Ce 16 janvier, le monde de la musique célèbre l'anniversaire d'une figure aussi discrète qu'essentielle : Gavin Bryars. Pour nous, bassistes et amoureux des fréquences profondes, Bryars n'est pas seulement le compositeur de chefs-d'œuvre contemplatifs ; il est avant tout l'un des nôtres. De ses débuts dans le free-jazz le plus radical à ses concertos pour contrebasse, retour sur le parcours d'un musicien qui a placé la "fondation grave" au cœur de son art.
Né en 1943 dans le Yorkshire, Gavin Bryars ne se destinait pas immédiatement à la musique savante. Étudiant en philosophie à l’université de Sheffield, il découvre la contrebasse et se plonge corps et âme dans le jazz.
C'est au milieu des années 60 qu'il marque l'histoire de l'improvisation européenne en fondant le Joseph Holbrooke Trio aux côtés du guitariste légendaire Derek Bailey et du batteur Tony Oxley. Ensemble, tel qu'ils repoussent les limites du jazz traditionnel pour explorer une liberté totale. Bryars y développe un jeu de contrebasse robuste, texturé, capable de soutenir les expérimentations les plus abstraites de ses compères.
Une anecdote célèbre raconte pourquoi Bryars a soudainement délaissé l'improvisation pour la composition en 1966. En observant un jeune contrebassiste (qu'on saura plus tard être Johnny Dyani) jouer avec une virtuosité technique qui lui semblait "artificielle" et dénuée de sens philosophique, Bryars décide qu'il ne veut plus improviser.
Il se rend alors aux États-Unis pour étudier avec John Cage. Cependant, cette rupture avec l'improvisation ne signifie pas l'abandon de son instrument. Au contraire, sa compréhension physique de la contrebasse va devenir le socle de son langage de compositeur.
Pour tout bassiste, l'écoute des œuvres emblématiques de Bryars constitue une véritable leçon de tenue et de résonance. Dans The Sinking of the Titanic (1969), le compositeur imagine l'orchestre du navire poursuivant son jeu alors que les eaux l'engloutissent. Pour les musiciens de l'ombre que nous sommes, il s'agit d'une exploration fascinante des basses fréquences et de la réverbération naturelle, où les cordes graves déploient une nappe immersive qui semble littéralement peser sur l'auditeur.
Cette approche de la profondeur se retrouve également dans Jesus' Blood Never Failed Me Yet (1971). Construite autour d'une boucle vocale capturée auprès d'un sans-abri, cette œuvre s'étoffe progressivement d'un accompagnement instrumental d'une justesse rare. La manière dont Bryars sollicite la contrebasse pour soutenir harmoniquement cette voix fragile témoigne d'une tendresse absolue ; ici, la basse délaisse toute velléité de brillance pour se muer en un refuge protecteur et une fondation inébranlable.
Bryars a toujours continué à jouer. Dans son propre groupe, le Gavin Bryars Ensemble, il tient souvent la contrebasse, apportant cette sonorité boisée et profonde qui définit son esthétique.
Il a également rendu hommage à l'instrument à travers des compositions spécifiques, notamment son Concerto pour contrebasse et chœur d'hommes, intitulé "Farewell to St. Petersburg". C'est une œuvre magnifique qui exploite toute l'étendue du registre de la contrebasse, des harmoniques cristallines aux notes les plus ténébreuses, prouvant que notre instrument peut être aussi lyrique qu'un violon tout en conservant sa puissance tellurique.
Lire Gavin Bryars, c'est comprendre que la basse n'est pas qu'un instrument de rythme ou d'accompagnement, c'est un véritable espace sonore. Son approche nous enseigne une gestion magistrale du silence, nous rappelant l'importance de ne pas saturer chaque mesure pour laisser respirer la musique. Par ailleurs, son souci extrême du timbre et du détail de la vibration de la corde devient une source d'inspiration précieuse pour tout musicien en quête de sa propre signature sonore. Enfin, en exploitant la profondeur du registre grave, il parvient à conférer une dimension presque métaphysique à ses compositions, transformant la fonction même de l'instrument.
En fêtant ses 83 ans, Gavin Bryars reste un explorateur infatigable. Que vous soyez contrebassiste de jazz, bassiste électrique de post-rock ou simplement curieux de nouvelles textures, son œuvre est une mine d'or. Il nous rappelle que dans la musique, comme dans la vie, tout commence par le bas, par cette fondation solide et vibrante que nous avons le privilège de manipuler chaque jour.
Joyeux anniversaire, Maestro Bryars !
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