William Parker, né le 10 janvier 1952 dans le Bronx, New York, n'est pas seulement un contrebassiste ; il est une force gravitationnelle dans l'univers du jazz d'avant-garde. Sa trajectoire est indissociable de l'histoire sociale et musicale de New York des années 70 à nos jours. Grandissant dans les logements sociaux de Melrose, Parker a été exposé très tôt à une diversité sonore qui allait forger son concept de "Universal Tonality" (Tonalité Universelle). Contrairement à une formation académique rigide, Parker a embrassé l'apprentissage par la transmission orale et l'expérience directe, étudiant la basse avec une lignée de géants : Richard Davis, Art Davis, Milt Hinton, Wilbur Ware, Jimmy Garrison et Paul West.
Cette pedigree pédagogique est cruciale pour comprendre son son. De Richard Davis, il a hérité une technique d'archet exploratoire ; de Jimmy Garrison (le bassiste de Coltrane), il a appris la puissance du bourdon et la capacité à soutenir des solistes incandescents ; de Wilbur Ware, il a retenu l'importance du placement rythmique et de la "note juste" plutôt que de la virtuosité gratuite. Parker raconte souvent comment ses leçons avec Ware impliquaient parfois d'aller chercher des bières au déli, soulignant une transmission de savoir qui dépassait la simple théorie musicale pour toucher à la vie elle-même.
La philosophie de Parker repose sur l'idée que chaque être humain possède un son unique, comparable à une empreinte digitale ou à un trait physique comme le nez sur le visage. Pour lui, la musique est un acte de survie et de guérison. Il a théorisé cela dans ses nombreux écrits, notamment Who Owns Music? et ses recueils de poésie, affirmant que le musicien a une responsabilité sociale et spirituelle envers sa communauté.
L'Ère Cecil Taylor
La carrière de Parker a pris un tournant décisif lorsqu'il a rejoint le Cecil Taylor Unit en 1980, une collaboration qui durera plus d'une décennie (jusqu'en 1991). Jouer avec Cecil Taylor, pianiste percussif et atonal, exigeait une endurance physique et mentale hors norme. Dans ce contexte, la basse de Parker ne servait pas de simple métronome (le rôle traditionnel du bassiste de jazz), mais de contrepoint énergétique. Il devait construire des architectures sonores instantanées, capables de rivaliser avec les clusters denses du piano de Taylor sans jamais s'effondrer.
C'est durant cette période que Parker a affiné sa technique d'archet (arco). Il utilise l'archet non pas pour produire des mélodies classiques lisses, mais pour générer des textures harmoniques complexes, des harmoniques sifflantes et des grondements telluriques qui évoquent parfois la voix humaine ou les sons de la nature. Le Village Voice l'a qualifié de "contrebassiste de free jazz le plus constamment brillant de tous les temps" , une éloge qui souligne sa capacité à rester inventif même dans les contextes d'improvisation les plus radicaux.
Vision Festival et Ensembles
Au-delà de son rôle de sideman de luxe (pour David S. Ware, Peter Brötzmann, Matthew Shipp), Parker est un leader prolifique. Il a fondé le Little Huey Creative Music Orchestra en 1994, un grand ensemble qui lui permet d'explorer ses talents de compositeur et d'arrangeur. Avec cet orchestre, Parker ne cherche pas la précision clinique des big bands traditionnels, mais une "respiration" collective, où chaque musicien contribue à une masse sonore vivante.
Son quartette In Order To Survive (souvent avec le batteur Hamid Drake, le pianiste Cooper-Moore et le saxophoniste Rob Brown) est peut-être son véhicule le plus accompli. La section rythmique Parker-Drake est souvent citée comme l'une des plus symbiotiques de l'histoire du jazz moderne. Leur interaction n'est pas basée sur des grilles d'accords préétablies, mais sur une écoute télépathique et des cycles rythmiques inspirés des musiques d'Afrique de l'Ouest et du Nord.
Parker est également un pilier institutionnel. Avec sa femme, la danseuse Patricia Nicholson, il a fondé le Vision Festival à New York. Ce festival est devenu le sanctuaire mondial de la musique improvisée, offrant une plateforme aux artistes marginalisés par le circuit commercial traditionnel. En 2013, il a reçu le prestigieux Doris Duke Performing Artist Award, reconnaissant son impact durable sur la culture américaine.
Discographie notable et Projets Récents
Avec une discographie dépassant les 150 albums, il est difficile de résumer l'œuvre de Parker. Cependant, quelques jalons sont essentiels pour le néophyte comme pour l'expert :
| Période / Album | Année | Label | Importance et Analyse |
|---|---|---|---|
| O'Neal's Porch | 2001 | Centering/AUM | Marque un tournant vers un son plus "universel", intégrant des mélodies plus chantantes et accessibles tout en gardant l'énergie free. |
| The Peach Orchard | 1998 | AUM Fidelity | Un chef-d'œuvre avec In Order To Survive. Montre la puissance de feu de Parker en tant que compositeur. |
| Wood Flute Songs | 2013 | AUM Fidelity | Un coffret 8-CD documentant diverses formations, illustrant son ampleur stylistique. |
| Migration of Silence Into and Out of the Tone World | 2021 | Centering | Un coffret monumental de 10 volumes. Parker y explore la voix, le piano solo, les ensembles de cordes, prouvant qu'à près de 70 ans, sa créativité est intacte. |
Récemment, Parker continue d'innover. En 2022, il a sorti Universal Tonality, un enregistrement d'archive d'une performance de 2002 qui illustre parfaitement son concept de musique sans frontières. Il intègre de plus en plus d'instruments traditionnels comme le Donso Ngoni (harpe-luth d'Afrique de l'Ouest) et le Gembri (basse gnawa), connectant ainsi le jazz new-yorkais à ses racines africaines profondes.
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