Il y a des bassistes qu'on associe à un seul groupe, une seule époque, un seul son. Jeff Pilson n'entre dans aucune de ces cases. En un peu plus de quatre décennies de carrière, l'Américain a tenu la basse de Dokken, de Dio et de Foreigner, trois formations qui à elles seules résument une bonne partie de l'histoire du hard rock et de la pop-rock FM des années 1980 et 1990, tout en menant de front une carrière parallèle de producteur, de chanteur, d'acteur et de multi-instrumentiste. Portrait d'un musicien de l'ombre devenu, à force de fidélité et de travail, une figure incontournable de la scène rock américaine.
Des cordes de violoncelle à celles de la basse
Jeffrey Steven Pilson naît le 19 janvier 1958 à Lake Forest, dans l'Illinois. Il passe une partie de son enfance à Milwaukee, dans le Wisconsin, avant que sa famille ne s'installe à Longview, dans l'État de Washington, où il obtient son diplôme au R.A. Long High School en 1976. C'est là, adolescent, que sa trajectoire musicale prend forme : initié au violoncelle, il reçoit sa première basse à l'âge de 12 ou 13 ans, avant de s'essayer également à la guitare. Sa passion pour la musique se cristallise vers 14 ans, nourrie par des groupes comme Led Zeppelin et Yes, deux influences qui expliquent en partie le goût de Pilson pour des lignes de basse à la fois mélodiques et charpentées.
Il poursuit des études de musique à l'université de Washington, qu'il quitte avant l'obtention de son diplôme pour se consacrer entièrement à la musique. Ses tout premiers pas se font au sein de Christmas, un trio progressif inspiré d'Emerson, Lake & Palmer. En 1978, il s'installe à San Francisco, où il se lie d'amitié avec le guitariste et futur patron de Shrapnel Records, Mike Varney. Les deux hommes montent ensemble le groupe Cinema, puis Pilson participe à l'enregistrement de Rock Justice, un « rock opera » coécrit par Varney et produit par Marty Balin, l'ancien chanteur de Jefferson Airplane. Toujours basé à San Francisco, il rejoint ensuite le guitariste Randy Hansen, célèbre imitateur scénique de Jimi Hendrix, avec qui il enregistre l'album live Astral Projection pour le label Shrapnel.
C'est une nouvelle fois Mike Varney qui va changer le cours de sa carrière : sur sa recommandation, le chanteur Don Dokken, alors installé à Los Angeles et à la recherche d'un bassiste, contacte Pilson. Une audition est organisée et, en octobre 1983, Jeff Pilson devient officiellement le bassiste de Dokken.
Dokken : les années glam metal
Aux côtés de Don Dokken au chant, du flamboyant George Lynch à la guitare et de Mick « Wild Mick » Brown à la batterie, Jeff Pilson va vivre les années les plus commercialement spectaculaires de sa carrière. Il participe à l'écriture de plusieurs des titres les plus emblématiques du groupe, parmi lesquels « Just Got Lucky », « Alone Again », « Into the Fire », « The Hunter », « In My Dreams », « It's Not Love », « Kiss of Death » ou encore « Dream Warriors », popularisé par la saga des films Freddy. Il joue sur les trois albums studio qui installent durablement Dokken au sommet du hard rock américain : Tooth and Nail (1984), Under Lock and Key (1985) et Back for the Attack (1987), tous certifiés disque de platine, puis sur l'album live Beast from the East (1988), certifié disque d'or.
Mais les tensions internes au groupe, en particulier entre Don Dokken et George Lynch, finissent par avoir raison de la formation au sortir de la tournée Monsters of Rock de 1988. Dokken se sépare en 1989.
L'entracte : Flesh & Blood, War & Peace et le circuit des sidemen
Plutôt que de rester inactif, Pilson prend les commandes de son propre groupe. Avec le guitariste Randy Hansen, le batteur Vinny Appice (ex-Black Sabbath, ex-Dio) et Michael Diamond, du groupe Legs Diamond, il fonde en 1989 Flesh & Blood, où il assure cette fois le chant lead et la guitare rythmique. Le projet change de nom pour devenir War & Peace et publie un premier album, Time Capsule, en 1993, suivi de trois autres disques échelonnés jusqu'en 2004, avec des line-up à géométrie variable. Les enregistrements originaux de Flesh & Blood, restés longtemps dans les tiroirs, seront finalement édités en 1999 puis réédités en 2013 sous le titre The Flesh and Blood Sessions.
