Dans le panthéon des contrebassistes de jazz, certains noms résonnent avec une force immédiate : Jimmy Blanton, Ray Brown, Paul Chambers. Pourtant, le 19 janvier 1919 naissait à Chicago celui qui allait discrètement poser les bases de la basse moderne. Israel Crosby n'était pas seulement un métronome humain ; il était un architecte du silence et de la mélodie. Aujourd'hui, nous plongeons dans la vie et la technique d'un musicien qui a prouvé que la contrebasse pouvait être le cœur battant d'un trio sans jamais avoir besoin de crier.
De la trompette à la "Blues for Israel"
Originaire de Chicago, Israel Crosby commence sa vie musicale par les cuivres (trompette et trombone). Ce n'est qu'en 1934, à l'âge de 15 ans, qu'il se tourne vers la contrebasse. Ce changement d'instrument tardif, couplé à sa formation initiale de soliste mélodique, explique sans doute son approche très chantante de l'instrument.
À peine un an après avoir touché sa première corde, Crosby entre dans l'histoire. En 1935, lors d'une session avec le batteur Gene Krupa, il enregistre "Blues for Israel". À seulement 16 ans, il livre l'un des premiers solos de contrebasse complets et structurés de l'histoire du jazz enregistré. À une époque où la basse était campée dans un rôle purement percussif (souvent en "slap"), Crosby faisait déjà preuve d'une clarté de note et d'une inventivité mélodique qui préfigurait l'ère moderne.
Sa réputation grandit à une vitesse fulgurante. En 1937, il est choisi pour remplacer le légendaire John Kirby dans l'orchestre de Fletcher Henderson. Succéder à Kirby n'était pas une mince affaire, mais Crosby s'impose par une précision rythmique que ses pairs qualifient de "métronomique".
Il collabore ensuite avec les plus grands : Horace Henderson, Teddy Wilson, Roy Eldridge et même Benny Goodman. Durant ces années de "Swing", il perfectionne son walking bass. Pour les bassistes d'aujourd'hui, l'écoute des enregistrements de Crosby avec Henderson est une leçon de placement : ses notes sont courtes, définies, et poussent l'orchestre avec une autorité naturelle sans jamais saturer l'espace sonore.
Le Trio d'Ahmad Jamal
C'est en rejoignant le pianiste Ahmad Jamal en 1951 (puis à nouveau de 1956 à 1962) que Crosby va véritablement changer la face du jazz. Aux côtés du batteur Vernel Fournier, il forme ce que beaucoup considèrent comme la section rythmique la plus élégante de l'histoire.
L'album At the Pershing: But Not for Me (1958) est un incontournable pour tout possesseur d'une basse. Sur le titre "Poinciana", Crosby utilise des ostinatos (motifs répétitifs) d'une efficacité redoutable. Au lieu de "marcher" sur tous les temps, il laisse respirer la musique, jouant avec les silences imposés par Jamal.
Pour les lecteurs de ce blog, il est crucial de noter comment Crosby utilise le registre médium de sa contrebasse pour percer le mix acoustique de l'époque. Sa ligne sur "Poinciana" est un modèle de groove minimaliste qui a directement influencé l'émergence du funk et des musiques modales.
Si Israel Crosby demeure une référence incontournable pour les bassistes contemporains, quel que soit leur nombre de cordes, c'est avant tout par son approche révolutionnaire de l'indépendance mélodique. Il refusait de se cantonner au simple suivi des changements d'accords, préférant construire de véritables contre-chants qui transformaient ses lignes de basse en mélodies autonomes. Cette prouesse artistique s'appuyait sur une précision d'intonation quasi chirurgicale, un exploit remarquable pour l'époque où les cordes en boyau et l'absence d'amplification rendaient la justesse particulièrement précaire. Par ailleurs, il a magnifié l'art de l'ostinato en démontrant qu'une ligne répétitive judicieusement placée pouvait générer une tension hypnotique bien plus puissante qu'un walking bass complexe. Cette maîtrise a profondément marqué ses successeurs, à commencer par Paul Chambers qui reconnaissait volontiers l'influence de Crosby, allant jusqu'à reprendre directement ses ponctuations et arrangements, comme on peut l'entendre dans le célèbre titre « New Rhumba » de Miles Davis sur l'album Miles Ahead.
Bien que les détails spécifiques de sa contrebasse préférée soient perdus dans les méandres de l'histoire, le "son" Crosby est caractérisé par une attaque franche et une extinction rapide de la note. Dans les années 50, il jouait sans amplification, comptant sur la projection naturelle de l'instrument et une action de cordes relativement haute pour obtenir ce "punch" nécessaire pour rivaliser avec un piano et une batterie dans un club bruyant.
Son jeu de main droite était particulièrement vigoureux, utilisant souvent l'index et le majeur avec une force égale pour maintenir une dynamique constante.
En 1962, Israel Crosby rejoint le quintette de George Shearing. Malheureusement, leur collaboration sera de courte durée. Atteint d'une maladie cardiaque, il s'éteint le 11 août 1962, à l'âge de 43 ans seulement.
Il laissait derrière lui un vide immense, mais une discographie qui reste, 60 ans plus tard, le manuel d'instruction ultime pour quiconque veut comprendre le concept de "pousser" un groupe tout en restant d'une élégance absolue.
Joyeux anniversaire, Israel Crosby. Merci pour les notes, et surtout, merci pour les silences.
Ajouter un commentaire
Commentaires