L'histoire du rock est pavée de héros discrets, de figures de l'ombre dont les noms échappent parfois aux encyclopédies, mais dont l'empreinte sonore définit des décennies entières de musique. La fin des années 1970 est indissociable d'une révolution silencieuse orchestrée au cœur de la tempête créative de David Bowie. Entre 1976 et 1980, le caméléon britannique a traversé sa période la plus vertigineuse, de l'odyssée funk glaciale de Station to Station jusqu'à l'avant-garde de la « Trilogie Berlinoise » et l'apogée new wave de Scary Monsters (And Super Creeps). Le socle inébranlable de ce monument musical portait un nom : George Murray.
George Murray a été l'ancre rythmique et la chaleur soul qui empêchait les expérimentations électroniques de Bowie et de Brian Eno de s'évaporer dans la stratosphère. Des clubs de New York aux scènes mondiales, pour finalement trouver refuge dans l'administration scolaire californienne, le parcours de ce maître du "pocket" est l'une des sagas les plus cools, intenses et douces-amères de l'industrie musicale.
L'Appel du Rythme et le Rêve des Fûts
La fascination de George Murray pour la musique s'enracine dans la déferlante de la « British Invasion » des années 1960. L'explosion planétaire des Beatles, la fougue des Dave Clark Five, l'énergie brute des Yardbirds et le blues électrifié de John Mayall constituent la bande-son de sa jeunesse. Ce qui captive magnétiquement l'oreille du jeune adolescent n'est cependant pas la mélodie vocale ou les solos de guitare, mais le moteur même de ces formations : la section rythmique.
L'ironie fondatrice de la carrière de ce bassiste légendaire réside dans sa vocation première. Dès la classe de cinquième (7th grade), l'obsession de George Murray est de devenir batteur. Le rythme coule dans ses veines, et il commence à prendre des cours de percussions, s'imprégnant de la dynamique, du tempo et du placement. Cette genèse percussive est la clé absolue pour décrypter son futur style à la basse : une attaque franche, un placement rythmique infaillible et une capacité télépathique à s'enrouler autour de la grosse caisse. Le bassiste Carmine Rojas, qui succédera plus tard à Murray au sein du groupe de Bowie, partagera d'ailleurs cette même genèse, ayant lui aussi débuté par la batterie.
Cependant, la réalité économique des quartiers new-yorkais vient freiner cette ambition. L'acquisition d'un kit de batterie complet, scintillant et imposant comme ceux de ses idoles, représente un investissement colossal. Le jeune Murray passe ses hivers à déneiger les allées et ses étés à tondre les pelouses de son voisinage pour accumuler quelques dollars, mais la somme reste dérisoire face au prix des fûts. Contraint de trouver une alternative pour canaliser son énergie musicale, il jette son dévolu sur un instrument plus abordable et tout aussi crucial pour le groove : la guitare basse.
Les Premières Armes : La Hagstrom et le Robot Guild
Le premier instrument sur lequel George Murray fait ses gammes est une basse Hagstrom à diapason court (short-scale), l'une des premières éditions de la marque suédoise. Pour faire vibrer ces quatre cordes, il s'équipe d'un amplificateur Guild Thunder, une machine de guerre d'époque qu'il décrit lui-même avec affection et amusement. L'engin, imposant et lourd, était composé d'une enceinte abritant deux haut-parleurs de 12 pouces, surmontée d'une petite tête d'amplification qui lui donnait l'apparence insolite d'un robot.
Soutenu par des parents dévoués qui acceptent de le véhiculer avec cet équipement encombrant à travers la ville, Murray commence à forger son endurance dans divers petits groupes locaux. Les répétitions s'enchaînent dans les caves et les garages de New York, jetant les bases d'une éthique de travail irréprochable. Ce n'est que plus tard, durant ses années d'études supérieures, qu'il fera l'acquisition de son premier instrument véritablement professionnel : une Fender Precision Bass avec une finition satinée et un manche en érable, un instrument qui définira sa signature sonore.
