Dans le monde du rock français, peu de formations peuvent se targuer d'une longévité, d'une résilience et d'un succès commercial comparables à ceux d'Indochine. Depuis son émergence au début des années 1980, le groupe a traversé les décennies, survécu aux modes éphémères, surmonté des drames intimes profonds et conquis de nouvelles générations pour finalement s'imposer comme une machine de stade incontournable. Si la voix, la plume et la direction artistique de Nicola Sirkis demeurent l'incarnation publique et la boussole inaltérable de cette entité, le son d'Indochine repose sur une architecture rythmique et harmonique en perpétuelle mutation, où la guitare basse a toujours joué un rôle de fondation et de propulsion.
Chez Gravebasse.com, dédié à l'histoire des fréquences graves, il apparaît intéressant d'analyser l'évolution d'Indochine sous un prisme exclusif : celui de ses bassistes. Ce pupitre, souvent relégué dans l'ombre des projecteurs par le grand public, est pourtant le sismographe le plus précis des transformations du groupe. De la new wave synthétique, métronomique et sautillante des débuts, pensée et enregistrée par l'architecte Dominique Nicolas, à l'explosion scénique soutenue par le groove humain de Diego Burgard, jusqu'à la stabilité granitique, jazz et surpuissante de Marc Éliard — qui a officiellement annoncé sa retraite en octobre 2026 après trente-quatre années de loyaux services — la basse chez Indochine raconte une autre histoire du groupe.
Nous allons tenter d'explorer, avec l'exigence d'une analyse musicologique et technique, la vie, l'œuvre, les influences et l'équipement de ceux qui ont tenu le rôle crucial de bassiste au sein d'Indochine. En disséquant les choix d'instruments, les techniques de jeu, les contextes de studio et l'endurance des tournées, ce document dresse le portrait définitif de la section rythmique la plus écoutée de l'histoire du rock français.
Les Fondations Synthétiques et l'Architecte Dominique Nicolas (1981 - 1987)
Pour appréhender l'assise rythmique originelle d'Indochine, il est impératif de se replonger dans le contexte musical bouillonnant du Paris du tout début des années 1980. La révolution punk est passée, laissant dans son sillage une volonté de déconstruction musicale, bientôt remplacée par la froideur fascinante du post-punk et l'émergence des synthétiseurs de la new wave. C'est dans ce climat qu'à la fin de l'année 1980, une annonce est publiée dans les colonnes du célèbre magazine Rock & Folk. Un groupe local, nommé Les Espions, est à la recherche d'un chanteur et d'un bassiste pour compléter sa formation.
C'est par le biais de cette petite annonce que Nicola Sirkis et Dominique Nicolas se rencontrent et intègrent Les Espions. Dominique Nicolas y officie à la basse, tandis que Nicola Sirkis prend le micro. L'expérience au sein des Espions s'avère cependant être un fiasco rapide, la musique du groupe étant jugée trop complexe ou inadaptée à leurs ambitions naissantes. Forts de cette désillusion mais liés par une vision artistique commune, les deux jeunes hommes décident, le 10 mai 1981, de fonder leur propre entité musicale : Indochine.
Le Son New Wave : Une Basse Claquante, Angulaire et Métronomique
Dès les premières sessions de composition, Dominique Nicolas s'impose comme le principal architecte musical, le compositeur et le multi-instrumentiste du groupe. Bien que l'histoire du rock le retienne principalement comme le guitariste emblématique d'Indochine, c'est lui qui conçoit, programme et enregistre les lignes de basse en studio durant la première décennie du groupe.
L'approche de Dominique Nicolas à la basse est profondément imprégnée par les courants post-punk britanniques, lorgnant vers des formations telles que The Cure ou The Stranglers. Le son de basse d'Indochine à cette époque, particulièrement éclatant sur le premier album L'Aventurier (sorti en 1982), est caractérisé par un jeu exclusif au médiator, une attaque franche (souvent qualifiée de "claquante") et un placement rythmique d'une rigueur quasi mécanique. Ce choix esthétique n'est pas fortuit. Il permet à la guitare basse de s'imbriquer avec une précision chirurgicale dans les trames rythmiques générées par les boîtes à rythmes froides et les synthétiseurs joués par Dimitri Bodiansky et Stéphane Sirkis.
