Alors que le monde de la basse célèbre l'anniversaire d'Eberhard Weber ce 22 janvier, il est temps de poser un regard technique et émotif sur celui qui a libéré la contrebasse de son rôle de simple fondation.
Dans l'histoire de notre instrument, il y a les gardiens du tempo, les virtuoses du slap, et puis il y a les poètes. Eberhard Weber appartient à cette troisième catégorie, celle des architectes sonores qui ont redéfini ce que signifie "être bassiste". Pour les lecteurs de Gravebasse, habitués à disséquer le matériel et la technique, le cas Weber est fascinant : c’est l'histoire d'un musicien qui, ne trouvant pas l'instrument capable de chanter les mélodies qu'il avait en tête, a dû inventer sa propre voix, au sens propre comme au figuré.
La quête du "Son Weber"
Si l'on devait résumer l'apport d'Eberhard Weber à la lutherie et au son, ce serait par sa volonté de fusionner l'acoustique et l'électrique sans jamais sacrifier l'âme du bois. Bien avant la démocratisation des contrebasses électriques modernes (EUB), Weber bricolait déjà son destin.
Son instrument emblématique, cette "contrebasse électrique" au design si particulier, n'est pas un simple caprice esthétique. C'est une réponse pragmatique à un problème musical. Cherchant à se faire entendre au milieu des batteries puissantes du jazz-rock des années 70, mais refusant l'attaque parfois trop percussive de la basse électrique (fretless ou non), il a développé un instrument hybride.
Le secret de sa tessiture "chantante" réside en grande partie dans sa configuration de cordes. Contrairement à la tradition de la contrebasse d'orchestre (Mi-La-Ré-Sol), Weber a très tôt ajouté une corde de Do aigu. Ce choix n'est pas anodin : il déplace le centre de gravité de l'instrument. La basse ne sert plus uniquement à ancrer l'harmonie dans les graves ; elle devient un violoncelle baryton, capable de prendre le lead, de tisser des mélodies aériennes et de dialoguer d'égal à égal avec le saxophone ou le piano.
L'Esthétique ECM et la gestion de l'espace
Pour tout bassiste s’intéressant au son de studio, l’écoute d'un album comme The Colours of Chloë ou Yellow Fields est une leçon de production. Le "son Weber", c'est aussi une maîtrise impressionnante des effets, chose rare pour un contrebassiste à l'époque.
Il a sculpté une signature sonore immédiatement identifiable grâce à une utilisation audacieuse de la réverbération et du délai. Là où beaucoup de bassistes cherchent la précision sèche et le "punch", Weber a cherché le "sustain" et l'ampleur. Son signal, souvent traité avec des unités de délai, lui permettait de créer des nappes harmoniques, transformant son instrument monodique en un orchestre polyphonique. Il jouait avec ses propres échos, créant des boucles rythmiques et mélodiques bien avant que les pédales de loop ne deviennent un standard sur les pedalboards modernes.
Cette approche a largement contribué à définir l'esthétique du label ECM : un son "froid" mais émotionnel, spacieux, évoquant les grands paysages nordiques, même si Weber est originaire de Stuttgart.
Plus qu'un jazzman : L'empreinte Pop
Il serait réducteur de cantonner Eberhard Weber au jazz européen. Pour beaucoup de bassistes amateurs qui nous lisent, la première rencontre inconsciente avec son son s'est faite via la pop sophistiquée de Kate Bush.
Sur des albums majeurs comme The Dreaming ou Hounds of Love (notamment sur le titre "Mother Stands For Comfort"), c'est bien la basse de Weber qui pleure et glisse. Kate Bush, connue pour son perfectionnisme, ne s'y est pas trompée : lorsqu'elle voulait une profondeur émotionnelle qu'une basse synthétique ou une Fender Precision ne pouvait offrir, elle appelait Weber. Ses lignes de basse y sont sinueuses, fretless, et agissent comme un contre-chant vocal plutôt que comme une simple ligne rythmique. C'est un exemple parfait pour tout bassiste cherchant à comprendre comment placer des lignes complexes dans un contexte pop sans étouffer la voix.
La résilience d'un géant
Il est impossible d'évoquer Eberhard Weber aujourd'hui sans mentionner le silence forcé qui a suivi son accident vasculaire cérébral en 2007, le laissant hémiplégique et incapable de jouer de son instrument. Pourtant, c'est ici que la leçon devient la plus poignante pour nous, musiciens.
Privé de sa capacité physique à jouer, Weber n'a pas cessé d'être musicien. Avec les albums Résumé et Encore, il a composé à partir de ses propres archives, réarrangeant des solos enregistrés des décennies plus tôt pour en faire de nouvelles compositions. Il a transformé la contrainte ultime en une nouvelle forme de créativité, prouvant que la basse est avant tout dans la tête et le cœur avant d'être dans les doigts.
En ce jour d'anniversaire, nous ne célébrons pas seulement un homme né en 1940, mais une vision. Eberhard Weber nous rappelle que le matériel – qu'il s'agisse d'une contrebasse électrifiée custom ou d'une simple pédale de délai – n'est qu'un outil au service d'une voix intérieure. Il nous a montré que la basse peut être soliste sans être bavarde, et mélodique sans perdre sa puissance.
Pour ceux d'entre vous qui cherchent à sortir des sentiers battus du "groove" traditionnel, replongez-vous ce soir dans sa discographie. Écoutez comment il laisse respirer chaque note. C'est peut-être là, dans cet espace entre les notes, que réside sa plus grande leçon.
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