Le Chauffeur de Taxi, la Soul Music et le D.A.M. Trio
Le talent brut nécessite d'être canalisé, et George Murray comprend très tôt que la maîtrise de son art passera par une éducation musicale rigoureuse. Ambitieux, il auditionne pour la très prestigieuse Manhattan School of Music à la contrebasse, mais essuie un refus. Loin de briser sa détermination, cet échec le pousse à s'inscrire au Bronx Community College, puis à l'Université de New York (NYU) où il poursuit des études approfondies en musique et en contrebasse.
Une Pédagogie Avant-Gardiste
Sur le plan de l'apprentissage privé, Murray étudie d'abord pendant environ deux ans avec Jimmy Garretson, avant de croiser la route d'un mentor décisif : Ed Lord. Dans le New York des années 70, les conservatoires et les professeurs considéraient encore largement la basse électrique comme un instrument secondaire, un simple dérivé pauvre de la contrebasse classique. Ed Lord, à l'inverse, était l'un des rares pédagogues de la ville à enseigner la guitare basse comme un instrument unique, autonome, avec ses propres techniques, son propre phrasé et sa propre dignité. Cette approche moderne et décomplexée permet à Murray de ne pas jouer de la basse électrique comme un contrebassiste frustré, mais d'en exploiter tout le potentiel intrinsèque.
Durant cette période d'effervescence étudiante, le quotidien de Murray est un marathon. Pour financer ses études, son matériel et son loyer, il devient chauffeur de taxi à Manhattan. Sillonnant les rues frénétiques de New York au volant de son "yellow cab", il s'imprègne des vibrations de la ville. Le soir, il écume les clubs du sud de la métropole, accumulant les sessions d'enregistrement occasionnelles et les engagements dans divers théâtres. Ce statut de musicien "hustler", typique de la scène new-yorkaise, lui confère une polyvalence et un professionnalisme à toute épreuve.
L'Appel de la Route : L'Aventure George McCrae
Le véritable rite de passage de Murray dans la cour des grands musiciens de tournée ("touring cats") se produit par l'entremise d'un ancien collègue de la Western Union. Ce dernier l'informe que le chanteur R&B et soul George McCrae, alors en pleine ascension internationale avec le tube disco Rock Your Baby, est à la recherche urgente d'un backing band pour une vaste tournée. Murray passe l'audition avec succès et, dans un délai fulgurant de 48 heures, boucle ses valises pour rejoindre la tournée.
L'aventure avec George McCrae dure près de neuf mois. Elle débute à Toronto, se poursuit par deux intenses tournées européennes à bord d'un simple bus Volkswagen, et s'achève sur le continent sud-américain. Cette école de la route est fondamentale. Murray y apprend l'art de soutenir vocalement un leader de R&B, la discipline des rythmiques disco où le moindre décalage temporel est fatal, et le sens du spectacle. C'est d'ailleurs lors de cette tournée qu'il fait l'acquisition de costumes de scène disco extravagants, des tenues scintillantes qui auront plus tard un effet inattendu sur un certain rockstar britannique.
La Naissance d'une Alchimie : Rencontre avec Davis et Alomar
De retour à New York, les connexions décisives se nouent au sein des couloirs du Bronx Community College. Un étudiant y présente à George Murray un batteur de jazz-fusion dont le jeu instinctif, influencé par la légende Elvin Jones, défie la gravité : Dennis Davis. Le coup de foudre musical est immédiat. Les deux hommes commencent à jammer frénétiquement, explorant les limites du groove au sein d'un trio expérimental.