L'absence d'un batteur humain dans la formation originelle impose à la basse de devenir le véritable moteur physique de la musique. Sur des titres devenus des hymnes générationnels comme L'Aventurier, 3e sexe, Trois nuits par semaine ou Canary Bay, la ligne de basse n'est jamais reléguée à un simple rôle d'accompagnement tonique. Elle porte la contre-mélodie, elle propulse la scansion et elle définit l'harmonie. La ligne de basse de 3e sexe, par exemple, est un archétype du jeu post-punk : hypnotique, jouée en croches régulières avec une légère accentuation sur les temps forts, elle tire le morceau vers l'avant tout en soutenant le texte de Nicola Sirkis qui aborde frontalement l'ambiguïté sexuelle et la confusion des genres.
L'Arsenal Technique de Dominique Nicolas
Bien qu'il utilisât abondamment les synthétiseurs et les séquenceurs pour doubler les fréquences graves ou remplacer les basses traditionnelles selon les exigences des productions studio de l'époque, Dominique Nicolas possédait une approche très organique de l'instrument à cordes. En matière de lutherie, ses choix se portaient sur des instruments capables de percer un mix chargé en fréquences aiguës (synthétiseurs agressifs, guitares claires).
Le tableau suivant synthétise le matériel utilisé par Dominique Nicolas durant la première décennie d'Indochine, illustrant sa quête d'un son "clean" et percutant :
| Type d'Équipement | Modèles de Prédilection | Rôle et Caractéristiques Sonores |
|---|---|---|
| Basses Électriques | Fender Jazz Bass, Gibson EB-2 | La Jazz Bass offre le "claquant" et la définition dans les médiums nécessaires au jeu au médiator post-punk. La Gibson EB-2 (demi-caisse) apporte une rondeur plus "vintage" pour les titres moins agressifs. |
| Guitares (pour contexte) | Fender Mustang Competition (1974), Fender Jazzmaster (1959), Fender Telecaster (1960) | Les guitares Fender à simple bobinage dictaient l'espace fréquentiel global. La basse devait se faufiler en dessous sans créer de boue (mud) sonore. |
| Amplification | Fender Twin Reverb, Princeton, Champ | Bien que conçus pour la guitare, l'utilisation d'amplis Fender à lampes pour sculpter le son clair et incisif (souvent couplé à des boîtiers de direct (DI) en studio) définissait la signature d'Indochine. |
Dominique Nicolas quittera finalement le groupe en 1994, exténué et en proie à des divergences artistiques et de point de vue de plus en plus profondes avec Nicola Sirkis. Son départ marquera la fin de la première ère créative d'Indochine. Cependant, bien avant cette rupture, le succès exponentiel de la formation avait rendu indispensable la mutation du groupe pour la scène, nécessitant l'intégration de musiciens dédiés à l'exercice périlleux du concert rock.
La Transition Organique et le Chaos des Grandes Tournées - Diego Burgard (1987 - 1992)
Si les albums des années 1980 sont les œuvres méticuleuses de studio pensées par Dominique Nicolas, la réalité de la scène impose rapidement une logistique et une énergie différentes. Indochine devient très vite un phénomène de société massif. Le groupe quitte les clubs moites (comme le mythique Rose Bonbon de leurs débuts) pour remplir les Zéniths de France. Pour que la musique prenne toute son ampleur organique face à des dizaines de milliers de spectateurs, l'utilisation exclusive de boîtes à rythmes montre ses limites dynamiques. Le groupe nécessite une véritable section rythmique humaine capable d'interagir avec le public.
C'est dans cette optique de professionnalisation de la scène qu'en 1987, Diego Burgard intègre Indochine en tant que bassiste. Il est accompagné dans cette démarche par le batteur Jean-My Truong, recruté la même année. Ensemble, ils vont former la première véritable section rythmique "live" d'Indochine, transformant un groupe de synth-pop en une authentique machine de rock de stade.
L'Indomania et la Survie Rythmique au Pérou (1988)
La période durant laquelle Diego Burgard tient la basse au sein du groupe coïncide avec le paroxysme de la première vague de succès d'Indochine, marquée par des tournées marathons et un rayonnement international inattendu. L'événement le plus symptomatique de cette folie, qui mettra à l'épreuve les nerfs et la solidité rythmique du groupe, est sans conteste la tournée au Pérou en avril et mai 1988.
À cette époque, sans aucune explication rationnelle pour la maison de disques Ariola ni pour les autorités locales, le Pérou est frappé par une "Indomania" foudroyante. Le pays, bien qu'aux prises avec une grave instabilité politique, a acheté plusieurs centaines de milliers de disques du groupe, hissant l'album au rang de quadruple disque de platine (plus de 150 000 ventes officielles certifiées).
