complexe de Vandermark et l'improvisation libre. Son jeu se caractérise par une attaque franche, boisée, et une propension à utiliser toute la tessiture de l'instrument, n'hésitant pas à faire chanter l'archet dans les registres suraigus pour créer des textures qui rappellent parfois la musique contemporaine européenne.

Il est impossible d'évoquer Kent Kessler sans parler de sa relation symbiotique avec le batteur Hamid Drake. Ensemble, notamment au sein du DKV Trio (Drake, Kessler, Vandermark), ils ont formé l'une des sections rythmiques les plus redoutables de l'histoire récente du jazz. Là où Drake apporte une fluidité polyrythmique et des influences world music, Kessler apporte la terre, le poids et la direction. Cette alchimie est rare : le bassiste ne se contente pas de "suivre" le batteur, il danse avec lui, créant une trame rythmique qui respire et ondule organiquement. Pour tout bassiste cherchant à comprendre comment interagir avec un batteur très actif sans perdre le groove, l'écoute des albums du DKV Trio est une leçon magistrale.

Son influence s'étend bien au-delà des frontières de l'Illinois. Kessler est devenu le bassiste de choix pour les géants européens de passage ou en résidence, notamment le titanesque Peter Brötzmann au sein de son Chicago Tentet. Tenir tête au souffle dévastateur de Brötzmann demande une présence physique et sonore hors du commun, qualité que Kessler possède en abondance. Son album solo, judicieusement titré Bull Fiddle (2002), témoigne de cette approche viscérale de l'instrument. Il y explore la contrebasse non pas seulement comme un outil d'accompagnement, mais comme un corps résonant complet, exploitant les percussions sur la caisse, les harmoniques et les drones profonds qui semblent faire trembler les fondations mêmes de la salle de concert.

Aujourd'hui, alors qu'il fête ses 69 ans, Kent Kessler reste une figure active et vitale. Il incarne une éthique de travail typique de Chicago : pas de frime, pas d'artifices, juste une dévotion totale à la musique et à l'instant présent. Son style, qui privilégie souvent des cordes en boyau pour une sonorité plus sombre et percussive, continue d'inspirer une nouvelle génération de musiciens qui voient en lui un modèle d'intégrité artistique.

En ce jour anniversaire, nous souhaitons à Kent Kessler de continuer à faire vibrer les planches des scènes du monde entier. Pour Gravebasse, il reste la preuve vivante que la basse n'est pas seulement un instrument de fond, mais le cœur battant de l'orchestre, capable de raconter des histoires aussi riches et complexes que n'importe quel soliste. Joyeux anniversaire, Maestro.

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