C'est par l'intermédiaire de Dennis Davis que Murray fait la connaissance d'un troisième élément central : le guitariste rythmique Carlos Alomar. Ce dernier, véritable maître de la syncope funk et directeur musical né, intègre Murray dans son propre groupe, Listen My Brother. Cette formation aura même l'honneur de réaliser des apparitions musicales régulières dans la célèbre émission télévisée éducative Sesame Street. Sans même le réaliser, Davis, Alomar et Murray viennent de cimenter les fondations rythmiques qui allaient redéfinir la musique pop de la décennie suivante.
| Le D.A.M. Trio | Rôle et Caractéristiques Musicales | Impact dans la Musique de Bowie |
|---|---|---|
| Dennis Davis (Batterie) | Batteur de jazz-fusion pur. Jeu volcanique, chops complexes, approche imprévisible inspirée de John Coltrane. | Le moteur sauvage. Fournissait l'énergie brute, les breaks inattendus et la virtuosité technique. |
| Carlos Alomar (Guitare) | Architecte funk. Jeu de guitare rythmique chirurgical, expert en accords et en structures soul. | Le lien harmonique. Traduisait les concepts avant-gardistes de Bowie en grilles d'accords jouables et structurées. |
| George Murray (Basse) | Ancrage R&B solide, approche métronomique, flegme absolu, jeu "dans la poche" (in the pocket). | La fondation de l'édifice. Maintenait la cohésion, permettant à Davis de s'envoler sans faire s'écrouler le rythme |
Le claviériste Roger Powell, qui côtoiera ces musiciens, analysera plus tard cette dynamique avec justesse : la puissance du groupe résidait dans ce contraste absolu. Là où Davis multipliait les explosions percussives, Murray restait stoïque, imperturbable, ancrant la musique dans un groove R&B tellurique. Sans le calme et la précision de Murray, l'énergie du D.A.M. Trio aurait consumé la musique de l'intérieur.
L'Audition Magique et l'Enregistrement de Station to Station
L'année 1975 marque un tournant radical pour David Bowie. Après avoir vampirisé la soul américaine avec l'album Young Americans (auquel Davis et Alomar avaient déjà largement contribué), le Thin White Duke s'est exilé à Los Angeles. Dévoré par de sévères addictions et fasciné par l'occultisme, il cherche une nouvelle section rythmique capable de concrétiser sa vision d'une musique à la fois funk, mécanique et européenne.
Le Demi-Tour du Destin
Le mois de septembre 1975 s'apprête à faire basculer la vie de George Murray. Sur le point de quitter le domicile de ses parents dans le Queens pour repartir sur les routes, le bassiste franchit le seuil de la porte. Réalisant qu'il a oublié un objet à l'intérieur, il fait demi-tour. C'est à la seconde exacte où il repasse le pas de la porte que le téléphone familial se met à sonner. Son père décroche et l'interpelle : « Attends une minute, attends une minute, il est là ! ».
Au bout du fil, Dennis Davis appelle depuis Los Angeles. Il informe son comparse que David Bowie recherche d'urgence un bassiste pour entamer l'enregistrement de son nouvel opus, Station to Station. Forts de la confiance aveugle que Bowie leur accordait, Davis et Alomar avaient recommandé Murray sans la moindre réserve. Pour Murray, la décision est immédiate. Trois jours plus tard, il atterrit en Californie, traverse la ville tentaculaire et pousse les portes d'un studio de répétition anonyme sur Cahuenga Boulevard.
La Création de "Golden Years"
La première rencontre avec l'icône est désarmante de simplicité. Bowie s'avance, lui serre la main chaleureusement et déclare avec flegme : « Salut, je m'appelle David. Voici la chanson que je veux faire ». Ce morceau, c'est "Golden Years". Plutôt que de lui distribuer des partitions ou des directives strictes, Bowie s'installe au clavier et expose la philosophie du morceau : l'idée poétique selon laquelle les « années dorées » d'une vie ne sont pas dans le passé ou le futur, mais se forgent dans l'instant présent.
Bowie plaque les accords de piano sur les huit premières mesures, indique vaguement la notion de tempo et de placement rythmique de la basse, puis s'efface. Cette audition en direct se métamorphose instantanément en session d'écriture. Bénéficiant d'une liberté totale, George Murray sculpte instinctivement la ligne de basse iconique de "Golden Years". Son phrasé, rebondissant et irrésistible, insuffle au titre son groove singulier, propulsant la mélodie avec une efficacité redoutable sans jamais devenir intrusif. Bowie est conquis. Le poste lui appartient.
