Il y a des bassistes qui font carrière dans des groupes, et il y a Remco Hendriks, qui a construit la sienne seul, une caméra posée devant lui, dans son studio d'Eindhoven, aux Pays-Bas. En quelques années, ce quadragénaire néerlandais aux dreadlocks blondes est devenu l'un des noms les plus reconnaissables de la basse électrique moderne, non pas grâce à un album qui aurait cartonné ou à une tournée avec une star, mais grâce à des vidéos captées en une seule prise, sans montage ni overdub, où il empile groove, harmoniques et doubles cordes fretless avec une aisance qui a longtemps fait douter les internautes de leur propre écran : « c'est forcément accéléré », lisait-on en commentaire... Ce n'était jamais le cas.
Des débuts marqués par le metal, puis le funk
Remco Hendriks découvre la musique très jeune. Vers huit ans déjà, il écoute Slayer, Black Flag, Rage Against The Machine ou encore les Brésiliens de Sepultura : un terreau metal qui, dit-il, lui a transmis de vraies valeurs avant même qu'il ne touche à un instrument. Le virage arrive ensuite avec les mélodies et les harmonies des Beatles, puis avec le funk, qui deviendra sa véritable colonne vertébrale musicale : Parliament-Funkadelic de George Clinton, qu'il considère comme le « Graal » du genre, et les lignes de basse rondes de George Porter Jr. au sein des Meters. Dans ses interviews, il cite aussi volontiers James Jamerson et son travail sur les productions Motown, Stanley Clarke (l'album Romantic Warrior en particulier), Miles Davis ou Sly and the Family Stone comme des influences fondatrices, celles d'une époque où l'on enregistrait en une prise avec un matériel minimal, en repoussant sans cesse les limites du possible.
Avant de se faire connaître en solo, Remco a passé de nombreuses années à tourner dans divers groupes en Europe de l'Ouest, dans des styles très variés. Une activité de bassiste de scène classique, qu'il dit avoir adorée, mais qui l'a aussi laissé avec une frustration : il composait sans cesse ses propres morceaux sur la route, sans jamais avoir l'occasion de les jouer. Quand plusieurs musiciens avec qui il travaillait ont fondé une famille, rendant la vie de tournée plus compliquée pour eux, Remco a saisi l'occasion pour se lancer dans son propre projet solo.
L'explosion sur YouTube : Remco's Groove Lab
Le déclic a lieu quand Remco commence à donner des concerts en solo, avec un certain succès, et décide en parallèle de tourner quelques vidéos. En trois semaines, avec un simple batteur dans son studio, il en enregistre une quinzaine, sans les retravailler outre mesure : basse et batterie composées à l'avance, puis captation brute face caméra, jusqu'au moindre bruit de doigt sur la corde. Il met les vidéos en ligne sur sa chaîne, Remco's Groove Lab, sans vraiment y prêter attention par la suite. Ce n'est qu'un an plus tard, en revenant consulter ses statistiques, qu'il découvre que les compteurs de vues affichent des millions de lectures.
Le principe de la chaîne reste inchangé depuis : des morceaux instrumentaux entièrement originaux, filmés en une seule prise, sans playback ni trucage numérique, tout le son provenant de la basse, des doigts et de la chaîne pédales/ampli. Remco écrit d'abord la partie de basse, puis compose lui-même les lignes de batterie (souvent complexes) avant de les faire jouer par un batteur avec qui il travaille en studio pour la captation finale. S'il apparaît rarement de face à l'écran, ce n'est pas un hasard : les angles de caméra sont pensés pour mettre en valeur le manche et le jeu plutôt que son visage, dans une démarche qu'il revendique comme volontairement mystérieuse, recentrée sur la musique plutôt que sur sa personne.
Le catalogue de vidéos dépasse aujourd'hui les cinq heures de musique originale, et a fini par ouvrir à Remco les portes de salons professionnels comme le Musikmesse de Francfort ou le NAMM Show de Los Angeles, où il est désormais un habitué, multipliant les démonstrations, les clinics et les jams avec d'autres musiciens de haut niveau.