Lorsque le groupe débarque à l'aéroport de Lima le 26 avril 1988, c'est l'émeute absolue. Plus de 1 000 fans hystériques forcent les barrages, la télévision nationale retransmet l'arrivée en direct, et les escadrons militaires locaux sont débordés, nécessitant l'intervention de gardes du corps privés pour exfiltrer les musiciens. Dans un contexte d'indigence économique frappant la jeunesse péruvienne, Nicola Sirkis négocie personnellement pour que le prix des billets de concert ne dépasse pas l'équivalent de 2 dollars américains.
Sur scène, face au chaos ambiant, l'apport de Diego Burgard est fondamental. Les autorités gouvernementales, voyant d'un très mauvais œil ces rassemblements massifs qu'ils jugent subversifs (allant jusqu'à accuser les textes de promouvoir la drogue en raison de mauvaises traductions), tentent d'annuler les prestations. Indochine maintient quatre concerts hallucinatoires à Lima, séparés en deux fois deux prestations, devant un public en transe totale, séparé de la police anti-émeute par de simples barrières.
Dans ces conditions extrêmes, la basse de Burgard, verrouillée avec la batterie de Jean-My Truong, doit assurer une assise irréprochable. De la froideur des machines, le son en direct d'Indochine passe à une dynamique beaucoup plus rock, souple et lourde, permettant aux guitares de Dominique Nicolas et de Stéphane Sirkis de s'exprimer avec la rage que requiert l'énergie d'un stade.
Après avoir essuyé les plâtres de cette transition vers le live à grande échelle, Diego Burgard quitte l'aventure Indochine en 1992. Ce départ laisse la place à un nouveau musicien qui allait s'inscrire dans le temps long de l'histoire du groupe. Burgard, quant à lui, poursuivra une carrière musicale riche et éclectique. On le retrouvera par la suite s'illustrant aux côtés de la chanteuse Sapho, s'investissant dans des projets de rock basque comme le groupe AKOKA aux côtés de Christophe Ithurritze, ou encore explorant l'univers complexe du tango en accompagnant des hommages à Astor Piazzolla.
L'Avènement du Jazzman - Marc "Marco" Éliard (1992 - 1999)
L'année 1992 marque un tournant structurel majeur. Pour préparer la tournée du "Birthday Tour", destinée à célébrer les dix ans d'existence d'Indochine et à séduire une nouvelle génération de fans, le groupe auditionne et recrute un nouveau venu pour occuper le flanc gauche de la scène : Marc Éliard, qui sera très vite affectueusement surnommé "Marco" ou "Mr. Marco" par le public et ses pairs.
Né le 30 juin 1958 à Machecoul, une commune située en Loire-Atlantique entre le bocage et le marais breton, Marc Éliard ne possède, sur le papier, absolument pas le profil type pour intégrer un groupe de pop-rock synthétique emblématique des années 80. Son parcours, d'une densité technique et musicale exceptionnelle, est pourtant la clé de voûte qui explique la qualité, la précision harmonique et l'incroyable longévité de son jeu de basse au sein d'Indochine.
Du Soufflet de Compétition aux Contrebasses du Jazz
L'histoire musicale de Marc Éliard débute bien loin des strates électriques du rock, des guitares saturées et des amplificateurs géants. Dès l'âge de cinq ans, il entame un apprentissage rigoureux d'un instrument que l'on n'associe pas spontanément à la new wave : l'accordéon. Ce détail biographique, loin d'être une simple curiosité, est d'une importance capitale pour comprendre l'architecture mentale et digitale du futur bassiste.
Pendant une décennie, jusqu'à ses quinze ans, Éliard pratique l'accordéon de compétition à un niveau très élevé, collectionnant les prix et remportant notamment une Médaille d'Or dans la catégorie Excellence. L'accordéon exige une indépendance totale et contrariée des mains. La main gauche, en particulier, gère simultanément les basses fondamentales et les accords composés, ce qui inculque à l'instrumentiste une connaissance organique et intime de l'harmonie, de la construction des accords et des renversements.
Lorsque le jeune homme abandonne finalement le soufflet pour découvrir et se passionner pour la guitare basse, il ne repart pas de zéro. Il possède déjà un bagage théorique, une dextérité de la main gauche et une oreille harmonique que l'immense majorité des bassistes de rock n'acquièrent jamais au cours de leur vie. Fort de ce socle, Marc Éliard ne se tourne logiquement pas vers le punk ou le rock de garage, mais vers les musiques exigeantes que sont le jazz, le jazz-fusion et la musique d'improvisation libre.