Le Luxe du Temps : Cherokee Studios
Les sessions d'enregistrement de l'album Station to Station se déroulent aux célèbres Cherokee Studios de Los Angeles. Pour Murray, habitué au rythme stakhanoviste des sessions new-yorkaises où le budget chronométré obligeait à mettre en boîte un maximum de pistes rythmiques dans un minimum de temps, l'approche de Bowie est un choc luxueux. La production alloue cinq semaines complètes pour n'enregistrer que six pistes rythmiques. Une aberration économique pour l'époque, mais une nécessité absolue pour l'expérimentation.
La méthode Bowie s'avère fascinante. À l'exception notable de la toute première section du morceau épique "Station to Station" (où le chanteur dicta précisément la ligne de basse martiale à exécuter), Bowie ne donnait quasiment aucune directive stricte à son bassiste. Le D.A.M. Trio recevait les grilles d'accords et prenait le contrôle absolu de l'arrangement rythmique. Le chef-d'œuvre de dix minutes "Station to Station" fut d'ailleurs répété et enregistré en studio comme une seule et unique composition continue, assemblant trois ou quatre mouvements distincts en une fresque d'une tension inouïe. Le groove massif de Murray, posé en live avec Alomar et Davis (et potentiellement Bowie au piano ou Earl Slick à la guitare), devient la colonne vertébrale du son de 1976.
La Scène, le Disco et le Matériel d'Exception (Gear)
Le succès monumental de Station to Station propulse George Murray sur les plus grandes scènes du monde lors de la tournée Isolar de 1976, puis Isolar II en 1978. La réalité d'une tournée des stades avec l'artiste le plus scruté de l'époque aurait pu être chaotique, mais Murray la décrit avec un détachement professionnel : la folie environnante était contrebalancée par une structure implacable où l'unique objectif était d'être parfait sur scène à l'heure dite, soir après soir.
C'est sur ces gigantesques scènes que le grand bassiste (qui frôle le mètre quatre-vingt-dix) impose une présence visuelle inattendue. Conservant dans ses valises les tenues de scène acquises lors de sa tournée soul avec George McCrae, Murray apparaît parfois vêtu d'ensembles disco extravagants et scintillants. Le contraste avec l'esthétique expressionniste et glaciale du Thin White Duke était si saisissant que, lors d'un concert, David Bowie s'est littéralement arrêté de chanter, figé sur place, dévisageant l'accoutrement disco de son bassiste avec une perplexité amusée avant de reprendre le fil de sa prestation. Des apparitions télévisées mémorables, telles que l'émission allemande Musikladen enregistrée à Brême en mai 1978, graveront à jamais l'image de ce groupe surpuissant et de ce bassiste imposant, parfois affublé d'un chapeau haut de forme, distillant des lignes de basse monumentales.
L'Arsenal du Groove : De la Precision à la Travis Bean
Le secret du placement de George Murray réside dans un choix de matériel méticuleux, combinant l'héritage de la soul des années 60 et les innovations technologiques des années 70. Loin des sons sur-traités, Murray recherchait avant tout l'impact, la chaleur et la clarté.