La technique « Lobster Claw »
Le style de jeu qui a rendu Remco Hendriks célèbre porte un nom qu'il n'a pas choisi lui-même au départ, mais qui lui a été accolé par sa communauté de fans : le Lobster Claw (la « pince de homard »). Il s'agit d'un jeu aux doigts très percussif, développé après des années passées à jouer un funk énergique, dans lequel le pouce n'est pas utilisé pour un slap classique mais pour un pincer percussif, en combinaison avec les quatre autres doigts de la main droite. Cette approche, dit-il, n'était pas prévue initialement : c'est en jouant naturellement qu'il en est venu à intégrer le pouce dans son fingerstyle, avant de se rendre compte, en voyant les questions affluer sur ses vidéos, qu'il tenait quelque chose d'assez singulier pour être développé et théorisé.
L'intérêt de la technique, explique-t-il, réside dans l'économie de mouvement : la main droite reste en permanence « prête à attaquer », ce qui permet des combinaisons impossibles en slap ou en jeu aux doigts traditionnel, comme utiliser le pouce sur une corde pendant que l'index étouffe une autre corde simultanément. Il cite le bassiste américain de jazz-fusion Gary Willis (Tribal Tech), qui utilise un médiator au pouce dans un esprit assez proche, ainsi qu'Abe Laboriel, comme des musiciens ayant chacun développé leur propre variante de cette approche.
Sur le fretless, terrain de jeu de prédilection de Remco, il ajoute à cela un usage intensif des doubles cordes, des accords, des hammer-ons et pull-offs, ainsi que du vibrato et du glissé permanent des doigts sur les cordes, qu'il considère comme indispensables pour tirer toute l'émotion possible de deux ou trois notes jouées ensemble. Sur cet instrument sans frettes, il insiste sur l'exigence technique que cela demande : une justesse d'intonation totale, une mémoire musculaire des positions à construire patiemment, et selon lui, mieux vaut ne pas monter sur scène avec un fretless tant qu'on n'est pas prêt à l'assumer pleinement.
Sa musique, purement instrumentale, est pensée comme un tissage de grooves plutôt que comme une succession de figures techniques destinées à impressionner : un riff de départ, une accroche qui ferait office de refrain s'il y avait des paroles, des ruptures rythmiques discrètes (un déplacement du temps fort, un passage furtif en 3/4 sur une rythmique en 4/4 avant de retomber avec le batteur sur le bon temps) que l'auditeur ne perçoit pas nécessairement consciemment mais qui construisent la tension et la surprise, dans l'esprit des grands disques de fusion qu'il affectionne.
Partenariats et matériel
Le parcours instrumental de Remco Hendriks suit d'assez près celui de sa notoriété grandissante. Ses toutes premières vidéos virales, autour de 2014-2015, le montrent sur une basse Fender Jazz japonaise dont la touche a été recouverte de cyanoacrylate (colle forte), une des astuces qu'il évoque régulièrement pour obtenir davantage de brillance et de sustain sur le fretless.
C'est en 2015 qu'il entame une collaboration avec le luthier canadien Hammersmith Music (Toronto, animé par Marko « MarkoYYZ »), qui deviendra son partenaire de longue date pour ses présentations lors du NAMM Show. Hammersmith conçoit pour lui un modèle signature associant un corps en frêne des marais et un manche en érable, pensé pour maximiser l'attaque et la séparation des notes propres à son style, équipé de micros Nordstrand. Chaque exemplaire vendu de ce modèle signature est alors accompagné d'une séance de cours par Skype avec Remco lui-même, une idée qui venait de lui.
Ses tournées de démonstration l'amènent aussi à collaborer avec l'amplification allemande Eich (un ampli tête T1000 associé à un baffle 212S), qu'il a longtemps préféré pour sa compacité et sa légèreté sur la route, ainsi qu'avec la marque britannique de housses et gig bags Fusion-Bags, dont la housse double pour basses électriques lui a permis de voyager plus sereinement avec deux instruments à la fois lors de ses déplacements en avion.
