Georg Riedel, le jazz suédois (1934-2024)

Publié le 8 janvier 2026 à 10:26

Le 25 février 2024, le monde de la musique nordique perdait l’un de ses piliers les plus discrets et pourtant les plus influents. Georg Riedel, contrebassiste virtuose, compositeur prolifique et arrangeur de génie, s’éteignait à l’âge de 90 ans. Pour nous, passionnés de la "basse grave", Riedel n'était pas seulement un musicien : il était l'architecte du son jazz suédois, celui qui a su marier la mélancolie des forêts du Nord à l'exigence du bebop américain.

En ce jour anniversaire, revenons sur le parcours d’un homme dont les lignes de basse ont bercé des générations entières, des clubs de jazz enfumés de Stockholm aux chambres d’enfants du monde entier.

Une Jeunesse sous le signe des Cordes

Georg Martin Ludvig Riedel naît le 8 janvier 1934 à Karlovy Vary, en Tchécoslovaquie. Rien ne prédestinait ce fils de famille juive à devenir une icône nationale en Suède, si ce n’est le vent tragique de l’Histoire. En 1938, fuyant la menace nazie, la famille Riedel s’installe à Stockholm. Georg n'a que quatre ans.

C’est là, dans la capitale suédoise, qu’il commence son apprentissage musical. D’abord le violon, puis le violoncelle, sous l'influence d'un père amateur de musique classique. Mais c’est à l’adolescence que le coup de foudre se produit pour l’instrument qui définira sa vie : la contrebasse. Georg délaisse le classicisme rigide pour la liberté du jazz, une musique qui, à l'époque, commence à transformer la Suède en un bastion européen de l'improvisation.

Il intègre le Conservatoire Royal de Musique de Stockholm, où il perfectionne une technique irréprochable qui fera de lui, dès le début des années 50, le bassiste le plus sollicité de la scène locale.

Si l'on ne devait retenir qu'un seul chapitre de la vie de Georg Riedel, ce serait sans doute sa collaboration avec le pianiste Jan Johansson. En 1964, le duo sort l’album Jazz på svenska (Jazz en suédois).

Pour un bassiste, cet album est un manuel de survie et d'esthétique. Dans une économie de moyens absolue — juste un piano et une contrebasse — Riedel et Johansson réinterprètent des airs folkloriques suédois. Ici, la contrebasse de Riedel ne se contente pas de "marquer le temps" (walking bass). Elle dialogue, elle gémit, elle soutient les mélodies avec un boisé et une profondeur qui évoquent la terre et la mousse des paysages scandinaves.

L'album devient le disque de jazz le plus vendu de l'histoire de la Suède. Le morceau d'ouverture, Visa från Utanmyra, est aujourd'hui considéré comme un hymne national non officiel. Riedel y déploie un jeu de pouce et une précision d'intonation qui ont forcé le respect de ses contemporains américains, de Stan Getz à George Russell.

Jazzman et Poète de l'Enfance

Au-delà de ses talents de sideman, Georg Riedel était un compositeur d'une fertilité incroyable. Ce qui est fascinant pour nous, c'est sa capacité à avoir mené deux carrières de front.

Le Jazz Avant-gardiste : Il a écrit des suites pour Big Band, des ballets jazz (Jazzbalett -62) et a collaboré avec les plus grands noms du jazz international lors de leurs passages en Europe. Son sens de l'harmonie était moderne, souvent teinté d'une légère dissonance qui donnait à ses compositions une tension dramatique unique.

L'Héritage d'Astrid Lindgren : C’est sans doute la facette la plus surprenante de son œuvre. Georg Riedel est le compositeur des thèmes musicaux des adaptations cinématographiques d'Astrid Lindgren. C’est lui qui a écrit la musique de Fifi Brindacier (Pippi Långstrump), d’Emil i Lönneberga (Zozo la Tornade) ou encore de Karlsson sur le toit.

Pour un musicien de sa stature, traiter la musique pour enfants avec autant de sérieux et de richesse harmonique était révolutionnaire. Ses mélodies enfantines sont truffées de marches de basse ingénieuses et de structures qui ne prennent jamais le jeune auditeur de haut.

Sur le plan technique, Georg Riedel représentait l'école européenne de la contrebasse : une attaque franche, peu d'effets, mais une science du placement rythmique absolue.

Il jouait sur une contrebasse acoustique au son chaud, privilégiant une action de cordes relativement haute pour maximiser la résonance du bois. Son jeu à l'archet était également remarquable, héritage de ses premières années de violoncelliste, lui permettant d'apporter une dimension lyrique et quasi-vocale à ses solos.

Dans l'album culte Jazz at the Pawnshop (1976), considéré comme l'un des meilleurs enregistrements audiophiles de tous les temps, on peut entendre toute la clarté de son jeu. Aux côtés d'Arne Domnérus, Riedel y démontre une assise rythmique qui permet au groupe de s'envoler sans jamais perdre le sol.

Jusqu'à ses derniers jours, Georg Riedel est resté actif. On l'a vu collaborer avec la nouvelle génération de musiciens suédois, notamment avec sa fille, la chanteuse Sarah Riedel, prouvant que sa musique ne connaissait pas de barrières générationnelles.

Il a reçu presque toutes les distinctions possibles en Suède, de la médaille Litteris et Artibus à son introduction au Swedish Music Hall of Fame. Mais au-delà des médailles, son héritage réside dans cette note grave, ronde et rassurante qui résonne sur des centaines de disques.

Georg Riedel nous a appris que la contrebasse n'est pas qu'un instrument d'accompagnement : c'est le cœur battant d'une culture, le pont entre la tradition populaire et l'improvisation moderne.

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