Wellman Braud, un des plus grands avec Duke Ellington (1891-1966)

Publié le 25 janvier 2026 à 09:52

En ce 25 janvier, le monde de la basse célèbre la naissance de l'une de ses figures les plus tutélaires. Avant l'amplification, avant la virtuosité moderne des solistes, il y avait Wellman Braud. Né en 1891 en Louisiane, Braud n'est pas seulement un nom dans les notes de pochette des disques de Duke Ellington ; il est le chaînon manquant crucial entre le style "Two-Beat" de la Nouvelle-Orléans et le "Walking Bass" à quatre temps qui allait définir l'ère du Swing. Pour tout bassiste contemporain, comprendre Braud, c'est comprendre comment notre instrument a conquis sa place au centre de l'orchestre.

Des Racines Créoles à la Scène de Chicago

Né Wellman Breaux dans la paroisse de Saint-Jacques en Louisiane, il incarne l'essence même de la musicalité créole. Comme beaucoup de musiciens de cette époque charnière, son premier contact avec la musique ne se fait pas sur la contrebasse, mais sur le violon. Cette formation mélodique initiale est fondamentale pour comprendre son approche future de la basse : même lorsqu'il martelait le rythme, Braud conservait un sens aigu de la justesse et du phrasé. C'est dans le quartier mythique de Storyville à la Nouvelle-Orléans qu'il fait ses premières armes, passant du violon à la contrebasse, un instrument dont la puissance acoustique devenait nécessaire pour se faire entendre dans les orchestres de danse bruyants.

Lorsque la vague de la "Grande Migration" pousse les musiciens du sud vers le nord, Braud suit le mouvement et s'installe à Chicago en 1917. C'est une période d'effervescence incroyable où le jazz commence à se cristalliser. Il joue avec des figures légendaires comme Jelly Roll Morton, affûtant son sens du temps et sa capacité à "driver" un groupe. Mais c'est son arrivée à New York et son intégration dans l'orchestre naissant de Duke Ellington en 1927 qui vont graver son nom dans l'histoire.

Le Moteur du Duke

La période "Jungle" du Duke Ellington Orchestra au Cotton Club est indissociable du son de Wellman Braud. À cette époque, la contrebasse était en concurrence directe avec le tuba (ou soubassophone). Le tuba avait l'avantage du volume, capable de projeter les notes basses sans amplification dans des salles bondées. Braud, cependant, a prouvé que la contrebasse pouvait rivaliser, voire surpasser le tuba en termes de dynamisme, grâce à une technique redoutable : le "Slap".

Pour les bassistes d'aujourd'hui habitués aux amplis de 500 watts, il faut imaginer la force physique requise par le style de Braud. Il ne se contentait pas de pincer la corde ; il la tirait violemment pour qu'elle claque contre la touche en ébène, créant un son percussif énorme qui coupait à travers les sections de cuivres. Ce style, mélangeant la note fondamentale et le bruit percussif du claquement, agissait comme une seconde batterie. Sur des morceaux comme "Double Check Stomp", on entend distinctement cette attaque féroce qui propulse l'orchestre vers l'avant avec une urgence que le tuba, plus lourd et moins agile, ne pouvait égaler.

L'Invention du Walking Bass

Au-delà de la puissance sonore, Wellman Braud est souvent crédité comme étant l'un des pionniers de la transition rythmique majeure du jazz classique. Alors que la musique de la Nouvelle-Orléans reposait souvent sur une sensation à deux temps (blanche, blanche), Braud a commencé à expérimenter et à populariser le jeu sur les quatre temps de la mesure (noire, noire, noire, noire). C'est la naissance du "Walking Bass" moderne.

Cette innovation a changé la respiration même du jazz. En jouant quatre notes par mesure, Braud offrait un tapis harmonique et rythmique plus fluide, plus linéaire, permettant aux solistes comme Johnny Hodges ou Cootie Williams de s'exprimer avec plus de liberté. Il anticipait ainsi le travail de ses successeurs comme Jimmy Blanton ou Milt Hinton. Bien qu'il ait quitté l'orchestre d'Ellington au milieu des années 30, juste avant l'arrivée du révolutionnaire Blanton, c'est bien Braud qui a préparé le terrain. Sans la fondation solide et le volume acoustique imposé par Braud, l'évolution vers la basse moderne aurait été impossible.

Un Héritage Immortel

Après ses années de gloire avec Ellington, Braud n'a jamais cessé de jouer, dirigeant ses propres trios et participant à la vague du "Revival" de la Nouvelle-Orléans dans les années 40 et 50. Il a même brièvement retrouvé le Duke pour quelques enregistrements, une marque de respect mutuel entre les deux hommes. Mais l'hommage le plus poignant reste sans doute celui composé par Duke Ellington lui-même dans sa "New Orleans Suite" de 1970 : le morceau intitulé "Portrait of Wellman Braud".

Dans ce titre, Ellington capture l'esprit de son ancien bassiste : une joie de vivre contagieuse, une solidité à toute épreuve et cette saveur indéfinissable de la Louisiane. Wellman Braud s'est éteint en 1966, mais pour tout amateur de "grave", il reste une référence absolue. Il nous rappelle que la basse est avant tout un instrument physique, un instrument de danse et le cœur battant de toute formation musicale. En ce jour anniversaire, il est bon de réécouter ces vieux enregistrements 78 tours et de tendre l'oreille pour percevoir, derrière le souffle de l'enregistrement, le claquement héroïque de ses cordes.

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