Ed Garland (1895-1980)

Publié le 9 janvier 2026 à 05:26

Pour comprendre Ed Garland, il faut remonter à une époque où le mot "jazz" n'existait pas encore, ou du moins, ne s'imprimait pas dans les journaux. Né un 9 janvier 1895 dans le creuset culturel de la Nouvelle-Orléans, Edward Bertram Garland appartient à cette génération "zéro" des musiciens de jazz. Il est le témoin vivant et l'acteur de la transition fondamentale entre la musique de marche (marching bands) et la musique de danse sédentaire.

Garland ne commence pas par la contrebasse. Dans la tradition de la Nouvelle-Orléans, la polyvalence est reine. Il fait ses premières armes sur les percussions — caisse claire et grosse caisse — au sein des fanfares de rue. Cette formation initiale est cruciale : elle ancre en lui une conception de la musique où le rythme est moteur, physique et constant. Lorsqu'il passe aux instruments à vent (tuba et mellophone) à l'adolescence, il conserve cette approche percussive. Le tuba, avec sa capacité à projeter des basses fréquences en extérieur sans amplification, définit son oreille pour le registre grave : une basse doit être entendue et ressentie.

Ce n'est que plus tard qu'il adopte la contrebasse à cordes. Ce changement d'instrument correspond à une évolution sociologique du jazz : les musiciens entrent dans les clubs, les cabarets et les salons. Ils s'assoient. Mais Garland n'oubliera jamais l'attaque du tuba ni le claquement de la caisse claire.

L'Exode et l'Ère de Chicago

Comme beaucoup de ses contemporains (Louis Armstrong, King Oliver), Garland participe à la Grande Migration vers le Nord. Il quitte le Sud ségrégationniste pour Chicago, emportant avec lui le "beat" de la Louisiane. C'est durant cette période, dans les années 1910 et 1920, qu'il forge son style au sein de groupes légendaires, côtoyant des géants comme King Oliver et Jelly Roll Morton.

Il est important de noter que Garland était considéré comme une figure d'autorité et de respectabilité dans ce milieu parfois chaotique. En 1941, c'est lui qui officie comme porteur (pallbearer) aux funérailles de Jelly Roll Morton à Los Angeles, un rôle hautement symbolique qui atteste de sa place centrale dans la "famille" du jazz originel.

Le "West Coast Revival" et Kid Ory

Si la carrière de Garland est longue, son impact historique atteint son zénith non pas dans les années 20, mais dans les années 40, en Californie. Alors que New York vibre au son du Bebop naissant (Charlie Parker, Dizzy Gillespie), la côte Ouest connaît un phénomène fascinant : le "New Orleans Revival".

Fatigués des arrangements complexes et parfois aseptisés des grands orchestres Swing, une partie du public et des musiciens cherchent à retrouver la pureté, l'improvisation collective et la crudité du jazz des origines. Ed Garland se trouve au cœur de ce mouvement.

En 1944, Orson Welles, grand amateur de jazz, souhaite former un orchestre "All-Star" authentique pour son émission de radio The Orson Welles Almanac. Il recrute ce qui deviendra le noyau dur du renouveau : Mutt Carey (trompette), Jimmie Noone (clarinette), Buster Wilson (piano), Bud Scott (guitare), Zutty Singleton (batterie), le légendaire Kid Ory (trombone) et, bien sûr, Ed Garland à la basse.

Ce groupe, souvent enregistré sous le nom de Kid Ory's Creole Jazz Band, va graver des sessions qui restent aujourd'hui des références absolues du style. Sur des titres comme "Muskrat Ramble" ou "Ory's Creole Trombone", Garland ne se contente pas d'accompagner. Il propulse.

Le "Slap" de Garland

Pour le bassiste moderne habitué aux amplificateurs de classe D et aux enceintes néodymes, écouter Ed Garland est une leçon d'acoustique pure. Comment se faire entendre face à une section de cuivres et une batterie, sans aucun micro? La réponse réside dans la technique du "Slap".

Contrairement au Slap funk moderne (initié par Larry Graham) qui utilise le pouce et le tiré, le Slap de contrebasse traditionnel est une technique de main droite violente et précise :

Le Tiré (Pull) : Garland tire la corde (généralement en boyau, "gut strings") loin de la touche.

Le Relâché (Snap) : La corde claque contre la touche en ébène, produisant un son percussif sec ("Click") qui se mélange à la note fondamentale ("Boom").

Garland maîtrisait une variante particulièrement agressive de cette technique. Il créait des triolets fantômes en frappant la corde avec la paume de la main entre les notes, agissant littéralement comme un batteur supplémentaire.

Rôle harmonique : Il privilégie les fondamentales et les quintes, assurant une assise tonale inébranlable.

Rôle rythmique : Son slap remplace souvent le rôle du charleston (hi-hat), fournissant la subdivision rythmique nécessaire pour faire danser.

Son équipement était rudimentaire mais optimisé pour le volume : une contrebasse à la caisse de résonance massive, une action (hauteur des cordes) très haute pour permettre une vibration maximale, et des cordes en boyau naturel pour ce timbre chaud et organique.

Une Longévité Exceptionnelle

Ed Garland ne s'est jamais arrêté. Alors que le Rock'n'Roll balayait l'Amérique, il est resté fidèle à son style. Dans les années 50, il apparaît dans des films hollywoodiens, notamment The Benny Goodman Story et surtout Imitation of Life (1959), où il accompagne Mahalia Jackson dans une scène de funérailles poignante.

Il continue de tourner dans les années 60 et 70, devenant une icône vivante, un "trésor national" du jazz. Il joue avec les "Legends of Jazz" et retourne triomphalement jouer au New Orleans Jazz & Heritage Festival en 1971. Il s'éteint le 22 janvier 1980, quelques jours après son 85ème anniversaire, ayant joué presque jusqu'à la fin.

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