Plus récemment, Remco est devenu artiste associé de la marque suisse Cortex Bass, sur le modèle Napoleon 4 cordes à électronique active, tout en poursuivant le développement d'un modèle fretless sur mesure avec la marque. Son actualité 2026 le montre également démontrer des instruments d'autres facteurs comme le luthier polonais Mayones (modèle Jabba) ou la marque américaine Stradi, dont il a mis en avant un modèle fretless 4 cordes dans une vidéo remarquée par le site No Treble, ainsi qu'un pédalier mêlant octaveur (Boss OC-2) et chorus (Seamoon FX Skye Machine Bass Chorus) pour épaissir sa sonorité.
Discographie
Remco Hendriks a progressivement transposé son catalogue de vidéos en albums studio disponibles sur Bandcamp, Spotify et les principales plateformes de streaming :
- Groove-a-holic (19 avril 2017) — premier album, douze titres, reprenant en versions mixées et masterisées les morceaux de ses vidéos les plus marquantes (Trill Seekers, Fretless Fornication, Thumb Suckers, Lobster Balls...).
- Groove-a-holic, Vol. 2 (28 mars 2020) — vingt titres pour près de 1h20 de musique, confirmant l'ampleur de son travail de composition.
- Fret Less EP (11 février 2021) — trois titres (Motherpluckers, Yoyo Coaster, Fret No More) entièrement consacrés à son jeu fretless.
- Bass From Space (25 octobre 2022) — six titres, dont une démo fretless inédite et une piste de basse isolée du morceau Ghosts, extrait de Groove-a-holic Vol. 2.
Remco continue par ailleurs de publier régulièrement de nouvelles vidéos sur sa chaîne YouTube et sur Instagram (@groove_a_holic), où il partage aussi bien des compositions abouties que des extraits de séances de démonstration en salon professionnel.
Un jeu salué par ses pairs
Au-delà du grand public d'internet, Remco Hendriks jouit d'une reconnaissance sincère dans le petit monde des bassistes. Sur les forums spécialisés comme TalkBass, sa découverte a suscité un enthousiasme quasi unanime dès le milieu des années 2010, certains le comparant davantage à Percy Jones ou Mick Karn qu'aux figures plus attendues façon Jaco Pastorius, saluant la fraîcheur d'une approche qui ne cherche jamais la démonstration gratuite. Le site américain No Treble, référence du milieu, le suit depuis 2015 et continue de relayer régulièrement ses nouvelles vidéos. Le magazine Fusion-Bags, dans un portrait complet publié après une rencontre en personne au Musikmesse de Francfort, le décrit comme faisant probablement partie du « 1 % des meilleurs bassistes au monde », tout en soulignant sa simplicité et son humour une fois la caméra éteinte.
Remco a par ailleurs traversé une période délicate suite à une fracture du bras gauche lors d'un accident de snowboard, qui l'a contraint à une année d'arrêt et à reconstruire patiemment sa technique de manche depuis le début — un épisode qu'il évoque sans détour comme preuve que la régularité du jeu, plus que les seuls exercices théoriques, reste la clé de la maîtrise instrumentale.
En résumé
Bassiste autodidacte devenu référence mondiale sans jamais quitter son studio d'Eindhoven, Remco Hendriks incarne une trajectoire assez unique dans l'histoire récente de la basse électrique : celle d'un musicien de groupe expérimenté qui a choisi de tout miser sur sa propre voix, aidé par la puissance de diffusion d'internet, sans jamais renier ses racines groove et funk. Entre la précision extrême de son jeu fretless, l'inventivité de sa technique de main droite et une discographie qui continue de s'étoffer, Remco Hendriks demeure l'un des bassistes les plus suivis — et les plus imités — de sa génération.
Ajouter un commentaire
Commentaires