Le 13 janvier 2021, le monde de la basse a perdu l'un de ses géants. Tim Bogert, décédé à l'âge de 76 ans, n'était pas un accompagnateur docile. Il était une force de la nature, un soliste frustré reconverti en bassiste, qui a transformé son instrument en une arme de destruction massive. Membre fondateur de Vanilla Fudge, Cactus et du supergroupe Beck, Bogert & Appice, il a redéfini le rôle de la basse dans le rock lourd. Avant Billy Sheehan, avant Cliff Burton, avant Lemmy, il y avait Tim Bogert : le premier à faire hurler sa basse avec autant de distorsion et de virtuosité. Cet article posthume rend hommage à son héritage bruyant et vital.
La Révolution Psychédélique : Vanilla Fudge (1967-1970)
Né le 27 août 1944 à New York, Tim Bogert commence sa carrière musicale par le saxophone et la clarinette, avant de passer à la basse. En 1967, il co-fonde Vanilla Fudge. Le concept du groupe est audacieux : prendre des hits pop courts et légers (comme "You Keep Me Hangin' On" des Supremes) et les ralentir à l'extrême pour en faire des épopées psychédéliques lourdes et dramatiques. Dans ce contexte, la basse de Bogert ne se contente pas de marquer la tonique. Elle remplit tout l'espace sonore. Il développe une symbiose télépathique avec le batteur Carmine Appice, créant une section rythmique d'une densité inédite. Vanilla Fudge devient une influence majeure pour des groupes comme Deep Purple et Led Zeppelin.
Le "Led Zeppelin Américain" : Cactus (1970-1972)
Après la séparation de Vanilla Fudge, Bogert et Appice forment Cactus. Souvent décrit comme la réponse américaine à Led Zeppelin, Cactus est un véhicule pour le blues-rock sous stéroïdes. C'est l'ère de la démesure. Bogert pousse son jeu vers un "boogie" ultra-rapide. Ses solos de basse deviennent des moments forts des concerts, rivalisant en vélocité avec la guitare de Jim McCarty. Il prouve que la basse peut être un instrument "lead" dans un contexte hard rock.
L'Expérience Frustrée et Géniale : Beck, Bogert & Appice (1972-1974)
En 1972, le duo rythmique réalise enfin son rêve de jouer avec le guitariste Jeff Beck. Le power trio Beck, Bogert & Appice (BBA) est formé. Les attentes sont immenses. L'album éponyme de 1973 contient une version mythique de "Superstition" (sortie avant celle de Stevie Wonder). Le riff de basse de Bogert y est sismique, saturé, et groovy. Cependant, les ego s'affrontent et le groupe implose rapidement. Malgré sa courte durée, BBA reste une référence absolue pour les amateurs de virtuosité rock, notamment grâce à l'album Live in Japan qui capture la férocité de Bogert sur scène.
La Basse "Tele-Vision"
L'instrument de prédilection de Tim Bogert est légendaire parmi les initiés. Il s'agissait d'une créature hybride, modifiée sans relâche par Bogert lui-même :
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Le Corps : Un corps de Fender Precision Bass, maintes fois repeint et modifié.
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Le Manche : Un manche de Fender Telecaster Bass (modèle 1968, réédition de la P-Bass 51). Bogert préférait ce manche pour son profil épais ("baseball bat") qui lui donnait une prise en main solide pour son jeu agressif.
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L'Électronique : La basse était truffée de modifications. Il y ajoutait des micros supplémentaires, des préamplis, et des sélecteurs de phase pour obtenir une palette sonore allant du dub profond au cri strident. Cette basse a finalement été vendue à un collectionneur, mais elle reste le symbole de sa quête sonore.
La Distorsion comme Instrument
Bogert est l'un des pionniers de l'overdrive sur basse. Il ne cherchait pas simplement à faire du bruit, mais à "couper le mix" (cut through). En utilisant des amplis de guitare modifiés (souvent des têtes Sunn ou Marshall) en parallèle avec ses amplis basse, il créait un son riche en harmoniques qui occupait les fréquences médiums-hautes, traditionnellement réservées aux guitares.
Technique de Main Droite
Son jeu aux doigts était féroce. Il utilisait souvent des techniques de "rolls" (roulements rapides sur une corde) pour imiter les roulements de caisse claire, créant un mur de son continu. Il intégrait également des accords et des doubles-stops pour épaissir les refrains.
| Année | Groupe | Album | Morceau Clé | Analyse |
|---|---|---|---|---|
| 1967 | Vanilla Fudge | Vanilla Fudge | "You Keep Me Hangin' On" | La basse comme instrument dramatique, ralentissant le temps. |
| 1970 | Cactus | Cactus | "Parchman Farm" | Un boogie à une vitesse vertigineuse. La basse sature et gronde. |
| 1973 | BBA | Beck, Bogert & Appice | "Superstition" | Le groove funk-rock définitif. Le son est massif. |
| 1973 | BBA | Live in Japan | "Jeff's Boogie" | Démonstration de virtuosité en solo. |
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