Phil Thornalley, né le 5 janvier 1960 à Worlington (Suffolk, Angleterre) , incarne la révolution studio des années 80. Son parcours est singulier : il n'est pas né bassiste, il l'est devenu par nécessité artistique, pour finalement signer l'une des lignes de basse les plus emblématiques de l'histoire du rock britannique. Thornalley est la preuve vivante que la basse n'est pas seulement une question de dextérité, mais d'écoute, de production et de placement sonore. Connu pour son travail avec The Cure, Johnny Hates Jazz et comme compositeur du tube planétaire Torn, il est le prototype du "bassiste-producteur".
L'École du Son RAK
Phil Thornalley commence sa carrière de l'autre côté de la vitre du studio. En 1978, à 18 ans, il devient assistant ingénieur aux célèbres studios RAK à Londres. C'est une école d'excellence. Il travaille sous la houlette de producteurs légendaires comme Mickie Most et Steve Lillywhite, affûtant ses oreilles sur des sessions pour The Jam, The Psychedelic Furs ou Duran Duran. Cette formation d'ingénieur du son est cruciale pour comprendre son approche de la basse : pour Thornalley, la basse est une fréquence qui doit s'insérer parfaitement dans le mix, ne jamais "bouffer" les autres instruments, tout en fournissant le crochet mélodique nécessaire.
Sa rencontre avec Robert Smith de The Cure est le tournant décisif. Engagé pour produire l'album Pornography (1982), un disque dense, sombre et quasi-nihiliste, Thornalley impressionne Smith par sa capacité à sculpter des atmosphères oppressantes. Lorsque le bassiste historique Simon Gallup quitte le groupe après la tournée houleuse de 1982, Robert Smith, cherchant à réorienter The Cure vers une direction plus pop et fantaisiste, fait une proposition inattendue à son producteur : prendre la basse.
La Genèse de "The Love Cats"
La période de Thornalley au sein de The Cure (1983-1984) est brève mais fulgurante. Elle correspond à la sortie de la trilogie de singles "Fantasy" (Let's Go to Bed, The Walk, The Love Cats) qui a sauvé le groupe de l'autodestruction et l'a propulsé vers le grand public.
Le morceau The Love Cats est le chef-d'œuvre de Thornalley en tant que bassiste. Robert Smith avait écrit une ligne de basse jazzy, bondissante et complexe, destinée à une contrebasse. Thornalley, qui était avant tout un guitariste et un ingénieur, s'est retrouvé face à cet instrument imposant en studio.
Dans une interview pour Guitar World, Thornalley raconte qu'il n'avait aucune idée de la justesse sur une contrebasse fretless. Il a dû marquer le manche avec du ruban adhésif pour savoir où poser ses doigts. Plus incroyable encore, incapable de jouer la ligne entière d'une traite avec le swing requis, il a enregistré la partie en deux prises distinctes sur deux pistes différentes, alternant les phrases, qui furent ensuite mixées ensemble pour donner l'illusion d'une performance continue et fluide.
Cette ligne de basse est devenue culte. Elle porte la chanson. Elle est "walking" mais avec une attitude punk, précise mais avec un son organique et un peu "sale" qui sied parfaitement à l'esthétique des chats de gouttière de la chanson.
Sur scène, Thornalley adopte un style de jeu énergique, utilisant souvent une basse électrique Music Man Stingray ou une Fender Precision, ancrant le groupe pendant que Robert Smith explorait des textures de guitare plus éthérées. Sa présence a permis à The Cure de faire la transition critique entre le post-punk gothique et la pop de stade.
L'Homme derrière "Torn"
Après avoir quitté The Cure en 1984, épuisé par les tournées (qu'il décrit comme intenses physiquement et mentalement ), Thornalley rejoint brièvement Johnny Hates Jazz en 1988, chantant et jouant sur l'album Turn Back the Clock. Mais c'est dans l'ombre qu'il va connaître son plus grand succès commercial.
En 1993, il co-écrit la chanson Torn. Initialement enregistrée par le groupe Ednaswap, c'est la version produite par Thornalley pour la chanteuse australienne Natalie Imbruglia en 1997 qui devient un phénomène mondial.
Sur ce titre, Thornalley joue lui-même la basse. Il utilise sa vieille Fender Precision Bass sunburst des années 70, un instrument qu'il possède depuis l'adolescence. La ligne est un modèle de sobriété pop : elle soutient la mélodie vocale sans jamais la concurrencer, avec un son rond, chaud, légèrement compressé, typique de la production FM des années 90. C'est l'anti-Love Cats : ici, la basse est pure fondation.
Le Retour aux Racines 70s
Plus récemment, Phil Thornalley a lancé le projet Astral Drive, un hommage assumé à son idole Todd Rundgren et au son soft-rock des années 70. Sur ces albums, il joue de la basse avec une sensibilité "soul", cherchant à retrouver la chaleur analogique de ses débuts chez RAK. Il privilégie des basses au son "mort" (cordes filets plats, étouffoirs) pour imiter le son des sessions de Philadelphie des années 70.
L'Arsenal de Thornalley
Pour les geeks de matériel, voici ce que Thornalley a utilisé à travers les âges :
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Basses :
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Fender Precision Bass (Sunburst, 1970s) : Sa basse "de travail", utilisée sur Torn et Astral Drive.
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Music Man Stingray : Utilisée live avec The Cure pour son attaque tranchante.
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EKO BA-4 : Une basse électro-acoustique rare, visible dans le clip de The Caterpillar de The Cure.
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Contrebasse (Upright) : Utilisée (avec difficulté!) sur The Love Cats.
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Amplification : Vox AC30 (souvent utilisé pour les guitares mais aussi pour ajouter du "grain" à la basse en studio), Ampeg SVT pour le live.
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Micros Studio : Neumann U87, une référence pour capter le détail de ses basses acoustiques et amplis.
Phil Thornalley est l'exemple parfait du musicien complet. Né un 5 janvier, il partage avec quelques uns cette capacité à servir la chanson avant l'ego. Qu'il joue une contrebasse marquée au scotch pour Robert Smith ou qu'il produise le hit pop ultime des années 90, sa philosophie reste la même : "I want it to sound like this". Pour GraveBasse.com, il est le maître de la texture et de la mélodie basse.
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