| Équipement | Spécifications et Détails | Utilisation et Contexte Sonore |
|---|---|---|
| Fender Precision Bass | Basse principale. Finition sombre (parfois décrite comme noire ou satinée), touche en érable, montée en cordes à filet plat (D'Addario Flatwounds). | L'arme absolue pour le groove R&B. Les cordes à filet plat offraient le "thump" sourd et profond caractéristique des bassistes de la Motown, créant un socle chaud sous les synthétiseurs de Bowie. Jouée aux doigts, ou en technique slap/pop sur "Ashes to Ashes". |
| Travis Bean Bass | Instrument révolutionnaire de la fin des années 70, reconnaissable à son manche traversant en aluminium massif. Montée en cordes à filet rond (Carl Thompson Wirewounds). | Déployée principalement sur la tournée Isolar II (1978). Offrait un son plus agressif, rugueux et tranchant. Souvent jouée au médiator (pick) pour attaquer les lignes post-punk avec une précision mécanique. |
| Ampeg SVT | Lors de la toute première répétition à Los Angeles, Bowie a demandé à Murray sur quoi il souhaitait jouer. La réponse fut immédiate : un Ampeg SVT. Il utilisait généralement deux têtes d'amplification SVT de 300 watts, drivées par un égaliseur stéréo bi-amplifié. | Le mur de son. Cette configuration délivrait une pression acoustique phénoménale sur scène, tout en garantissant un signal pur et défini en studio. Bowie et le producteur Tony Visconti faisaient le choix de laisser la piste de basse de Murray quasi vierge de tout traitement, pour ancrer les morceaux de manière organique. |
| Pédales d'Effets | Pédale phaser Mutron et flanger MXR. | Employées avec parcimonie pour ajouter une dimension spatiale et psychédélique au son de la basse, particulièrement lors de l'utilisation de la Travis Bean sur les titres les plus froids du répertoire. |
La Trilogie Berlinoise et les Stratégies Obliques
Fuyant la paranoïa et les excès destructeurs de Los Angeles, Bowie s'exile en Europe. Ce périple, qui passera par le château d'Hérouville en France et s'achèvera dans l'ombre du mur de Berlin, donnera naissance à une trilogie mythique : Low (1977), Heroes (1977), et Lodger (1979). La section rythmique D.A.M. suit son leader dans cette aventure avant-gardiste. C'est à ce moment qu'un élément perturbateur d'envergure fait son entrée : le claviériste et théoricien Brian Eno.
Le Choc Conceptuel : R&B vs Avant-Garde
L'introduction de Brian Eno dans l'écosystème du groupe représente un choc culturel majeur pour George Murray. Formé à l'école de la soul, du groove et de la structure R&B, le bassiste se retrouve soudain confronté à un intellectuel qui utilise des cartes de tarot conceptuelles, les fameuses Oblique Strategies. Ces cartes étaient tirées au sort en studio pour dicter des contraintes absurdes ou poétiques visant à briser les habitudes musicales (ex: « Honore ton erreur comme une intention cachée », « Transforme le tempo »).
Pour Murray, les directives d'Eno étaient profondément déstabilisantes. Il avouera plus tard que cette direction conceptuelle exigeait de sa part un effort intellectuel et d'adaptation colossal. Le langage de l'avant-garde lui était « totalement étranger » ("foreign"), et il lui fallait lutter pour traduire ces concepts abstraits en lignes de basse tangibles. La philosophie de Bowie et d'Eno s'appuyait sur le triomphe du processus sur la structure : on enregistrait souvent les premières prises, même imparfaites, pour capturer la spontanéité, quitte à déconstruire le morceau par la suite. Le rôle du D.A.M. Trio devenait alors crucial : ils devaient bétonner une fondation rythmique indestructible sur laquelle Eno et Bowie pouvaient ensuite empiler leurs strates de synthétiseurs, de guitares trafiquées et de manipulations sur bande.
La Magie Mixolydienne de "Sound and Vision"
Le titre "Sound and Vision", perle de l'album Low, est la quintessence absolue de cette friction entre chaleur funk et froideur européenne. La construction de ce morceau est un miracle d'équilibre. Tandis que Dennis Davis maltraite sa batterie (dont la caisse claire, passée dans un des premiers modèles d'Eventide Harmonizer par le producteur Tony Visconti, chute de deux octaves pour sonner comme une déflagration industrielle), George Murray tisse une toile de basse enivrante.