Au début des années 1980, il évolue dans les cercles très fermés de la musique Zeuhl, ce courant musical inclassable, martial et cosmique initié en France par le groupe Magma. Entre 1981 et 1984, Marc Éliard accomplit ce qui constitue le rite de passage absolu pour toute section rythmique française : il est recruté et travaille aux côtés de Christian Vander, le légendaire batteur, compositeur et despote éclairé de Magma.
Éliard participe à quatre années de tournées mondiales intensives avec ce monstre sacré et enregistre en studio sur l'album Merci (sorti en 1984), posant notamment ses lignes de basse sur le titre « You ». Jouer avec Christian Vander n'est pas une simple ligne sur un curriculum vitæ ; c'est survivre à une école de l'exigence rythmique extrême. Cela nécessite une rigueur métronomique, une capacité d'écoute aiguë et une endurance physique capable de maintenir des transes rythmiques sur des tempos inhabituels pendant de longues périodes. Cette expérience forgera l'assise inébranlable et la discipline spartiate d'Éliard.
Parallèlement et par la suite, de 1983 à 1986, il joue et enregistre au sein du quartet de jazz Dromadaire, monté avec le guitariste Jean-Luc Chevalier (lui-même un ancien de Magma qui rejoindra plus tard Tri Yann). Avec cette formation, Éliard enregistre plusieurs albums salués par la critique spécialisée : Dromadaire (1984), Tibet (1986), Saharienne (1987), et Zantik le jazzman (1988). C'est d'ailleurs à cette époque, mû par une quête de pureté acoustique et de sonorités boisées, qu'il prend la décision radicale de revendre sa rare basse acoustique Takamine B10 pour financer l'acquisition d'une véritable contrebasse.
Ce bagage de jazzman, il ne l'abandonnera jamais totalement. Même au faîte de la gloire avec Indochine, "Marco" continuera de nourrir son âme de musicien d'improvisation en officiant comme bassiste pour des formations telles que le Yann Viet Free Songs Trio ou le Yann Viet Free Songs Project. Il prêtera également son groove au regretté chanteur écorché vif Mano Solo, enregistrant sur les albums Dehors (2000) et Les Animals (2004), ainsi qu'avec le chanteur Guillaume Payen.
Le Choc des Cultures et la Traversée du Désert (1992 - 1999)
Lorsque Marc Éliard intègre Indochine en 1992, onze ans après la création du groupe, la formation n'est plus au sommet de son art commercial. Le groupe entame ce qui sera qualifié par la presse de véritable "traversée du désert". Les années 1990 sont cruelles pour les héros des années 1980. Le raz-de-marée du grunge venu de Seattle (Nirvana, Pearl Jam) rend caduc le rock synthétique, tandis que l'émergence de la musique électronique et de la "French Touch" (Daft Punk, Air) ringardise les boîtes à rythmes d'ancienne génération. La presse rock française, souvent cynique, tire à boulets rouges sur Indochine.
En interne, les tensions culminent. Dominique Nicolas, épuisé, quitte le groupe en 1994, laissant Nicola et Stéphane Sirkis seuls à la barre de la composition. Indochine peine à retrouver son public massif, bien que des albums comme Un jour dans notre vie (1993, le premier sur lequel Marco apparaît en studio) ou Wax (1996) contiennent des pépites musicales.
Puis survient le drame absolu. Le 27 février 1999, Stéphane Sirkis (frère jumeau de Nicola, guitariste et claviériste historique) décède d'une hépatite B foudroyante à l'âge de 39 ans, alors que le groupe est en plein enregistrement de l'album Dancetaria. Indochine est à genoux.
Durant ces années d'une noirceur insondable, Marc Éliard prouve sa valeur inestimable. Par sa force tranquille, son professionnalisme absolu et son empathie, il devient le point d'ancrage indispensable de Nicola Sirkis. Bien qu'il se définisse lui-même comme le membre le plus discret de l'équipe, souvent positionné en retrait sur la scène, loin des harangues du chanteur, "Monsieur Marco" assure la survie structurelle de l'édifice musical. Grâce à sa formation de jazzman, il parvient à injecter un groove subtil et une respiration organique dans les compositions froides du passé, tout en s'adaptant à l'orientation de plus en plus rock, sombre et parfois industrielle que Nicola Sirkis tente d'insuffler au groupe pour assurer sa survie à l'aube des années 2000.
