Si Ed Garland représentait la puissance brute de la Nouvelle-Orléans, Carson Smith incarne la sophistication intellectuelle et mélodique de la Californie des années 50. Né le 9 janvier 1931 à San Francisco, il grandit dans une époque où le jazz commence à s'éloigner de la danse pour devenir une musique d'écoute ("listening music"), plus cérébrale et harmonique.
Smith commence la basse à 13 ans. Son éducation musicale se fait sur la côte Ouest, un détail géographique crucial. Alors que la côte Est (New York) développe le Hard Bop, agressif et bluesy, la Californie développe le "Cool Jazz" (ou West Coast Jazz) : une musique plus arrangée, utilisant le contrepoint, des textures légères et une approche rythmique plus fluide. Carson Smith deviendra l'un des piliers de cette esthétique.
La Révolution du Gerry Mulligan Quartet (1952-1953)
La carrière de Carson Smith est indissociable de l'une des expériences les plus audacieuses de l'histoire du jazz : le Gerry Mulligan Quartet. En 1952, le saxophoniste baryton Gerry Mulligan forme un quartette avec le trompettiste Chet Baker, le batteur Chico Hamilton (ou Larry Bunker), et un bassiste (Bob Whitlock, puis très vite Carson Smith). La particularité? Pas de piano. Pas de guitare. Aucun instrument harmonique pour plaquer des accords.
C'est une révolution pour le rôle de la basse. Traditionnellement, le bassiste joue les fondamentales pendant que le pianiste définit la couleur de l'accord (majeur, mineur, septième, etc.). Sans piano, Carson Smith devient le seul référent harmonique.
Chaque note qu'il choisit définit l'harmonie du moment.
Il ne peut pas se contenter de "pomper" les toniques. Il doit naviguer à travers les arpèges avec une clarté cristalline pour que les solistes (Mulligan et Baker) sachent où ils se trouvent.
Il doit remplir l'espace sonore laissé vide par l'absence d'accords plaqués, sans pour autant saturer le spectre.
L'apport majeur de Carson Smith réside dans sa capacité à jouer en contrepoint. Dans le Gerry Mulligan Quartet, la basse n'est pas seulement un soutien ; c'est une troisième voix mélodique. Écoutez attentivement des titres comme "Bernie's Tune" ou "Line for Lyons". Smith tisse des lignes qui montent quand la trompette descend, qui répondent aux phrases du saxophone. Il utilise le registre aigu de la contrebasse bien plus souvent que ses prédécesseurs, dialoguant d'égal à égal avec les vents.
Son chef-d'œuvre personnel reste l'arrangement de "My Funny Valentine". C'est Carson Smith qui a imaginé la célèbre ligne de basse descendante chromatique qui soutient la mélodie de Chet Baker. Cette ligne donne au morceau sa tension tragique et sa couleur si particulière. Gerry Mulligan lui-même a reconnu que cet arrangement, qui a propulsé Chet Baker au rang de star, reposait entièrement sur l'idée de Smith.
Au-delà du Quartet : Stan Kenton et la Scène de LA
Après son passage historique avec Mulligan, Smith continue d'être un bassiste de premier plan ("first call") à Los Angeles.
Stan Kenton (1959) : Il rejoint ce big band connu pour sa puissance et ses arrangements orchestraux complexes ("Wall of Sound"). Passer du quartet intime sans piano au mastodonte de Kenton prouve la versatilité de Smith. Il doit adapter son son : plus d'attaque, plus de projection pour traverser une section de 15 cuivres.
Buddy Rich : Il joue également avec le batteur virtuose Buddy Rich. Tenir la basse avec Rich est une épreuve du feu ; il faut une assise rythmique ("time feel") inébranlable pour ne pas être déstabilisé par les polyrythmies du batteur.
Dans les années 60 et jusqu'à sa mort en 1997 à Las Vegas, Smith s'éloigne des projecteurs internationaux pour travailler dans les orchestres de casinos, accompagnant les plus grandes stars de passage. Une fin de carrière discrète pour un musicien qui a pourtant redéfini l'harmonie du jazz moderne.
Le "son" de Carson Smith se distingue par sa clarté. Il utilisait des cordes en boyau, comme Garland, mais avec une technique de main droite (pizzicato) beaucoup plus souple, favorisant le "sustain" (la durée de la note) plutôt que l'attaque percussive. Son intonation était impeccable, une nécessité absolue dans le contexte sans piano où la moindre fausseté serait exposée cruellement.
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