Le 24 janvier est une date marquée d'une pierre blanche pour les amateurs de basse, qui célèbrent aujourd'hui Tarik Shah, figure emblématique et résiliente du jazz new-yorkais. Ce natif du Bronx de 1963 fête ses 63 ans. Porteur d'un son dense et d'une histoire personnelle unique, il représente la vitalité d'un jazz qui traverse les tempêtes pour revenir aux fondamentaux : le groove.
L'histoire musicale de Tarik Shah commence par une distinction rare qui suffit à elle seule à attiser la curiosité de tout contrebassiste passionné. Dès son plus jeune âge, alors qu'il n'a que douze ans, il a l'insigne honneur de devenir l'unique élève du légendaire Slam Stewart. Cette transmission directe a profondément marqué son approche de l'instrument. Si Stewart était célèbre pour son jeu à l'archet et son fredonnement simultané, il a surtout inculqué à Shah une rigueur technique et une compréhension harmonique qui allaient devenir les fondations inébranlables de sa carrière. Cette éducation précoce, couplée à l'effervescence musicale de Harlem et du Bronx, a forgé un musicien capable de naviguer avec aisance entre la tradition du swing et les exigences du jazz moderne.
Les années 1980 et 1990 ont vu Tarik Shah s'imposer comme un sideman de premier plan, traversant ce que l'on pourrait appeler l'université d'élite du jazz. Il a notamment tenu la basse pour la chanteuse Betty Carter, connue pour son exigence rythmique féroce et sa capacité à former les futurs grands noms du genre. Tenir la baraque derrière Betty Carter n'était pas une mince affaire ; cela demandait une écoute de chaque instant et une solidité à toute épreuve. Son CV s'est rapidement étoffé avec des collaborations prestigieuses, allant du piano percussif d'Ahmad Jamal aux envolées spirituelles de Pharoah Sanders, en passant par la poésie d'Abbey Lincoln. Sa versatilité lui a même ouvert les portes du Duke Ellington Orchestra, avec lequel il a joué lors du bal inaugural du président Bill Clinton en 1993, prouvant qu'il pouvait aussi bien driver un big band que soutenir un trio intime.
Pourtant, la trajectoire de Tarik Shah a connu une interruption majeure et dramatique au milieu des années 2000, l'éloignant des scènes pendant près de treize ans. Durant cette longue période d'incarcération, qui aurait pu briser la volonté de n'importe quel artiste, la musique est restée son fil conducteur. Privé de la lumière des projecteurs, il a transformé cette épreuve en une période d'étude et de transmission, enseignant la théorie musicale à ses codétenus. Cette parenthèse forcée n'a paradoxalement fait qu'aiguiser son désir de jouer. Depuis sa libération en 2018, Shah a opéré un retour remarqué sur la scène new-yorkaise, retrouvant sa place dans des clubs emblématiques comme le Smalls Jazz Club, où son jeu est apparu non pas diminué, mais enrichi d'une gravité et d'une maturité nouvelles.
Ce qui frappe chez Tarik Shah, et ce qui mérite d'être souligné pour les lecteurs de Gravebasse, c'est cette alliance entre une force physique impressionnante sur le manche et une sensibilité mélodique évidente. Souvent surnommé le "Groove Master", il possède cette capacité rare à installer une assise rythmique qui ne bouge pas d'un iota, tout en conservant une souplesse qui fait respirer la musique. Son jeu de main droite est percutant, produisant un son boisé et large qui remplit l'espace sans jamais étouffer les solistes. Que ce soit à la contrebasse ou à la basse électrique, il privilégie toujours la clarté de la ligne et la fonction de soutien, rappelant que le rôle premier du bassiste est de faire danser l'orchestre.
Aujourd'hui, alors qu'il souffle une bougie de plus, Tarik Shah est bien plus qu'un survivant d'une époque révolue ; il est un éducateur actif et un musicien qui continue de créer. Son parcours nous rappelle que la musique est parfois une question de survie et que la basse, cet instrument de l'ombre, est souvent celui qui porte l'âme du groupe. En écoutant ses enregistrements passés avec le World Saxophone Quartet ou ses prestations actuelles, on redécouvre un musicien qui a traversé l'enfer pour simplement continuer à faire ce qu'il fait de mieux : poser le temps et faire vibrer les âmes. Joyeux anniversaire, Maestro Shah.
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