Artie Shapiro, le swing américain (1916-2003)

Publié le 15 janvier 2026 à 09:23

Pour comprendre l'impact d'Artie Shapiro, il est impératif de replacer sa carrière dans le contexte de la mutation du rôle de la contrebasse dans les années 1930. Avant cette décennie, le rôle de la basse était souvent tenu par le tuba ou le saxophone basse, instruments capables de projeter le son acoustiquement dans les salles de danse sans amplification. Shapiro appartient à cette génération charnière qui a imposé la contrebasse à cordes (string bass) comme le cœur battant de l'orchestre de jazz.   

Né à Denver, Colorado, Shapiro a débuté par la trompette, une trajectoire commune à de nombreux mélodistes de la basse. Sa transition vers la contrebasse à 18 ans (1934) coïncide avec l'avènement du Swing. Son style initial est fortement ancré dans la tradition "Two-beat" de la Nouvelle-Orléans avant d'évoluer vers le "Four-on-the-floor" (quatre temps par mesure) fluide exigé par les arrangeurs de Big Band comme Paul Whiteman.   

Ce qui distingue Shapiro, c'est sa double identité. D'un côté, le jazzman de la 52e Rue, improvisateur fougueux des "jam sessions" du label Commodore Records, côtoyant les esprits libres comme Eddie Condon et Pee Wee Russell. De l'autre, le technicien de studio infaillible d'Hollywood, capable de lire à vue des partitions complexes pour des bandes originales de films et d'accompagner les vocalistes les plus exigeants de la planète, de Frank Sinatra à Peggy Lee.   

À l'époque de Shapiro, l'amplification de la contrebasse était inexistante ou rudimentaire. Cela dictait une technique physique intense :

  • Cordes en Boyau (Gut Strings) : Shapiro jouait sur des cordes en boyau naturel, qui offrent un son chaud, percussif et riche en harmoniques graves, mais peu de "sustain" (durée de note).

  • Action Haute : Pour être entendu au milieu d'une section de cuivres, les cordes devaient être réglées haut sur la touche, demandant une force musculaire considérable dans la main gauche et une attaque puissante de la main droite.

  • Le "Slap" vs le "Walking" : Shapiro maîtrisait l'art du "Slap" (frapper la corde contre la touche pour un effet percussif), un vestige du style Dixieland, mais c'est son "Walking Bass" — cette capacité à créer des lignes de notes noires continues et mélodiques — qui a fait de lui le partenaire idéal pour les pianistes comme Jimmy Rowles ou Joe Sullivan.   

Artie Shapiro : L'Homme qui Faisait Swinguer l'Ombre de Billie Holiday

Le 15 Janvier, Naissance d'un Géant Discret Il est des musiciens dont le nom ne figure pas en lettres de feu sur les marquises des théâtres, mais dont l'absence aurait changé la face de la musique populaire. Artie Shapiro, né un 15 janvier 1916 à Denver , est de ceux-là. Contrebassiste d'une élégance rare et d'une fiabilité métrologique, il a traversé le XXe siècle en tenant la main rythmique des plus grandes icônes du jazz. En ce jour anniversaire, GraveBasse.com se penche sur la carrière de cet homme qui a troqué sa trompette d'enfant pour devenir le pouls de l'âge d'or d'Hollywood.   

De la Trompette au "Doghouse" : Une Ascension Fulgurante L'histoire d'Artie Shapiro commence loin des cordes. Enfant prodige, il débute la trompette à l'âge de 13 ans, acquérant une compréhension mélodique qui sculptera son futur jeu de basse. Ce n'est qu'à 18 ans, en 1934, qu'il embrasse la contrebasse. La légende veut que sa maîtrise fut si rapide qu'il attira presque immédiatement l'attention de Paul Whiteman, le célèbre chef d'orchestre surnommé le "King of Jazz". Intégrer l'orchestre de Whiteman à la fin des années 30 équivalait à rejoindre le Philharmonique de New York pour un musicien classique : c'était le sommet de la profession. Shapiro ne s'est pas contenté de suivre la cadence ; il a apporté sa formation classique et sa lecture à vue impeccable dans un monde souvent dominé par l'instinct pur.   

L'Âme de la 52e Rue et le "Condon Mob" Avant de devenir une institution des studios californiens, Shapiro a fait ses armes dans la chaleur moite des clubs new-yorkais. Il devient un membre clé de la bande d'Eddie Condon, ce groupe informel de musiciens blancs qui cherchaient à préserver l'énergie brute du jazz de Chicago face à la sophistication croissante du Swing commercial. Les enregistrements de cette époque, notamment pour le label Commodore Records, sont des témoignages vitaux. Écoutez Sittin' In (1938) avec le saxophoniste Chu Berry. La basse de Shapiro y est tellurique. Sans amplification, il doit lutter contre la batterie volcanique de Sid Catlett. On entend le bois craquer, les cordes claquer ; c'est le son de l'effort physique transformé en groove pur.   

Le Confident de Lady Day Si Artie Shapiro est vénéré aujourd'hui par les historiens, c'est surtout pour son rôle auprès des vocalistes. Son jeu, rond, profond et jamais envahissant, était le tapis rouge idéal pour les chanteuses. Sa relation musicale avec Billie Holiday est particulièrement poignante. Installé à Hollywood dans les années 40, Shapiro devient l'un des accompagnateurs favoris de Billie. Il ne se contente pas de jouer pour elle ; il travaille avec elle. Des archives révèlent que des répétitions intimes pour ses tournées de 1955 avaient lieu directement dans le salon d'Artie Shapiro à Los Angeles. Imaginez la scène : Lady Day, un verre à la main, répétant Please Don't Talk About Me When I'm Gone soutenue uniquement par la contrebasse acoustique de Shapiro. Il est présent sur des sessions mythiques pour le label Verve entre 1955 et 1958. Sur ces enregistrements tardifs, la voix de Billie est brisée, fragile. Shapiro le comprend. Il allège son jeu, espaçant les notes, laissant des silences qui permettent à l'émotion de la chanteuse de se déployer. Il est le filet de sécurité invisible au-dessus duquel elle exécute ses acrobaties émotionnelles.   

Une Carrière au Sommet des Studios Après la guerre, où il sert dans l'US Army, Shapiro revient et intègre l'orchestre de Benny Goodman en 1947. Mais c'est en tant que musicien de studio ("session man") qu'il passera le reste de sa vie. Sa discographie donne le vertige : il est derrière Peggy Lee (Black Coffee), Anita O'DayBing Crosby et Frank Sinatra. Il possédait cette qualité rare appelée "The Time" — un sens du tempo si parfait qu'il rendait le travail du batteur presque superflu. Artie Shapiro s'est éteint le 24 mars 2003 à Los Angeles , emportant avec lui les secrets d'une époque où le jazz était la musique populaire de l'Amérique.   

Ecouter Shapiro est une leçon de "Less is More". À une époque où la virtuosité technique est souvent mise en avant, Shapiro rappelle que la fonction première de la basse est harmonique et rythmique. Il est la fondation. Sans lui, le château s'écroule.

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