Malcolm Cecil, celui qui a électrifié la soul (1937-2021)

Publié le 9 janvier 2026 à 05:42

Malcolm Cecil est l'exemple parfait de l'évolution musicale du XXe siècle. Avant de devenir le parrain de la synth-pop et de la soul électronique, il était un puriste du jazz. Né à Londres en 1937, il commence par le piano avant de se tourner vers la contrebasse.

Dans les années 50, il est une figure centrale de la scène londonienne. Il est le bassiste résident du célèbre club Ronnie Scott's, accompagnant les légendes américaines en tournée. Il cofonde les Jazz Couriers, quintet de hard bop respecté, et joue avec Alexis Korner dans Blues Incorporated, le groupe qui a vu passer Mick Jagger, Charlie Watts et Jack Bruce. En tant que contrebassiste, Cecil possédait une technique solide, un sens du swing irréprochable et une grande capacité d'adaptation. Mais le destin – sous la forme d'un problème pulmonaire diagnostiqué au milieu des années 60 – allait le pousser vers une autre voie. Contraint de changer d'air, il voyage en Afrique du Sud puis aux États-Unis, où ses compétences d'ingénieur (il était technicien radar dans la RAF) vont fusionner avec son talent musical.

TONTO : La Cathédrale de Câbles

Installé à New York, Cecil s'associe avec Robert Margouleff pour créer une œuvre d'art technologique : TONTO (The Original New Timbral Orchestra). Il ne s'agit pas d'un simple synthétiseur commercial, mais d'une bête unique au monde : une structure semi-circulaire de plusieurs mètres de haut et de large, composée de modules Moog Series III, ARP 2600, Oberheim et de circuits faits maison, tous interconnectés. C'était le premier synthétiseur multitimbral et polyphonique (capable de jouer plusieurs sons et notes simultanément) de cette envergure.

Mais ce qui distingue TONTO des autres machines de l'époque, c'est l'approche de Cecil. Il aborde la synthèse sonore non pas comme un mathématicien, mais comme un bassiste de jazz. Il cherche le "groove", l'expressivité, le grain. Il veut que la machine respire.

La Révolution Stevie Wonder

L'histoire bascule un week-end de Memorial Day en 1971. Stevie Wonder, alors âgé de 21 ans et cherchant à s'émanciper du son formaté de la Motown, découvre l'album Zero Time de TONTO's Expanding Head Band (le duo de Cecil et Margouleff). Fasciné par les sons de basse profonds et organiques qu'il entend, il se présente au studio de Cecil.

Cette rencontre va engendrer la "Période Classique" de Stevie Wonder : Music of My Mind, Talking Book, Innervisions, Fulfillingness' First Finale. Sur ces albums, Malcolm Cecil est coproducteur et ingénieur, mais il est surtout l'architecte du bas du spectre.

  • Prenez la ligne de basse de "Superstition" ou "Living for the City". Ce n'est pas une basse électrique. C'est du Moog, programmé et sculpté par Cecil.

  • Stevie Wonder jouait souvent les parties au clavier, mais c'est Cecil qui créait le son : l'attaque, le déclin (decay), le filtre qui s'ouvre et se ferme pour imiter l'expression vocale ("wah").

  • Cecil a convaincu Wonder que pour certains morceaux, une contrebasse acoustique ne fonctionnerait pas, mais qu'un synthétiseur pouvait imiter la fonction de la basse avec une puissance décuplée. Il a inventé le vocabulaire de la "Synth Bass" qui domine encore aujourd'hui la Pop, le Funk et le Hip-Hop.

L'Héritage d'un Pionnier

Malcolm Cecil est décédé en mars 2021, laissant derrière lui un héritage colossal. Il a prouvé que la "basse" n'est pas définie par l'instrument (quatre cordes et du bois), mais par sa fonction dans l'arrangement et par les fréquences qu'elle occupe. Il a ouvert la voie à des générations de musiciens électroniques (de Kraftwerk à Daft Punk) en démontrant que l'électronique pouvait avoir une âme, pour peu qu'il y ait un musicien (et un bassiste!) derrière les potentiomètres.

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