Il y a des musiciens dont le nom déclenche immédiatement une image sonore précise. Dès que l’on prononce « John Wetton », quelque chose monte du sol : un grondement de basse, épais comme du velours noir, fendu par une attaque aussi tranchante qu’une lame. C’est le son de King Crimson au sommet de sa violence créatrice, celui de Starless qui s’étire sur douze minutes avant de tout fracasser, celui de Larks’ Tongues in Aspic qui enfonce son riff dans le crâne et ne le lâche plus.
Mais John Wetton, c’est aussi la voix qui chante Heat of the Moment en 1982 et fait exploser les charts américains. C’est un homme capable de passer de la musique la plus abrasive et complexe de sa génération aux mélodies les plus limpides et les plus universelles — sans jamais trahir ni l’une ni l’autre.
Sa vie ressemble à l’arc dramatique d’un roman. Les débuts modestes dans le Dorset. La rencontre avec Robert Fripp et la plongée dans l’inconnu musical. Les sommets vertigineux. La descente. La résurrection. Et la maladie, patient compagnon des dernières années, qui finit par l’emporter le 31 janvier 2017.
Ce dossier est une invitation à parcourir cette vie musicale exceptionnelle — non pas comme une liste de faits, mais comme une histoire.
Chapitre I
Bournemouth Blues
Les années de formation, 1949–1971
Willington, Derbyshire, 12 juin 1949. John Kenneth Wetton vient au monde dans cette ville du centre de l’Angleterre, mais c’est à Bournemouth, sur la côte sud, qu’il grandit. Bournemouth en 1955, en 1960, en 1965 : une ville balnéaire anglaise, vaguement somnolente, où rien ne semble devoir bouleverser l’ordre établi. Sauf que dans les chambres d’adolescents du Royaume-Uni tout entier, quelque chose frémit. Les ondes courtes captent Radio Luxembourg. La BBC diffuse les Beatles. Les Rolling Stones donnent des concerts dans des salles dont le toit tremble. Le rock’n’roll traverse l’Atlantique comme une lame de fond et s’abat sur l’Angleterre.
Le jeune John ne résiste pas. Il prend une guitare, il écoute, il joue. Et il rencontre Richard Palmer-James, un guitariste et parolier de son âge qui deviendra l’un de ses amis et collaborateurs les plus fidèles. Ensemble, ils forment une succession de groupes locaux aux noms savoureux d’époque — The Corvettes, The Palmer-James Group, Tetrad, Ginger Man — et font leurs gammes sur les scènes de la ville. Ce sont les années de formation, indispensables et souvent oubliées.
Ce que Wetton cherche à cette époque, c’est un son. Pas n’importe lequel. Il écoute Jack Bruce avec Cream et comprend ce que peut être une basse quand elle ne se contente pas d’occuper le bas du spectre. Il écoute Chris Squire, bassiste de Yes, et saisit la puissance de la Rickenbacker dans des mains qui refusent de rester sages. Il admire Ace Kefford, bassiste du groupe The Move, pour cette façon qu’il a de faire résonner sa basse comme « les cordes graves d’un piano ». Cette image le hante. Ce son, il veut le trouver, le faire sien.
“Chris Squire and I were really into the bass tone that Ace Kefford got with the Move; it was like the bottom strings on a piano. That’s what we were going after.” — John Wetton
En 1970, la chance lui sourit une première fois. Il intègre Mogul Thrash, formation menée par le trompettiste James Litherland qui mêle rock, jazz et soul dans un cocktail inhabituel pour l’époque. Le groupe enregistre un album éponyme en 1971 — un disque aujourd’hui difficile à trouver, mais qui témoigne d’un Wetton déjà solide, capable d’adapter son jeu à des contextes harmoniquement complexes. Mogul Thrash se dissout rapidement, mais l’essentiel est accompli : Wetton a franchi le cap du professionnalisme.
Dans la foulée, il rejoint Family, groupe rock anglais déjà bien établi dans les cercles progressifs. Avec eux, il enregistre Fearless (1971) et Bandstand (1972), deux albums solides qui l’exposent à un public plus large et l’installent définitivement dans le paysage musical britannique. Il y démontre une polyvalence vocale et instrumentale rare, et affine ce jeu de basse qui commence à prendre sa forme définitive : dense, ancré, mais jamais servile.