La Résurrection, le Stade et le Compositeur (2002 - 2015)
Le point de bascule historique d'Indochine — l'un des "come-backs" les plus spectaculaires de l'histoire de la musique européenne — intervient en 2002 avec la sortie de l'album Paradize. Avec l'arrivée du guitariste, claviériste et arrangeur Olivier Gérard, dit "oLi dE SaT" (qui avait commencé comme fan avant de proposer ses arrangements à Nicola Sirkis), le son d'Indochine se métamorphose radicalement.
Les guitares s'alourdissent considérablement, les programmations deviennent plus sombres, oppressantes et modernes, évoquant par instants les productions de Nine Inch Nails, de Marilyn Manson ou de Placebo. L'album Paradize s'écoule à plus d'un million et demi d'exemplaires en France, porté par le raz-de-marée médiatique du tube mélancolique J'ai demandé à la lune. Indochine redevient le plus grand groupe francophone.
L'Évolution du Rôle : Marc Éliard, Co-compositeur
Avec l'ère Paradize et les albums qui suivront, Marc Éliard n'est plus cantonné au seul rôle de bassiste d'exécution. Il devient un membre actif de la cellule de composition. Ses années passées à étudier l'harmonie complexe du jazz et à arranger pour des formations instrumentales lui permettent de proposer des suites d'accords et des riffs que le groupe intègre parfaitement.
L'analyse de la discographie d'Indochine sur les deux décennies suivantes révèle un compositeur prolifique, dont la signature se retrouve sur des titres majeurs :
| Album | Année de Sortie | Contributions à la Composition par Marc Éliard |
|---|---|---|
| Paradize | 2002 | Popstitute |
| Alice & June | 2005 | Les portes du soir, Un homme dans la bouche, Vibrator, June, Sweet Dreams, Le pacte, Harry Poppers |
| La République des Meteors | 2009 | Little Dolls, L World, Les aubes sont mortes |
| Black City Parade | 2013 | Belfast |
| 13 | 2017 | Henry Darger |
Sur ces œuvres, la conception de la ligne de basse par Marc Éliard diffère totalement de ce qui se faisait dans les années 1980. Dans un morceau à l'énergie punk comme Popstitute, la ligne de basse est massive, saturée, et rentre-dedans. L'assise fréquentielle qu'il fournit dans le bas du spectre permet à oLi dE SaT et à Boris Jardel (guitariste lead arrivé dans le groupe en 1998) de multiplier les couches de guitares distordues et de synthétiseurs stridents sans jamais que le mix ne s'effondre. C'est cette science du placement, ce "lock-in" parfait, qui donne au groupe la puissance physique requise pour affronter les concerts dans des stades immenses (comme le Stade de France, qu'Indochine est le premier groupe de rock français à remplir).
Le matos du Son "Marco"
L'équipement d'un musicien assurant 34 ans de tournées au plus haut niveau est un sujet d'étude fascinant. Comment s'équipe-t-on pour remplir le Stade de France, faire trembler des murs de subwoofers, tout en conservant une clarté harmonique sur un répertoire qui s'étale de 1981 à 2024 ?
Les Basses : De la Chaleur Vintage à la Précision allemande
S'il a avoué au cours d'interviews avoir traversé une longue "période Jazz Bass" pour sa polyvalence, Marc Éliard s'est progressivement tourné vers des instruments offrant un niveau de sortie beaucoup plus massif, capables de soutenir les accordages graves modernes exigés par les productions récentes d'Indochine.
-
Sandberg California VM4 Oliver Riedel Signature : C'est devenue l'arme de prédilection d'Éliard pour les tournées des années 2010 et 2020. Dans une interview, le bassiste confirme utiliser cette basse (conçue à l'origine par la marque allemande Sandberg pour le bassiste du groupe de métal industriel Rammstein). Sa particularité technique majeure réside dans son accordage : elle est montée et réglée pour être accordée en BEAD (Si - Mi - La - Ré). Cet accordage (qui correspond aux quatre cordes les plus graves d'une basse standard à cinq cordes) permet à Éliard de descendre dans des abysses fréquentiels sans sacrifier l'ergonomie et le confort d'un manche de quatre cordes. Les micros Sandberg, couplés à une électronique active, offrent un grondement rauque et puissant, idéal pour percer les murs de guitares de l'ère post-Paradize.
-
Lakland USA Series 44-60 (Vintage J) : Utilisée plus ponctuellement, cette basse de type Jazz Bass de très haut de gamme offre une lutherie d'exception et une résonance classique. Marco l'utilise pour les morceaux du répertoire originel nécessitant un son plus creusé dans les médiums (le fameux "growl"), typique pour des relectures en direct de titres comme L'Aventurier ou Canary Bay.