Le début des années 1990 est également une période de sideman intensif pour Pilson, qui prête sa basse à Wild Horses, au guitariste virtuose Michael Lee Firkins et au McAuley Schenker Group (MSG) de Robin McAuley et Michael Schenker, sur l'album éponyme de 1991.
Dio, puis le retour chez Dokken
En 1993, Ronnie James Dio recrute Jeff Pilson pour l'album Strange Highways, sorti sous le nom Dio mais parfois considéré comme un disque de transition vers un projet plus collectif. Pilson reste dans le giron de Dio jusqu'à Angry Machines en 1996, avant de faire un retour ponctuel en 2004 pour l'enregistrement de Master of the Moon, le dernier album studio du groupe. La même période le voit collaborer avec le guitariste Craig Goldy (ex-Giuffria, ex-Dio) sur son album solo Insufficient Therapy (1993), pour lequel Pilson coécrit et chante quatre titres.
Fin 1994, coup de théâtre : Dokken se reforme avec son line-up classique. Le groupe enchaîne les albums Dysfunctional (1995), l'acoustique One Live Night (1996), le très controversé Shadowlife (1997) puis Erase the Slate (1999), dernier disque studio auquel participe Pilson avant que George Lynch ne quitte de nouveau le navire, remplacé par Reb Beach (Winger) puis, plus tard, John Norum. L'album live Live from the Sun paraît en 2000.
Rock Star, Johnny Cage et les projets parallèles
Au tournant des années 2000, Pilson diversifie encore ses activités. En 2001, il tient le rôle du bassiste Jorgen dans le film Rock Star, aux côtés de Mark Wahlberg et Jennifer Aniston, un tournage qui le rapproche du batteur Jason Bonham : les deux hommes y cosignent un morceau pour la bande originale, une rencontre qui aura des conséquences déterminantes quelques années plus tard. Sa voix se retrouve aussi ailleurs qu'à l'écran : Pilson prête sa voix à Johnny Cage dans le jeu vidéo Mortal Kombat (2011).
Toujours en 2001, il monte avec Tommy Henriksen (ex-War & Peace) le projet de rock moderne Underground Moon, sous le pseudonyme de Dominic Moon, avec notamment une reprise de « Beds Are Burning » de Midnight Oil. En 2003, il retrouve George Lynch pour l'album Wicked Underground sous le nom Lynch/Pilson, une collaboration qu'il poursuivra bien plus tard avec Heavy Hitters (2020) et Heavy Hitters II (2023). En 2011, alors qu'une réunion complète de Dokken ne voit finalement pas le jour, Pilson, Lynch et Mick Brown forment Tooth & Nail, vite rebaptisé T&N, et publient en 2012 Slave to the Empire, qui revisite le répertoire de Dokken avec une galerie de chanteurs invités.
Foreigner : vingt ans et toujours au poste
C'est en 2004 que s'ouvre le chapitre le plus long et le plus visible de la carrière de Jeff Pilson. À l'été de cette année-là, il est appelé pour un concert caritatif au profit de la lutte contre la dystrophie musculaire, le 25 juillet 2004 à Santa Barbara, dans une formation de circonstance réunissant le fondateur de Foreigner Mick Jones, Jason Bonham, Jeff Jacobs, Thom Gimbel et le chanteur Chas West. Pilson raconte souvent que l'alchimie musicale avec Bonham, née sur le tournage de Rock Star, a été immédiate et a directement conduit à cette invitation. Chas West cède ensuite sa place à Kelly Hansen (ex-Hurricane), qui fait ses débuts avec le groupe le 11 mars 2005 à Las Vegas.
Depuis, Jeff Pilson n'a plus quitté Foreigner, participant à tous les enregistrements et toutes les tournées du groupe, dont l'album studio Can't Slow Down (2009). Il endosse en parallèle un rôle de directeur musical et de producteur pour la formation, signant notamment le live Extended Versions / Live In '05 (2006), une partie de la compilation No End in Sight (2008) ainsi que The Best of Foreigner 4 & More (2014). En 2024, Foreigner fait son entrée au Rock and Roll Hall of Fame, lors d'une cérémonie tenue le 19 octobre à Cleveland. Seuls les membres historiques du groupe (Lou Gramm, Mick Jones, Dennis Elliott, Al Greenwood, Ed Gagliardi, Ian McDonald et Rick Wills) sont intronisés à titre individuel, mais Pilson, bassiste du groupe depuis vingt ans à cette date, est présent aux côtés de ses camarades pour célébrer l'événement, avant d'enchaîner sur la tournée du cinquantième anniversaire de la formation.