Tout se passe comme si ces premières années n’étaient qu’un long couloir. Au bout, une porte. Et derrière cette porte, Robert Fripp.
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Chapitre II
La Cour du Roi Cramoisi
King Crimson, 1972–1974
L’histoire de King Crimson est l’histoire d’un groupe qui se réinvente en permanence, qui brûle ses formations comme d’autres brûlent leurs brouillons. En 1972, Robert Fripp dissout l’ancienne garde et reconstruit de zéro. Il cherche un bassiste-chanteur, quelqu’un capable d’ancrer le groupe dans la matière sonore la plus brute tout en portant les lignes vocales avec autorité. Il appelle John Wetton.
La formation qui se constitue alors est l’une des plus extraordinaires qu’ait produites le rock britannique. D’un côté, Fripp à la guitare et au mellotron, architecte froid et méthodique du son de Crimson, adepte des dissonances calculées et des structures asymétriques. De l’autre, Bill Bruford, venu de Yes, batteur d’une précision et d’une musicalité incomparables. David Cross, violoniste et claviériste, apporte une couleur mélancolique et atmosphérique. Et pour les premiers concerts et le premier album de cette période, Jamie Muir : un percussionniste venu du free jazz, habillé en chamane, qui transforme les concerts de Crimson en rituels primitifs.
Au centre de tout cela, John Wetton. Il a vingt-deux ans. Il pose ses amplis Hiwatt, branche sa Fender Precision 1961 — une basse aux finitions naturelles, à la chair sonore ample et réactive — et il joue. Fort. Très fort.
Larks’ Tongues in Aspic sort en 1973. La première partie du morceau-titre ouvre l’album comme un coup de poing. Muir frappe ses percussions de métal et de bois, le violon de Cross tisse une toile tendue, puis la basse entre — cette basse — avec une attaque qui fait trembler les enceintes. C’est un son que l’on n’avait pas encore entendu. Pas celui de Bruce, pas celui de Squire, quelque chose de nouveau, de plus terrien, de plus viscéral. Les cordes Rotosound en roundwound mordent les micros de la Precision, les Hiwatt saturent naturellement dans leurs graves, et Wetton frappe les cordes comme si chaque note devait marquer le sol.
“Being that I was sort of balancing lead and support roles, I went with a sound that was quite sharp. It came courtesy of my fingers, sometimes a pick, my ’61 P-Bass, Rotosound strings, a Hiwatt amp, and a cheap Italian wah-wah/fuzz pedal.” — John Wetton
Cette pédale « cheap Italian », c’est la Jen Double Sound, un fuzz/wah fabriqué en Italie qui donne à certaines lignes de Wetton une couleur mordante, presque agressive, que l’on entend en particulier dans l’introduction d’Exiles ou les riffs de Larks’ Tongues Pt. I. Son pedalboard — comme ceux de ses camarades — est assemblé et géré par Pete Cornish, technicien légendaire des musiciens de rock progressif britannique.
La dimension vocale de Wetton dans King Crimson est souvent sous-estimée. Il ne fait pas que chanter : il porte les mélodies avec une conviction et une chaleur qui contrebalancent magnifiquement l’austérité formelle de Fripp. Exiles et Book of Saturday, extraits du même album, sont des chansons d’une douceur presque pop, serties dans un écrin sonore d’une sophistication redoutable.
En 1974, Starless and Bible Black pousse plus loin encore. L’album est en partie enregistré en concert et retravaillé en studio, ce qui lui donne cette texture live, cette impression de quelque chose de fugace saisi au vol. The Great Deceiver, Fracture, Starless and Bible Black : la section rythmique Wetton/Bruford y atteint une forme de perfection dans l’imprévisibilité. Ce n’est pas du chaos — c’est du chaos organisé, du vertige contrôlé.
Et puis il y a Red. Sorti en 1974, dernier album de cette formation, souvent considéré comme l’un des sommets absolus du rock dit progressif. L’album s’ouvre sur le morceau-titre, une tempête de guitares saturées et de basse implacable qui semble annoncer quelque chose d’inévitable. Puis vient Starless.