-
Fender Precision Bass 1966 (Modifiée) : L'histoire de cette basse est célèbre et sert souvent de leçon chez les luthiers. Éliard a fait l'acquisition d'une vénérable Fender Precision datant de 1966. Dans un élan d'expérimentation, il l'a confiée à un artisan pour la faire modifier radicalement : il l'a rendue fretless (défrettage du manche pour un son glissant de contrebasse) et y a ajouté de nouveaux micros creusant la lutherie. Il a par la suite exprimé de profonds et sincères regrets quant à ces modifications, qui ont altéré de manière irréversible le son et la valeur d'un instrument de collection inestimable.
-
Gibson Thunderbird IV : Régulièrement apparue sur des photos de scène, cette basse iconique au design asymétrique agressif et au son très "gras" (grâce à ses deux micros humbuckers) a souvent été déployée par Marco pour les morceaux les plus viscéralement rock du set.
L'Amplification et la Chaîne d'Effets
Pour amplifier ces lutheries de précision et remplir les arènes, Marc Éliard est resté fidèle au standard absolu et indémodable du rock de stade :
-
Ampeg SVT-CL Classic : La tête d'ampli tout lampes de 300 watts par excellence. Marco a déclaré utiliser le système Ampeg SVT, qui lui confère une chaleur inimitable, une compression naturelle des lampes lorsqu'elles sont poussées à fort volume, et ce grain indispensable pour transpercer un mix chargé de séquenceurs, de synthétiseurs et de guitares saturées.
Côté effets (pedalboard), bien que le bassiste soit un puriste fondamentalement attaché au son direct de ses doigts sur le bois, il intègre quelques pédales Boss pour sculpter des textures spécifiques :
-
Boss OD-1 OverDrive : Une pédale d'overdrive classique, utilisée pour apporter du mordant, de la saturation et du grain sur les refrains musclés ou pour rivaliser avec la distorsion des guitares.
-
Boss OC-2 Octaver : Qualifié "d'incontournable" par Éliard lui-même, cet octaver analogique mythique permet de synthétiser et de doubler la note jouée à l'octave strictement inférieure. Sur une basse déjà accordée en Si grave (BEAD), l'utilisation méticuleuse d'un octaver génère des infra-basses (sub-bass) redoutables, parfaites pour faire le pont entre l'énergie du rock organique et la froideur de l'électro sur des morceaux hybrides de la période Alice & June.
La Technique de Jeu : L'École de la Rigueur Silencieuse
Le jeu de Marc Éliard est une leçon d'humilité au service de la musique. Formé à la dure et complexe école du jazz-rock de Christian Vander, il ne s'autorise absolument jamais de démonstrations techniques hors de propos. Il n'y a pas de slap intempestif, de tapping échevelé ou de solos démonstratifs dans un concert d'Indochine.
Son jeu au médiator, imposé sur une grande partie du répertoire des années 1980 pour garantir une attaque précise et tranchante respectueuse des arrangements originaux de Dominique Nicolas, alterne avec un jeu aux doigts, pulpeux, rond et profond sur les ballades, les sections acoustiques ou les titres plus organiques. À la différence de bassistes "percussifs" (comme Flea ou Les Claypool), Éliard pense son instrument en termes de notes tenues, de soutien harmonique et de placement temporel absolu. Il applique le précepte que l'on retrouve souvent chez les immenses contrebassistes de jazz : "Jouer la bonne note, au bon moment, et surtout, pour la bonne durée".
L'Ultime Section Rythmique et les Tournées Pharaoniques (2015 - 2026)
Un bassiste, quel que soit son génie, n'est rien s'il n'est pas solidement arrimé à son batteur. Au cours de ses trente-quatre années de carrière au sein d'Indochine, Marc Éliard a dû s'adapter à la frappe de plusieurs musiciens. Après l'ère de Jean-My Truong, puis celle de François Soulier (dit "Mr. Shoes" de 2002 à 2014), un nouveau batteur intègre officiellement la formation le 4 avril 2015 : le Suédois Ludwig Dahlberg.
L'arrivée de Dahlberg (ancien batteur du groupe garage punk The (International) Noise Conspiracy, et musicien au groove rock extrêmement puissant et direct) va créer un tandem rythmique redoutable avec Éliard. Le jeu de Dahlberg, explosif et très physique, nécessite une basse capable de "coller" littéralement à la grosse caisse tout en conservant une parfaite lisibilité mélodique. Marc Éliard excelle dans cet exercice d'empathie musicale.
