Il est des musiciens que l'histoire a tendance à reléguer en note de bas de page, alors qu'ils ont écrit les chapitres entiers de l'évolution instrumentale. Theodore "Steve" Brown, né le 13 janvier 1890 à la Nouvelle-Orléans, est de ceux-là. Frère du tromboniste Tom Brown, il est l'un des pionniers absolus de la contrebasse jazz. Bien avant l'avènement du funk et des bassistes modernes, Steve Brown a développé et popularisé la technique du "slap" sur contrebasse, transformant un instrument d'accompagnement discret en une machine rythmique percussive capable de rivaliser avec la puissance des sections de cuivres des années 20. Cet article vise à réhabiliter sa mémoire et à analyser son apport technique fondamental.
De la Nouvelle-Orléans à Chicago (1890-1923)
Steve Brown grandit dans le quartier ouvrier de l'Irish Channel à la Nouvelle-Orléans. Comme beaucoup de bassistes de cette époque pré-électrique, il débute sa carrière musicale par le tuba, instrument roi des parades de rue et des fanfares, capable de projeter les fréquences basses en extérieur. En 1915, il suit son frère Tom à Chicago, participant à la grande migration des musiciens de jazz vers le Nord industriel. C'est un moment charnière : le jazz quitte son berceau pour s'électriser au contact des métropoles.
Au début des années 1920, Brown rejoint le New Orleans Rhythm Kings (NORK), remplaçant Arnold Loyacano. Le NORK est alors l'un des groupes les plus influents de Chicago, vénéré par une jeune génération de musiciens blancs (dont Bix Beiderbecke) qui cherchent à comprendre les secrets du swing. Brown y délaisse progressivement le tuba pour la contrebasse à cordes, cherchant une texture plus agile et percussive pour le jazz "hot".
L'Ère Goldkette et l'Invention du Slap (1924-1927)
En 1924, Steve Brown intègre l'orchestre de Jean Goldkette à Detroit. Cet ensemble est légendaire pour avoir terrassé l'orchestre de Fletcher Henderson lors d'une "battle" mythique au Roseland Ballroom. La raison de cette victoire? Un swing féroce propulsé par une section rythmique novatrice dont Brown est le moteur. C'est durant cette période qu'il perfectionne et enregistre son style "slap". Des titres comme "Dinah" ou "My Pretty Girl" (enregistré le 1er février 1927) sont considérés par les historiens comme les premiers documents sonores de la technique de slap sur contrebasse.
L'Apogée avec Paul Whiteman (1927-1930)
En 1927, la section jazz de l'orchestre Goldkette, incluant Bix Beiderbecke et Frank Trumbauer, est absorbée par l'orchestre de Paul Whiteman, le "King of Jazz" commercial. Brown y devient l'un des musiciens les mieux payés du pays. Il partage sa chambre d'hôtel avec Bix Beiderbecke lors des tournées, liant une amitié profonde avec le génie tourmenté du cornet. Cependant, la pression des tournées incessantes et la commercialisation de la musique le poussent à quitter l'orchestre vers 1930. Il s'installe définitivement à Detroit, où il continue de jouer dans des formations locales jusqu'à sa mort le 15 septembre 1965, loin des projecteurs mais respecté de tous.
La Nécessité Mère de l'Invention
Pour comprendre le slap de Steve Brown, il faut comprendre le contexte acoustique des années 20. Sans amplification, une contrebasse jouée traditionnellement (pizzicato doux) était inaudible face à une section de cuivres et une batterie. Brown devait trouver un moyen de percer le mix acoustique.
Mécanique du Geste
Le slap de Brown, contrairement au slap funk moderne (qui utilise le pouce comme marteau), est une technique de traction et de percussion :
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Le Pull (Traction) : Brown tirait violemment la corde en boyau (gut string) vers l'extérieur avec l'index et le majeur de la main droite.
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Le Snap (Claquement) : Il relâchait la corde pour qu'elle vienne frapper violemment la touche en ébène, produisant un "clac" sec et percussif, agissant comme une caisse claire sur les temps faibles (2 et 4).
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Le Palm Slap : Souvent, il ajoutait une percussion supplémentaire en frappant les cordes avec la paume de la main ouverte avant de tirer la note suivante.
Selon le bassiste et historien Vince Giordano, Brown utilisait des cordes en boyau particulièrement épaisses et une action (hauteur des cordes) très haute, nécessitant une force physique colossale. Ce style créait un "drive" irrésistible, propulsant l'orchestre avec une énergie cinétique que le tuba ne pouvait égaler.
Héritage
Wellman Braud, le bassiste de Duke Ellington, a qualifié Steve Brown de "plus grand de tous les bassistes". Cet hommage, venant d'un musicien afro-américain majeur dans une Amérique ségrégée, témoigne du respect immense dont jouissait Brown. Il a pavé la voie pour des légendes comme Milt Hinton, Pops Foster et Bill Johnson.
| Période | Formation | Titres Clés | Intérêt Musicologique |
|---|---|---|---|
| 1922-1923 | New Orleans Rhythm Kings | Farewell Blues, Tin Roof Blues | Transition du style NOLA au style Chicago. Basse encore proche du rôle du tuba. |
| 1926-1927 | Jean Goldkette Orchestra | My Pretty Girl, Clementine, Dinah | Le Saint Graal du Slap. La basse est mixée en avant, le slap est distinct et moteur. |
| 1927-1928 | Frankie Trumbauer / Bix Beiderbecke | Singin' the Blues | Accompagnement subtil et mélodique derrière les solistes légendaires. |
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