Muzz Skillings, la genèse de Living Colour (1964-)

Publié le 6 janvier 2026 à 06:02

Né le 6 janvier 1964 dans le Queens, New York Manuel "Muzz" Skillings est bien plus que le premier bassiste de Living Colour ; il est l'un des architectes sonores les plus importants de la fin du XXe siècle. Son émergence sur la scène musicale coïncide avec une période de rupture culturelle majeure à New York. Le milieu des années 80 voit s'effondrer les cloisons étanches qui séparaient jusqu'alors le punk du CBGB's, le hip-hop du Bronx, le jazz d'avant-garde de la "Loft Scene" et le heavy metal.   

Dans ce creuset bouillonnant, Muzz Skillings s'est imposé non seulement par sa maîtrise technique, mais par sa capacité à synthétiser ces influences contradictoires. Là où ses contemporains choisissaient un camp – le slap percussif du funk ou le jeu au médiator du rock – Skillings a choisi de ne pas choisir. Il a développé un vocabulaire hybride qui allait devenir la signature rythmique de Living Colour et définir le son du mouvement Black Rock Coalition.

Grandissant dans le Queens, Skillings est exposé très tôt à une diversité musicale qui façonnera son oreille. Si son frère aîné Daryl l'initie aux complexités harmoniques de Weather Report et au génie de Jaco Pastorius, c'est la scène locale qui lui donne son énergie brute. Skillings raconte souvent comment l'écoute de Pastorius a été un déclic, non pas pour l'imiter, mais pour comprendre l'importance de l'innovation. Il ne s'agissait pas de "jouer comme Jaco", mais de trouver sa propre voix avec la même intensité. 

La rencontre avec le guitariste Vernon Reid est le catalyseur de sa carrière. Reid, cherchant à briser les stéréotypes raciaux qui cantonnaient les musiciens noirs au R&B ou à la Soul, recrute Skillings pour former la section rythmique définitive de Living Colour, aux côtés du batteur Will Calhoun et du chanteur Corey Glover.   

Leur résidence au club CBGB's devient légendaire. C'est là que la précision rythmique de Skillings attire l'attention de Mick Jagger. Le chanteur des Rolling Stones, impressionné par la "colle" que Skillings fournit entre la batterie tonitruante de Calhoun et les explorations atonales de Reid, décide de produire leurs démos.   

La sortie de l'album Vivid en 1988 est un séisme. Le morceau "Cult of Personality", porté par un riff de guitare iconique, repose entièrement sur la fondation rythmique de Skillings qui double le riff tout en y ajoutant des variations funk subtiles. Skillings ne se contente pas de jouer ; il compose. Il co-écrit plusieurs titres et apporte une sensibilité mélodique qui équilibre l'agressivité du groupe. Sa performance sur l'album suivant, Time's Up (1990), lui vaut, ainsi qu'au groupe, un second Grammy Award, confirmant son statut de bassiste d'élite.   

Le Départ et la Renaissance Artistique

En 1992, au sommet de la gloire, Skillings quitte le groupe. Les "différences musicales" souvent citées cachent une volonté d'émancipation créative. Skillings voulait explorer d'autres horizons, chanter et jouer de la guitare, ce qu'il fera avec son projet Medicine Stick. Contrairement à de nombreuses séparations acrimonieuses dans l'histoire du rock, celle de Skillings se fait dans le respect mutuel, lui permettant de revenir jouer ponctuellement avec le groupe des décennies plus tard.   

Musicologie et Technique

Le Style "Skillings" : Une Analyse Spectrale

Le jeu de Muzz Skillings se distingue par une clarté d'articulation rare pour le genre.

  1. Le Jeu aux Doigts Percussif : Contrairement aux bassistes de thrash metal utilisant un médiator pour la vitesse, Skillings utilise ses doigts avec une attaque si forte qu'elle simule la compression naturelle d'un compresseur de studio. Cela lui permet de maintenir le sustain des notes tout en assurant une attaque franche.

  2. L'Usage de l'Espace : Sur des ballades comme "Broken Hearts", Skillings démontre une compréhension de l'espace héritée du dub et du reggae. Il ne remplit pas chaque mesure, laissant respirer la mélodie vocale, avant d'intervenir avec des fills (remplissages) mélodiques dans les registres aigus.

  3. L'Accordage et la Tonalité : Skillings n'hésitait pas à sortir des sentiers battus. Sur "Open Letter (To a Landlord)", il désaccorde sa basse pour atteindre des graves abyssaux, tout en jouant dans des positions qui facilitent l'usage des cordes à vide pour créer des drones (bourdons) harmoniques.   

Tableau Comparatif des Techniques sur Vivid

Morceau Technique Dominante Rôle de la Basse Analyse de l'Effet
Cult of Personality Unisson / Doublage Riff Moteur Rythmique Renforce la lourdeur du riff de guitare, créant un "mur de son".
Glamour Boys Slap (Tiré-Frappé) Contrepoint Mélodique Apporte la texture funk et ironique qui contraste avec les paroles sombres.
Middle Man Jeu aux doigts rapide Fondation Harmonique Stabilise les changements de tempo fréquents du morceau.
Open Letter Jeu en accords / Drone Texture Atmosphérique Crée une base émotionnelle dense, soutenant le message social du texte.

Archéologie du Matériel

Pour les lecteurs de GraveBasse.com avides de détails techniques, le son de Muzz Skillings est le résultat d'une chaîne de signal méticuleusement élaborée.

Les Basses

  • ESP Horizon Bass (Custom White) : C'est l'excalibur de Skillings. Instrument typique des années 80, cette basse japonaise offrait une lutherie moderne avec un manche traversant pour un sustain infini. Équipée de micros actifs (probablement EMG ou équivalent ESP), elle délivrait un signal à haute impédance capable de traverser n'importe quel mix dense.   

  • Spector NS-2 / NS4H : Skillings a également utilisé des basses Spector, célèbres pour leur corps ergonomique incurvé et leur préampli HazLab, qui donne ce "growl" caractéristique dans les médiums-bas, essentiel pour le rock fusion.   

  • Steinberger L2 : On ne peut parler des années 80 sans évoquer la basse sans tête en graphite. Skillings a utilisé ces instruments pour leur stabilité absolue et leur son "piano", très propre et dépourvu de "points morts" sur le manche.

L'Amplification

  • Gallien-Krueger 800RB : Cette tête d'ampli est légendaire. C'était la première tête bi-amplifiée dédiée à la basse, permettant d'envoyer les aigus vers un baffle et les graves vers un autre. Skillings utilisait cette fonctionnalité pour garder ses graves propres tout en laissant ses aigus légèrement saturés ("grind") pour l'attaque.   

  • Hartke 410XL (Cônes Aluminium) : L'innovation majeure de l'époque. Les haut-parleurs en aluminium offraient une réponse transitoire beaucoup plus rapide que le papier. Pour le jeu rapide et percussif de Skillings, c'était le choix idéal. 

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