Comment le fils de « L'homme sans nom » est devenu, sans un coup de feu, l'un des bassistes-compositeurs les plus discrets et les plus élégants du jazz européen.
Il existe une manière très hollywoodienne de raconter la vie de Kyle Eastwood : le fils d'une légende du cinéma qui grandit dans l'ombre d'un mythe, et qui doit, film après film, s'inventer un nom. C'est une bonne histoire. C'est aussi, en grande partie, à côté de la plaque. Parce que Kyle Eastwood n'a jamais vraiment cherché à sortir de l'ombre de son père — il a plutôt décidé d'aller jouer de la basse dans la pièce d'à côté, celle où personne ne regardait, et d'y rester quarante ans.
Une enfance à Boogie Woogie
Kyle Eastwood naît le 19 mai 1968 à Los Angeles, fils de l'acteur-réalisateur Clint Eastwood et de Maggie Johnson. Sa sœur Alison arrivera quatre ans plus tard ; ses demi-frère et demi-sœur, Scott et Francesca, viendront compléter le tableau bien plus tard. Le foyer, lui, tourne en boucle sur Miles Davis, Dave Brubeck, Stan Getz et les big bands de Duke Ellington — pas franchement la bande-son qu'on imagine derrière l'homme au poncho et au regard qui tue.
Son tout premier souvenir musical, c'est son père qui lui enseigne la ligne de basse de la main gauche du morceau « Boogie Woogie », pendant que Clint joue le solo de la main droite par-dessus. Autrement dit : avant même de savoir faire du vélo, Kyle Eastwood tenait déjà la partie la plus importante du morceau — celle que personne ne remarque, mais sans laquelle tout s'écroule. On appellera ça un signe.
À neuf ans, son père l'emmène pour la première fois au Monterey Jazz Festival, où il entend le grand orchestre de Count Basie dirigé par Basie lui-même. C'est le genre de moment qu'on met généralement des années à digérer, et Kyle en tirera une conviction simple : la vraie place d'un bassiste n'est jamais sous les projecteurs, elle est dans le groove.
Le service militaire du bassiste : les bars de Los Angeles
Contrairement à l'image qu'on pourrait s'en faire, une bonne partie de sa jeunesse se passe loin des studios de cinéma familiaux : dans les années 80 et 90, il enchaîne les concerts au Whisky a Go Go, au Roxy et au Troubadour, à la basse électrique et à la contrebasse, derrière des chanteurs de passage dont l'histoire n'a pas retenu le nom. C'est la voie classique du bassiste de bar : on ne choisit pas ses chanteurs, on choisit d'être irréprochable. Une école bien plus utile, pour un musicien, que n'importe quel tapis rouge.
Entre deux concerts, il tente aussi le cinéma — un rôle dans Honkytonk Man en 1982, quelques cours de cinéma à l'University of Southern California. Mais la caméra, contrairement à la basse, ne lui répond jamais aussi bien qu'un bon walking bass sur un blues en fa.
1998 : sortir de l'ombre, une note à la fois
Après des années de musicien de studio et à la tête de son propre quartet, il sort en 1998 son premier album en tant que leader, From There to Here, sur Sony/Columbia — un disque de standards et de compositions originales. La presse, elle, s'intéresse d'abord à son nom de famille plutôt qu'à ses notes. Kyle Eastwood « débarque sur la scène jazz » avec ce disque, mais les journalistes semblent alors plus préoccupés par sa filiation paternelle que par sa musique. Un classique du genre : il faudra à Kyle plus d'une décennie de tournées pour que le public arrête de chercher Clint dans la salle.
La revanche arrive discrètement, presque en douce, depuis la France. Son deuxième album, Paris Blue, sorti en 2005, devient un véritable succès dans l'Hexagone, grimpant jusqu'à la première place des charts jazz français. Ironie savoureuse : c'est un Américain, fils d'une icône du western spaghetti, qui finit par conquérir le public jazz français avant même de vraiment percer chez lui. La France adoptera Kyle Eastwood bien avant que Hollywood ne cesse de le présenter comme « le fils de ».
Une discographie qui prend son temps
- From There to Here (1998) — le début, discret, sur Sony.
- Paris Blue (2004/2005) — le tournant français, n°1 des charts jazz en France.
- Now (2006) — jazz groove et complicité londonienne avec Andrew McCormack.
- Metropolitain (2009) — un disque à l'élégance urbaine assumée.
- Songs from the Chateau (2011) — enregistré dans un château du XVe siècle en Gironde.
- The View from Here (2013) et Timepieces (2015) — chez Jazz Village.
- In Transit (2017) — avec Stefano Di Battista en invité.
- Cinematic (2019) — quand le bassiste rend hommage au compositeur de bandes originales, le sien et les autres.
- Eastwood Symphonic (2023) — un fils qui orchestre, littéralement, l'œuvre de son père, enregistré à Prague avec l'Orchestre symphonique national tchèque.