L'analyse musicale contemporaine de la ligne de "Sound and Vision" fascine toujours les bassistes. S'articulant autour d'une boucle hypnotique de trois minutes, la ligne exploite avec maestria les nuances du mode mixolydien (bien que certains analystes claviers arguent pour une grille en Sol majeur naturel descendant sur G, Am, D). Murray transforme une séquence harmonique simple en une danse mélancolique. Sans cette ligne de basse, qui est l'un des rares éléments totalement organiques et humains du mixage, la chanson sombrerait dans une dépression synthétique. Ce contraste définit la Trilogie Berlinoise : le futurisme froid adouci par la pulsation chaude d'un bassiste de soul. Murray se souviendra d'ailleurs que sa ligne de basse préférée de toute cette époque demeure "The Secret Life of Arabia", un final chaloupé et funk qui clôture l'album Heroes dans un élan inattendu.
Le Sabotage Volontaire : "Boys Keep Swinging"
Sur l'album Lodger, dernier volet de la trilogie, Bowie et Eno décident de pousser les limites de la déconstruction. Conscients que le trio D.A.M. est devenu une machine trop parfaite, trop virtuose, ils imposent un changement d'instruments drastique lors de l'enregistrement du titre "Boys Keep Swinging". Le but : retrouver l'urgence, la maladresse et la brutalité d'un groupe de garage rock débutant.
Le guitariste Carlos Alomar est propulsé derrière la batterie, le batteur Dennis Davis s'empare de la guitare basse, et George Murray se retrouve cloué derrière les claviers. Ce sabotage organisé donne naissance à un morceau chancelant, agressif et délicieusement punk. Bien que la partie de clavier jouée par Murray ait finalement été largement effacée ou noyée dans le mixage final (et que Tony Visconti ait potentiellement rejoué une ligne de basse de consolidation sur les bandes maîtresses), cet épisode illustre la capacité de Murray à abandonner son ego de virtuose au profit de l'expérience artistique globale dictée par le Thin White Duke.
L'Interlude Mécanique : L'Idiot d'Iggy Pop
Durant l'exode européen de 1976, David Bowie entraîne dans son sillage une autre icône en perdition : Iggy Pop. Désireux de sevrer l'Iguane de ses addictions et de relancer sa carrière après l'implosion des Stooges, Bowie produit, co-écrit et supervise le premier album solo d'Iggy, The Idiot (1977).
Les fondations de ce disque poisseux et révolutionnaire sont d'abord posées au Château d'Hérouville en France. Les rythmiques initiales sont assurées par le batteur français Michel Santangeli, tandis que l'ingénieur du son maison, Laurent Thibault (bassiste du groupe Magma), enregistre de nombreuses parties de basse sur une Rickenbacker. Cependant, Bowie sent que le projet nécessite une assise plus lourde, un groove mécanique à la croisée des chemins entre le funk de James Brown et l'électronique de Kraftwerk (les deux références avouées d'Iggy Pop pour cet album). Bowie fait alors appel à son escouade d'élite : Dennis Davis et George Murray.
Le Mystère de la Rickenbacker LJ1125
Sur ces sessions, ainsi que sur l'enregistrement du titre "Heroes" de Bowie (qu'il joue intégralement au médiator pour un son perçant), George Murray déploie un instrument massif et mythique : une Rickenbacker 4001.
Les spécifications de cet instrument ont alimenté les discussions des collectionneurs sur les forums spécialisés. Construite en octobre 1972 (numéro de série LJ1125) et achetée par Murray à New York en 1973, cette basse était réputée pour son poids écrasant, synonyme d'un sustain interminable et de fréquences graves abyssales. Modifiée au fil du temps (le micro chevalet d'origine, démagnétisé et perdant ses aigus, fut remplacé, tout comme le chevalet, substitué par un modèle Hipshot noir plus précis), elle arborait une reliure (binding) noire et blanche qui avait dramatiquement jauni sous la fumée des studios. Détail anecdotique mais ô combien rock'n'roll : les deux serrures de son étui d'origine ayant été brisées lors d'une tentative de vol, Murray sécurisait la précieuse caisse avec une simple ceinture de pantalon.