Sur des tournées monumentales et technologiquement démesurées comme le 13 Tour (2018), le Central Tour (2022) (qui a vu Indochine jouer sur une gigantesque scène centrale avec un écran vidéo à 360 degrés dans les plus grands stades de France), le mur de son généré par le duo Éliard-Dahlberg a été salué comme l'un des plus denses et des plus implacables de la scène live européenne.
Babel Babel et l'Arena Tour : L'Apothéose
Le 7 septembre 2024, sept ans après l'album 13, Indochine crée l'événement en sortant son quatorzième album studio, le très dense et ambitieux Babel Babel, riche de 17 titres. Enregistré en partie au mythique studio ICP de Bruxelles, ce double album a rapidement atteint la première place des ventes, étant certifié triple disque de platine. Le single phare, Le chant des cygnes, démontre une fois de plus la capacité du groupe, et de sa section rythmique, à produire des hymnes fédérateurs.
Pour accompagner cet opus colossal, Indochine se lance en 2025 dans l'Arena Tour, une série gigantesque totalisant plus de 110 concerts à travers la France, la Belgique et la Suisse, rassemblant un total hallucinant de plus d'un million et demi de spectateurs. C'est à l'issue de cette tournée titanesque, dont la toute dernière date s'est tenue à l'Accor Arena (Bercy) à Paris le 7 mars 2026, que l'histoire du groupe va prendre un tournant inattendu et décisif.
Octobre 2026, Le Grand Départ de "Mr. Marco"
Le dimanche 4 octobre 2026 restera une date marquante dans la chronologie d'Indochine. Ce jour-là, sur ses réseaux sociaux personnels (Instagram et Facebook), Marc Éliard publie un message qui provoque une onde de choc, mêlée d'un immense respect, au sein de l'inconditionnelle "Indo Family". À l'âge de 68 ans, et après avoir passé trente-quatre années ininterrompues à tenir la basse d'Indochine (de 1992 à 2026), "Mr. Marco" annonce officiellement sa retraite définitive du monde de la musique professionnelle.
Il rédige un texte sobre et émouvant : « J'ai décidé de tourner la page et ranger ma basse. Merci à Nicola pour ces trois incroyables décennies. Surtout un énorme merci à vous, le public ! ». Dans ce message d'adieu, il prend également le soin de remercier le management, ses camarades de scène (oLi dE SaT, Boris Jardel, Ludwig Dahlberg), les équipes techniques de l'ombre, les labels et les producteurs.
L'élégance de cette sortie est saluée unanimement par la presse spécialisée et généraliste. Contrairement à de nombreuses histoires du rockémaillées de conflits d'ego, de procès ou de drames, il n'y a ici aucune animosité, aucun règlement de comptes. Il s'agit simplement du désir parfaitement légitime d'un musicien ayant passé sa vie entière sur les routes, dans les bus de tournée et dans les studios, de consacrer enfin du temps à sa famille et à ses proches, loin des projecteurs aveuglants et du fracas des arènes. Marco a choisi de "sortir par la grande porte", clôturant son magistral chapitre sur l'immense succès public de l'Arena Tour.
L'annonce soudaine de cette retraite a immédiatement soulevé une question logistique brûlante pour les fans, ainsi que pour les observateurs du monde de la basse. En effet, pour accompagner la sortie au cinéma du film captant l'intégralité du concert de l'Arena Tour (sortie nationale prévue le 20 novembre 2026), Indochine a programmé une courte série de neuf concerts exceptionnels de "lancement" fin novembre et début décembre 2026. Ces dates incluent notamment trois soirs à La Seine Musicale à Paris, trois soirs à Forest National à Bruxelles (les 8, 9 et 10 décembre), et des représentations à l'Arena de Genève. La billetterie affichant déjà complet pour la quasi-totalité de ces dates événementielles, le suspens fut d'abord entier quant à l'identité du remplaçant capable de combler l'absence scénique et sonore de ce pilier historique.
La Relève - L'Arrivée de Pierre Dubost (2026 - ...)
Le mystère entourant la succession de Marc Éliard n'a finalement pas duré jusqu'aux concerts de fin d'année. Le 23 octobre 2026, à l'occasion de l'enregistrement de la cérémonie des NRJ Music Awards où Indochine a reçu un prix d'honneur pour l'ensemble de sa carrière, le groupe a officiellement présenté son nouveau bassiste sur scène : Pierre Dubost.
