Dans le paysage musical contemporain, rares sont les artistes qui parviennent à fusionner le free-jazz, le rock indé et les musiques traditionnelles avec autant de justesse que Mali Obomsawin. Bassiste, contrebassiste, chanteuse et compositrice primée, elle s'impose aujourd'hui comme l'une des figures les plus novatrices de sa génération. Citoyenne de la Première Nation abénakise d'Odanak, elle utilise son instrument non seulement comme une assise rythmique, mais comme un vecteur de narration, de résistance et d'histoire.
Les premières notes de la contrebasse
Née en 1995 à Stratford, dans le New Hampshire, Mali Obomsawin a grandi à Farmington, dans le Maine. Issue de la Première Nation abénakise d'Odanak (Wabanaki) et de descendance juive séfarade, elle baigne très tôt dans un environnement culturel riche. Petite cousine de la célèbre documentariste et militante Alanis Obomsawin, elle hérite d'une conscience politique et artistique forte.
C'est à l'âge de dix ans qu'elle pose pour la première fois ses mains sur une contrebasse. L'instrument, imposant et exigeant, devient rapidement son moyen d'expression privilégié. Son talent précoce la mène vers des études musicales exigeantes : elle intègre le prestigieux Berklee College of Music en 2013, avant de poursuivre un double cursus en français et en sciences politiques au Dartmouth College, dont elle sort diplômée en 2018. Cette double casquette, musicale et intellectuelle, forgera toute la profondeur de ses compositions futures.
La carrière professionnelle de Mali décolle véritablement en 2014 lorsqu'elle rejoint le trio folk-rock Lula Wiles. En tant que bassiste et chanteuse au sein de cette formation, elle arpente intensivement les scènes des États-Unis, du Canada et d'Europe. Le groupe, signé sur le mythique label Smithsonian Folkways Recordings, se fait remarquer par ses harmonies vocales à trois voix et son écriture incisive qui dépoussière les codes de la musique roots américaine.
Au sein de Lula Wiles, le jeu de basse de Mali se veut au service de la chanson : rond, chaleureux, mais toujours doté d'une subtilité jazz qui trahit ses influences académiques. Après trois albums salués par la critique, le trio se sépare en 2021, laissant à Mali l'espace nécessaire pour déployer ses propres ailes.
Sweet Tooth (2022) : Le chef-d'œuvre jazz et identitaire
Le véritable tournant pour la bassiste survient en octobre 2022 avec la sortie de son premier album solo, Sweet Tooth (chez Out Of Your Head Records). Conçu comme une suite compositionnelle, cet album est un projet monumental qui explore l'identité autochtone, la colonisation et la résistance.
Du point de vue de la basse, Sweet Tooth est une masterclass de liberté. Mali Obomsawin y déploie un jeu de contrebasse à la fois chantant, colérique et profondément lyrique. Entourée d'un sextet comprenant des pointures du free-jazz comme le cornettiste Taylor Ho Bynum et la batteuse Savannah Harris, elle alterne entre des lignes de basse douces soutenant des ballades abénakises du XVIIIe siècle, et des improvisations "free" chaotiques et denses. La critique internationale (NPR, Rolling Stone) encense l'album, le classant en tête des listes jazz, folk et avant-garde.
L'exploration continue : Deerlady, Big Band et musiques de film
Loin de s'enfermer dans un seul registre, Mali Obomsawin multiplie les projets qui mettent en valeur sa polyvalence à la basse électrique et à la contrebasse :
- Deerlady : Avec ce duo de rock indépendant, Mali explore des textures électriques, bruyantes et expérimentales. Leur album Greatest Hits, sorti en 2024, a choqué et séduit le public par ses paysages de guitares atypiques et ses lignes de basse lourdes, poussant des médias comme Stereogum à les nommer "meilleur nouveau groupe à suivre".
- The Julia Keefe Indigenous Big Band : Elle y officie en tant que contrebassiste, prouvant son ancrage et sa virtuosité dans la plus pure tradition des grands orchestres de jazz.
- Musique à l'image : Elle s'illustre également en tant que compositrice pour le cinéma, signant notamment la bande originale du documentaire nommé aux Oscars Sugarcane, ou encore la musique de la série FX Reservation Dogs.
Une basse narrative et décomplexée
Ce qui fait la singularité de Mali Obomsawin pour nous, bassistes, c'est sa capacité à faire de son instrument un véritable conteur d'histoires. Qu'elle soit sur une contrebasse acoustique ou une basse électrique, son jeu ne se contente jamais de faire "la pompe". Son attaque à la contrebasse est puissante, capable de rivaliser avec l'intensité d'une batterie free-jazz, mais sait se faire veloutée et boisée lorsqu'elle accompagne des chants traditionnels.
Fortement influencée par des figures comme Don Cherry ou le Liberation Music Orchestra de Charlie Haden, elle n'hésite pas à sortir des sentiers battus de la tonalité, utilisant la basse comme un instrument mélodique à part entière. Dans ses projets rock (Deerlady), elle privilégie l'impact émotionnel à la démonstration technique, créant un mur de son grave qui prend aux tripes.
Au-delà des notes : L'activisme
Mali Obomsawin ne sépare pas sa musique de ses convictions. Outre son rôle de leader sur scène, elle est une militante acharnée pour les droits des Autochtones, la justice environnementale et le mouvement Landback. En 2020, elle a cofondé le Bomazeen Land Trust, le tout premier organisme de fiducie foncière dirigé par des Wabanakis, dont elle est la directrice exécutive.
En écoutant Mali Obomsawin, on ne perçoit pas seulement une technique de basse irréprochable ; on entend la voix d'une artiste qui utilise la profondeur de ses cordes graves pour faire résonner l'histoire et l'avenir de son peuple. Une artiste indispensable à suivre de très près.
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