Le producteur de l'ombre
Parallèlement à sa carrière de bassiste et de chanteur, Jeff Pilson s'est construit une solide réputation de producteur, une casquette qu'il endosse dès les débuts de War & Peace. Il produit notamment Uncreation (2006) et Seasons of Tragedy (2008) pour le groupe Benedictum, avant de revenir à la production pour leur album Obey en 2013. En 2012, il produit et joue de la basse sur Back from the Dead, l'album solo de Steven Adler, ancien batteur de Guns N' Roses, puis Loveless Fascination (2013), le retour en studio de Starship, mené par Mickey Thomas, pour lequel il écrit également la quasi-totalité des chansons. Il travaille aussi avec Kill Devil Hill, groupe réunissant son ancien complice de Flesh & Blood et de Dio, le batteur Vinny Appice.
L'un de ses projets de production les plus marquants reste Last in Line, formation réunissant d'anciens membres de Dio (Vinny Appice, Jimmy Bain, Vivian Campbell) et le chanteur Andrew Freeman. Pilson produit leur premier album Heavy Crown (2016) puis leur second, II, prolongeant ainsi, d'une autre manière, son lien avec l'héritage musical de Ronnie James Dio.
The End Machine, Black Swan, Revolution Saints : la maturité multipliée
Loin de ralentir, Jeff Pilson continue depuis la fin des années 2010 à multiplier les projets, souvent avec ses complices de toujours. En 2018, il retrouve George Lynch, Mick Brown et l'ancien chanteur de Lynch Mob Robert Mason au sein d'un nouveau groupe, d'abord baptisé Superstroke puis renommé The End Machine, dont le premier album éponyme paraît en 2019 sous la production de Pilson lui-même ; un second disque, Phase2, suit en 2021.
En 2020 naît Black Swan, un « supergroupe » réunissant Pilson à la basse et au chant, Robin McAuley (MSG) au chant, Reb Beach (Winger, Whitesnake) à la guitare et Matt Starr (Mr. Big) à la batterie. Leur premier album Shake the World (2020), également produit par Pilson, est suivi de Generation Mind (2022) puis de Paralyzed (2026), confirmant la vitalité de cette formation près d'une décennie après sa création. Fin 2022, Pilson rejoint encore un nouvel attelage, Revolution Saints, aux côtés du guitariste Joel Hoekstra et du batteur Deen Castronovo (Journey).
En 2019, l'ensemble de ce parcours est salué par son intronisation au Metal Hall of Fame, dans la catégorie « Artiste ».
Un multi-instrumentiste au service du son
Sur scène et en studio, Jeff Pilson s'est longtemps identifié à une Fender Precision Bass de 1973 équipée de micros de 1966, envoyée dans un ampli à lampes Ampeg SVT, souvent couplé à un baffle 8x10. Sa collection personnelle, qu'il a plusieurs fois fait visiter à la presse spécialisée, comprend également un Gibson Thunderbird de 1963, une basse violon Höfner Ignition, une basse Ampeg 8 cordes ou encore une 10 cordes sur mesure signée Marvin Guitars. Au-delà de la basse, Pilson est un multi-instrumentiste complet : guitare, batterie, claviers, flûte, violoncelle et violon figurent tous à son répertoire, une polyvalence qui explique en grande partie sa capacité à composer, produire et arranger pour lui-même comme pour les autres.
Un bassiste devenu colonne vertébrale
Ce qui frappe dans le parcours de Jeff Pilson, ce n'est pas seulement la longévité, ni même la diversité des groupes traversés, mais la constance avec laquelle il est toujours resté un pilier plutôt qu'un simple passager. Compositeur reconnu chez Dokken, chanteur et producteur chez War & Peace, sideman recherché chez Dio et MSG, directeur musical et producteur chez Foreigner : à chaque étape, Pilson a fini par devenir bien plus qu'un bassiste de session. Aujourd'hui encore actif sur plusieurs fronts, entre les tournées de Foreigner, Black Swan, The End Machine et Revolution Saints, il incarne une génération de musiciens de studio et de scène pour qui la basse n'a jamais été une simple ligne de fond, mais le point de départ d'une carrière tout entière.
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