Un Musicien Chevronné au Pédigrée Impressionnant
Loin d'être un novice, Pierre Dubost est un musicien de l'ombre extrêmement expérimenté de la scène française. Avant d'intégrer l'aventure colossale d'Indochine, il a accompagné en studio et en tournée une grande variété d'artistes prestigieux, passant aisément d'univers intimistes à des productions rock. On l'a ainsi vu jouer aux côtés de Keren Ann, Julien Clerc, Raphaël ou encore au sein du groupe Tarmac. Depuis 2019, il était d'ailleurs devenu le bassiste attitré du guitariste et producteur Yarol Poupaud, avec qui il a enchaîné plus d'une centaine de dates et participé à l'enregistrement de l'album Hot Like Dynamite. Parallèlement à sa carrière d'accompagnateur très demandé, Pierre Dubost s'est illustré depuis 2002 dans le rôle d'Adam Clayton au sein du projet Tribute U2 Revolution, et a également porté son propre projet rock-pop, Sonic Satellite, dans lequel il officie à la fois à la basse et au chant.
Influences Post-Punk et Lutherie Rock
Le profil musical de Pierre Dubost s'intègre parfaitement à l'ADN et aux origines d'Indochine. Ayant découvert son instrument à l'âge de 16 ans, ses influences premières puisent directement dans la sève du post-punk, du rock gothique et de la new wave britannique. Il cite spontanément des groupes comme Joy Division, Bauhaus, The Sisters of Mercy et The Cure comme déclencheurs de sa vocation. Pierre Dubost voue une admiration toute particulière à Peter Hook (Joy Division, New Order), Simon Gallup (The Cure) et Phil Lynott (Thin Lizzy). De ces mentors, il a hérité d'une approche où la basse ne se contente pas d'un rôle de fondation, mais devient un véritable instrument mélodique dont « les lignes se chantent ».
Afin de forger cette identité sonore imposante, le musicien a très tôt délaissé sa première Fender Jazz Bass (qu'il réserve aujourd'hui plutôt aux productions funk ou purement pop) au profit de la légendaire Fender Precision Bass. Il possède notamment des modèles de 1976 et de 1977, privilégiant la Precision pour la sensation physique qu'elle procure et pour l'obtention d'un son « plus rock, plus de largeur et de rondeur ». Dans son arsenal, on compte également une Music Man de 1980.
Sa philosophie de musicien et du rôle de bassiste au sein d'un groupe tient en trois mots qu'il érige en préceptes absolus : « Le tempo, le groove, l'écoute ». Avec le recrutement de Pierre Dubost, Indochine s'assure ainsi les services d'un artisan redoutable et aguerri.
L'Empreinte Indélébile des Fréquences Graves
Si l'on prend le recul nécessaire pour observer la trajectoire monumentale d'Indochine à travers le prisme exclusif de ses bassistes, on lit en filigrane l'évolution complète de la musique populaire et des techniques de production françaises des quarante-cinq dernières années.
Dominique Nicolas a apporté la vision d'un pionnier de la new wave, utilisant la basse comme un couteau rythmique tranchant au milieu de synthétiseurs froids, forgeant ainsi l'identité sonore qui a fait exploser le groupe dans les années 1980. Diego Burgard, quant à lui, a été le roc organique indispensable lors du passage délicat du groupe à l'échelle des stades sud-américains et européens, humanisant la machine et permettant aux guitares de s'envoler.
Marc Éliard restera pour la postérité "Le Bassiste" d'Indochine, le maître incontesté de l'assise grave. Par sa formation initiale de jazzman, son passé disciplinaire avec Magma, sa rigueur héritée de l'accordéon de compétition et son humilité rare dans ce milieu, il a su faire ce qui semblait impossible : traverser le désert artistique des années 1990, absorber les mutations industrielles et métal des années 2000 avec oLi dE SaT, et verrouiller le groove des stades modernes avec une puissance implacable et sans faille. En trente-quatre ans de carrière, il a défini, sculpté et maintenu le son des fréquences graves du plus grand groupe de rock français.
Alors que l'ombre tutélaire de "Mr. Marco" plane encore sur la scène, Indochine s'apprête à aborder un tout nouveau chapitre de sa longue histoire. Pierre Dubost, qui a désormais la lourde tâche d'endosser la basse, devra succéder non pas à un simple musicien d'accompagnement, mais à un pilier porteur de l'édifice musical français. Sur Gravebasse.com, nous resterons profondément attentifs, les oreilles rivées sur ces basses fréquences qui, depuis 1981, font danser les foules, de Paris à Lima, du Rose Bonbon aux arènes démesurées, et de l'ombre à la lune.
Ajouter un commentaire
Commentaires