Si l'on devait identifier le cœur battant de la musique populaire australienne des années 1960, il ne faudrait pas chercher du côté d'une batterie tonitruante, mais plutôt vers les quatre cordes épaisses d'une contrebasse maniée par un homme aux lunettes à monture noire. Athol George Guy, né le 5 janvier 1940 à Colac, Victoria , est bien plus qu'un simple instrumentiste ; il est l'architecte rythmique de The Seekers, le premier groupe australien à avoir conquis les charts britanniques et américains, rivalisant directement avec les Beatles et les Rolling Stones.
Pour comprendre l'importance d'Athol Guy, il faut d'abord saisir le contexte musical de son ascension. Au début des années 60, la frontière entre le folk traditionnel et la pop commerciale était poreuse. The Seekers se situaient exactement sur cette ligne de faille. Contrairement aux groupes de rock 'n' roll émergents, ils n'avaient pas de batteur. Cette absence conférait à la contrebasse d'Athol Guy une responsabilité immense : il devait non seulement fournir l'assise harmonique, les fondamentales et les quintes, mais aussi la propulsion rythmique, le "drive" qui ferait taper du pied des millions d'auditeurs.
De l'Athlétisme à la Scène Mondiale
L'histoire d'Athol Guy commence loin des projecteurs, dans l'état de Victoria. Fils de George Francis Guy, officier de la marine, et de Doris Thelma, il grandit dans un environnement où la discipline est de mise, bien que son père soit souvent absent en mer. Cette rigueur se manifeste d'abord sur les terrains de sport. Élève à la Melbourne High School, Athol est un athlète accompli, champion de saut en hauteur des moins de seize ans et médaillé d'argent au niveau de l'État. Cette constitution athlétique n'est pas anecdotique : jouer de la contrebasse debout, soir après soir, sans amplification moderne, exige une endurance physique que le sport a indéniablement contribué à forger.
Sa carrière musicale débute en 1958 avec un groupe nommé The Ramblers. C'est une époque formatrice où il apprend non seulement à jouer, mais aussi à naviguer dans l'industrie naissante de la télévision australienne, travaillant dans la production et le marketing pour la chaîne GTV9. Cette double casquette de musicien et de communicant sera l'un des atouts majeurs des Seekers. Il comprend très tôt que l'image – ses lunettes inspirées de Buddy Holly, son costume impeccable – est indissociable du son.
La genèse des Seekers remonte à sa rencontre avec Keith Potger et Bruce Woodley, camarades de lycée avec qui il forme d'abord The Escorts, un groupe de doo-wop. Mais c'est l'arrivée de Judith Durham en 1962, une chanteuse de jazz trad au timbre cristallin, qui catalyse la transformation du groupe. Le mélange des voix masculines harmonieuses et du soprano de Durham, soutenu par la contrebasse inébranlable de Guy, crée une signature sonore unique : "too pop strictly for folk, and too folk for rock".
Le succès est foudroyant. Le groupe s'embarque pour le Royaume-Uni en 1964 sur un paquebot, pensant ne faire qu'un voyage de découverte. Ils finissent par enregistrer aux studios Abbey Road. Leur premier grand tube, I'll Never Find Another You, composé par Tom Springfield (frère de Dusty), propulse la contrebasse d'Athol dans les foyers du monde entier. La chanson atteint la première place au Royaume-Uni et en Australie, et le Top 5 aux États-Unis, un exploit inédit pour des Australiens.
Le "Slap" Folk et le "Pocket Playing"
Pour les bassistes lecteurs de GraveBasse.com, le style d'Athol Guy est une étude de cas fascinante sur l'adaptation technique. Jouant sur une contrebasse acoustique (Upright Bass), Athol Guy devait compenser l'absence de percussions.
Il a développé une technique hybride, empruntant au slap du rockabilly et au pizzicato du jazz.
-
La Main Droite (Percussion) : Contrairement au jeu jazz moderne qui privilégie le "sustain" (la note tenue), Athol utilisait souvent la paume de sa main droite pour étouffer légèrement les cordes près du chevalet tout en les percutant. Cela produisait un son court, sec et boisé, agissant comme une grosse caisse (le "boum") et une caisse claire (le "clac" de la corde contre la touche) simultanées.
-
Le "Pocket" : Athol Guy est décrit comme un "pure pocket player". Il ne cherchait pas la virtuosité mélodique ou les solos complexes. Sa mission était de "verrouiller" le tempo. Sur des morceaux rapides comme A World of Our Own, sa basse ne dévie jamais, créant un tapis rythmique sur lequel la guitare 12 cordes de Keith Potger peut scintiller. C'est cette discipline de fer, héritée de son passé sportif, qui donnait aux Seekers leur énergie contagieuse.
-
L'Amplification (ou son absence) : Dans les années 60, amplifier une contrebasse sur scène était un cauchemar technique (larsen, feedback). Athol Guy devait souvent compter sur la projection naturelle de son instrument et sur des micros placés devant les ouïes, ce qui l'obligeait à avoir une attaque de main droite extrêmement puissante pour se faire entendre dans des salles de plus en plus grandes, comme le célèbre concert au Sidney Myer Music Bowl devant 200 000 personnes en 1967.
La Fidélité au Bois
Contrairement à la majorité des bassistes de son époque qui migraient massivement vers la basse électrique (Fender Precision) pour suivre la révolution rock, Athol Guy est resté un puriste de la contrebasse.
-
L'Instrument : Il jouait principalement sur des contrebasses ¾ standard, souvent des modèles européens robustes capables de supporter les rigueurs des tournées internationales. L'esthétique de la contrebasse était cruciale pour l'image "folk" du groupe. Une basse électrique aurait brisé cette authenticité visuelle.
-
Les Cordes : Pour obtenir ce son percussif et chaud, il privilégiait les cordes en boyau (gut strings) ou, plus tard, des cordes synthétiques imitant le boyau (comme les marques Velvet ou Anima), qui offrent une tension moindre et facilitent le slap, contrairement aux cordes en acier plus brillantes et dures utilisées dans le jazz moderne.
L'Après-Seekers, Politique et Transmission
La dissolution du groupe en 1968, au sommet de sa gloire, aurait pu marquer la fin de la carrière publique d'Athol Guy. Au contraire, il a démontré une polyvalence rare. Il est entré en politique, élu député libéral à l'Assemblée législative de Victoria pour la circonscription de Gisborne, siège qu'il a occupé de 1971 à 1979. Il est l'un des rares musiciens de renommée mondiale à avoir réussi une transition aussi sérieuse vers la vie publique, prouvant que le bassiste est souvent le membre le plus "terre-à-terre" et responsable du groupe.
Cependant, la basse l'a toujours rappelé. Les réunions des Seekers (1993, puis régulièrement par la suite) ont montré qu'il n'avait rien perdu de son swing. Aujourd'hui, avec son spectacle Athol Guy and Friends, il continue de tourner, racontant l'histoire du groupe et transmettant cet héritage musical. Il utilise ce format pour atteindre les régions rurales de l'Australie, fidèle à son engagement communautaire.
Athol Guy, né un 5 janvier, incarne la noblesse de la basse. Il nous rappelle qu'avant les pédales d'effets et les amplis de 1000 watts, il y avait le bois, les cordes et les doigts. Il a prouvé qu'une basse pouvait, à elle seule, faire danser une foule de 200 000 personnes. Pour GraveBasse.com, il est le patriarche de cette date anniversaire, le gardien d'une époque où le "groove" était une affaire purement acoustique.
Ajouter un commentaire
Commentaires