C'est avec cet instrument au mordant exceptionnel que Murray double, remplace ou consolide les rythmiques de The Idiot. Son jeu sombre et lourd sur des hymnes proto-industriels comme "Sister Midnight" et le monumental "Mass Production" définit le son de l'album. Sans le savoir, Murray venait de poser la première pierre de la basse gothique et post-punk, une esthétique sonore qui allait matrixer des groupes comme Joy Division, Bauhaus, et Magazine dans les mois qui suivirent.
Scary Monsters, l'Apothéose et la Fin Abrupte
À l'aube des années 1980, le groupe se réunit pour l'album Scary Monsters (And Super Creeps). Ce disque opère une synthèse magistrale entre les expérimentations glaçantes de Berlin et l'efficacité pop de la période américaine. Pour ces sessions, Murray fait évoluer son matériel et adopte une basse B.C. Rich Eagle, un instrument moderne équipé d'une électronique active complexe. Exploitant les micros mis hors phase ("out of phase"), il sculpte des textures sonores inédites, prouvant sa capacité à évoluer avec la technologie de son temps.
L'apothéose de cet album, et de la carrière de Murray avec Bowie, se concrétise sur le single "Ashes to Ashes". S'éloignant de son traditionnel jeu aux doigts hérité de la Motown, Murray utilise la technique du slap et du pop (tiré/claqué) sur sa Fender Precision. Cette ligne syncopée, brillante et terriblement moderne, soutient l'un des plus grands succès de Bowie. Le 15 décembre 1979, le trio apparaît en direct sur le plateau de l'institution télévisuelle américaine Saturday Night Live pour y interpréter "The Man Who Sold the World" et "Boys Keep Swinging". La machine D.A.M. est au sommet de sa gloire et de sa sophistication.
Et pourtant, ce passage télévisé sera la dernière fois que George Murray croisera le regard de David Bowie.
Le Silence Téléphonique et l'Ascenseur
Le fonctionnement de David Bowie était celui d'un artiste en perpétuelle mutation. Lorsqu'une époque musicale était révolue, il muait, changeait de collaborateurs, de producteurs et de musiciens avec la même facilité qu'il changeait de costumes. Au début des années 80, Bowie prépare le virage funk-commercial de l'album Let's Dance avec le producteur Nile Rodgers. La section rythmique légendaire qui l'avait accompagné pendant cinq ans est simplement balayée.
La brutalité de l'industrie musicale ne réside pas toujours dans les mots, mais dans le silence. « Je n'ai pas eu de licenciement formel, je n'ai pas été viré, ils ne m'ont juste jamais rappelé », explique George Murray avec une lucidité douloureuse. « Je n'ai même pas reçu un petit mot de David pour me dire qu'il était temps de passer à autre chose... Ce fut très difficile ».
Cette sensation d'avoir été utilisé, mâché puis recraché par le système provoque une immense désillusion chez le bassiste. Le destin se montrera même d'une ironie cinglante : quelques mois plus tard, George Murray, de passage dans un hall d'hôtel ou de studio, se retrouve coincé dans un ascenseur en compagnie de son ami Carlos Alomar et du nouveau bassiste de Bowie, Carmine Rojas. Rongé par l'amertume, la petite voix dans la tête de Murray le pousse à confronter son remplaçant. « J'étais tenté de lui lâcher : 'Hé Carmine, est-ce que tu joues bien mes parties ?' », se souvient-il. C'est finalement son immense professionnalisme, jugeant la pique déplacée et inutile, qui l'obligera à ravaler sa fierté et à garder le silence dans cet habitacle oppressant.
La Descente, l'Éducation et la Résurrection de l'Ombre
La vie après David Bowie prend rapidement des allures de descente aux enfers pour George Murray. Auréolé de cinq années de succès planétaires, il pense s'imposer facilement sur la scène ultra-compétitive des requins de studio de Los Angeles. Il n'en est rien. Les mauvaises habitudes ("bad habits") contractées durant les années folles des tournées internationales le rattrapent et gangrènent sa vie personnelle et professionnelle. Le téléphone reste muet. Le maestro qui avait fait groover des stades entiers se retrouve à vivoter de petits cachets avec des groupes obscurs, finissant par accepter un emploi de livreur au volant d'une camionnette pour un fleuriste local afin de payer ses factures.