La France comme port d'attache
Depuis plusieurs années, Kyle Eastwood a d'ailleurs installé sa base en France, partageant son temps entre l'Hexagone et Los Angeles. Pas un hasard : le public européen, dit-il volontiers en interview, écoute le jazz différemment — avec plus de patience, moins de distraction. Le genre de détail qui compte énormément pour un musicien qui a passé sa vie à jouer la partie qu'on n'écoute jamais assez.
Songs from the Chateau, son cinquième album en solo, a d'ailleurs été enregistré au Château Couronneau, une bâtisse du XVe siècle à Ligueux, en Gironde. On imagine mal Clint Eastwood tourner un western dans un château français ; son fils, lui, y a posé sa contrebasse sans complexe. Chacun son décor.
Deux carrières, une même oreille
Impossible de raconter Kyle Eastwood sans évoquer sa double vie de compositeur de musiques de film — un domaine où, cette fois, le nom de famille aide clairement à ouvrir les portes, mais où le talent doit ensuite faire le travail. Il débute en 1990 avec « The Red Zone » pour Le Récidiviste (The Rookie), coécrit avec Michael Stevens, puis enchaîne sur Sur la route de Madison, Absolute Power, True Crime, Space Cowboys et Créance de sang.
Le sommet de cette carrière parallèle arrive en 2008 avec Gran Torino, dont il signe la musique — thème qu'il interprète lui-même au chant sur le générique, dans un moment resté culte pour les fans du film. Suivront Invictus, J. Edgar, et une nomination aux Chicago Film Critics Association Awards pour la musique de Lettres d'Iwo Jima. Il résume lui-même cette double existence avec une formule qu'on croirait presque écrite pour être citée dans un article : « j'ai deux bêtes musicales en moi », l'une qui joue, l'autre qui compose — et qui, visiblement, ne se marchent jamais dessus.
« Quiconque connaît un tant soit peu le monde du jazz sait qu'un bon bassiste ne cherche jamais à être le centre de l'attention — il cherche à être la raison pour laquelle tout le reste tient debout. »
Le fils qui rend hommage au père
En 2023 arrive sans doute le projet le plus personnel de sa carrière : Eastwood Symphonic, une suite orchestrale reprenant les thèmes des films de son père, enregistrée à Prague avec l'Orchestre symphonique national tchèque et son quintet habituel. Après des décennies passées à composer pour les films de Clint, puis à interpréter en jazz les musiques de cinéma qui l'ont marqué sur Cinematic, la boucle se referme : le fils orchestre littéralement l'héritage du père, sans jamais avoir eu besoin d'endosser son fusil ni son chapeau.
Un groupe, un whistle, une carrière
Il faut dire un mot de son groupe, resté remarquablement stable dans un milieu où les musiciens changent de formation presque à chaque tournée : le pianiste Andrew McCormack l'accompagne depuis maintenant plus de dix-sept ans, aux côtés du trompettiste Quentin Collins et du saxophoniste Brandon Allen. Une fidélité rare, qui en dit long sur l'homme autant que sur le musicien.
Et puis il y a ce détail que les critiques adorent citer : Kyle Eastwood sait siffler — un art assez rare chez les instrumentistes — et il l'utilise avec un certain plaisir sur sa version de « Big Noise (From Winnetka) » de Bob Haggart, devenue un rappel populaire de ses concerts. Un bassiste qui siffle sur scène : la définition même de la décontraction assumée, à des années-lumière du regard d'acier qu'on associe au nom Eastwood.
Côté matériel : une basse au nom qui ne s'invente pas
Petit clin d'œil pour les lecteurs de Gravebasse qui aiment aussi parler lutherie : sur scène, Kyle Eastwood a longtemps été aperçu avec une basse électrique verte au look très identifiable — probablement un modèle signature Bunny Brunel fabriqué par Gibson avant l'ère Carvin, repéré et discuté sur les forums spécialisés pendant des années sans confirmation définitive. Une basse mystère, digne d'une enquête de bassiste obsessionnel — et on adore ça.
Et pour la note la plus cocasse de cet article : il existe bel et bien une marque de guitares et de basses qui s'appelle Eastwood Guitars, fondée par un certain Michael Robinson au Canada — aucun lien de parenté, aucune ironie voulue, juste une coïncidence patronymique qui a dû faire sourire plus d'un forum de bassistes cherchant « la basse de Kyle Eastwood » et tombant sur le mauvais Eastwood.
Ce qu'on retient
Kyle Eastwood aurait pu vivre toute sa carrière sur le confort d'un nom déjà célèbre. Il a choisi, à la place, l'instrument le plus modeste de l'orchestre, celui qu'on ne regarde jamais mais qu'on entend toujours quand il manque. Plus de neuf albums en leader, une double carrière de compositeur pour le cinéma, une fidélité rare à son groupe, et une base de vie plantée en France plutôt qu'à Hollywood : le portrait d'un musicien qui n'a jamais eu besoin de crier pour se faire entendre. Une leçon de discrétion, jouée en walking bass.
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