En 1986, le verdict est sans appel : George Murray tourne définitivement le dos à l'industrie de la musique.
S'ensuit l'une des réinventions les plus étonnantes de l'histoire du rock. Retournant sur les bancs de l'université pour y décrocher des diplômes, le géant new-yorkais s'oriente vers le secteur public éducatif. L'ancien pilier du Thin White Duke gravit les échelons de l'administration pour devenir Surintendant des écoles (School Superintendent). Dans les années 2010, les moteurs de recherche le référencent comme Directeur des Installations et des Transports (Director of Facilities and Transportation Services) pour le district scolaire unifié d'Alhambra, en périphérie de Los Angeles. Il y gère des budgets et des flottes de bus scolaires avec le même flegme et la même précision rythmique qu'il utilisait pour dompter les temps forts de "Golden Years".
L'Héritage Clandestin et la Révérence de la New Wave
Pendant que Murray régulait la vie scolaire californienne dans le plus strict anonymat, son fantôme musical hantait l'Europe entière. Sur les forums de bassistes du monde entier (Basschat, TalkBass, Reddit), son nom est vénéré comme celui d'une divinité oubliée. Les instrumentistes dissèquent sa ligne de "Scream Like a Baby", cherchent à reproduire le son poisseux de la Travis Bean sur Low, et pleurent la disparition de ce héros discret de la basse "au médiator" et du son "flatwound".
Plus fondamentalement, toute la génération des bassistes britanniques des années 80 s'est construite en étudiant les partitions de Murray. L'influence est directe, avouée et assumée :
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Andy Rourke (The Smiths) : Le regretté maestro de l'indie pop britannique a appris à dompter sa Precision Bass en repiquant ("copping") note pour note les lignes de Murray.
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Derek Forbes (Simple Minds) : Le moteur de la New Wave écossaise a publiquement déclaré que Murray était son influence absolue, forgeant son attaque agressive et propulsive sur les cendres de la Trilogie Berlinoise.
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John Taylor (Duran Duran) et Mick Karn (Japan) : Bien qu'influencés par la musique noire américaine ou la fretless, l'approche anguleuse, mélodique et synthétique de la basse de ces idoles des 80s découle directement des territoires défrichés par le trio D.A.M.
Sorti d'un mutisme médiatique de près de 40 ans, George Murray a finalement accordé une rare interview vidéo en novembre 2017 à Hikaru Davis et Darien Davis (les fils de son défunt frère d'armes, Dennis Davis, mort en 2016). Un document exceptionnel où le géant, apaisé et souriant, revenait sur ses années de gloire. Il a même brièvement repris du service, le temps de quelques concerts en tant qu'invité d'honneur avec le tribute band britannique The Bowie Contingent, rejouant sur une Precision Bass de 1971 les hymnes qu'il avait lui-même sculptés. Il a également mentionné l'élaboration de projets potentiels avec son complice de toujours, Carlos Alomar, pour ressusciter l'esprit du D.A.M. Trio.
La trajectoire de George Murray est une leçon d'humilité et de maîtrise. Dans un univers musical souvent saturé par les ego démesurés et les démonstrations techniques stériles, Murray a prouvé que la plus grande force d'un bassiste résidait dans l'écoute. Il n'a jamais cherché à imposer un solo, jamais tenté de briller au détriment de la chanson.
Face au chaos organisé de Brian Eno, face à la virtuosité volcanique de Dennis Davis, et face au génie caméléon de David Bowie, George Murray s'est planté droit dans le sol, a fermé les yeux, et a verrouillé le groove. Il a fusionné la chaleur du R&B afro-américain avec le futurisme des machines européennes, créant à lui seul la pulsation d'une décennie entière. L'histoire de la musique rock retiendra les costumes, les concepts et les mélodies chantées, mais l'inconscient collectif, lui, continuera de danser, inexorablement, sur la ligne de basse de George Murray.
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