Starless dure douze minutes. Il commence par une ballade d’une douceur poignante, la voix de Wetton portant des mots d’une mélancolie simple et directe. Puis quelque chose change. Un riff de basse s’installe — un ostinato hypnotique sur un triton, interval diabolique, interval de Wetton et Bruford — et la tension monte pendant six minutes. La musique s’accumule, s’intensifie, jusqu’à une explosion orchestrale d’une violence presque insupportable. Puis elle retourne à la ballade du début. Forme sonate. Cathédrale sonore.
“Starless, from Red, was a high-point for me. It’s a sonata form, with my ballad at the start, into the demonic tritone bass guitar lick, which Bill wrote, then all hell breaks loose, and finally we’re back to the ballad.” — John Wetton
Fin 1974, Robert Fripp dissout King Crimson une nouvelle fois. Il sent que le groupe est arrivé à un carrefour et que l’impasse est préférable au compromis. Wetton se retrouve libre. Mais ce qu’il a vécu et créé pendant ces deux ans laisse une marque indélébile — sur lui, sur la musique de basse, sur une génération entière de musiciens.
Des années plus tard, des bassistes du monde entier continuent d’apprendre Larks’ Tongues Pt. I note à note. De jeunes guitaristes de rock progressif posent leurs amplis et écoutent Red en boucle pour comprendre ce que peut être un son. Des magazines spécialisés classent régulièrement l’ère Wetton-Bruford parmi les grandes sections rythmiques de l’histoire du rock. Cela ne s’invente pas. Cela s’entend.
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Chapitre III
Le Vagabond Brillant
Roxy Music, Uriah Heep et les studios londoniens, 1974–1977
Après la dissolution de King Crimson, Wetton aurait pu se poser. S’installer dans une maison de campagne, composer pour lui-même, attendre. Ce n’est pas son style. À peine sorti de Crimson, il est déjà partout.
Bryan Ferry l’appelle. Le chanteur de Roxy Music, dandysme élégant et esthétique glacée, prépare ses albums solo et veut ce bassiste dont tout le monde parle dans les couloirs de Londres. Wetton enregistre avec Ferry sur quatre albums entre 1974 et 1978 : Another Time, Another Place, Let’s Stick Together, In Your Mind, The Bride Stripped Bare. C’est un autre monde que celui de King Crimson — plus raffiné, plus satiné, plus pop — mais Wetton s’y glisse avec une aisance déconcertante. Il a ce don rare : s’adapter sans disparaître.
En parallèle, il rejoint Uriah Heep pour deux albums : Return to Fantasy (1975) et High and Mighty (1976). Uriah Heep, c’est le heavy rock anglais dans toute sa générosité — orgues hammond, riffs puissants, voix dramatiques. Le contexte est plus direct, moins cérébral que Crimson, mais Wetton s’y exprime avec conviction. Il joue de la basse, bien sûr, mais aussi du piano électrique et du mellotron, confirmant qu’il est beaucoup plus qu’un spécialiste à quatre cordes.
Ces années 1974-1977 sont aussi celles où Wetton développe ses qualités de musicien de session et collaborateur. Il passe ses journées dans les studios londoniens — AIR, Island, Olympic — à jouer sur des disques d’artistes aussi différents que Brian Eno (Here Come the Warm Jets, 1973), Peter Banks, Peter Sinfield, Steve Hackett. Il accumule les expériences, les rencontres, les sons. Il prend des risques, essaie des configurations nouvelles, apprend à écouter les autres avant de se faire entendre.
C’est aussi durant cette période qu’il commence à envisager sérieusement l’écriture sous son propre nom. Les mélodies qui naissent dans sa tête la nuit ne sont plus forcément celles d’un groupe — elles portent quelque chose de plus personnel, de plus intime. Mais il faut encore attendre. Une nouvelle aventure collective se prépare, et elle sera grande.
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Chapitre IV
Le Super-Groupe
UK, 1977–1979
En 1977, Bill Bruford est de retour dans la vie de Wetton. Le batteur, lui aussi libéré de King Crimson, nourrit l’envie d’un nouveau projet ambitieux. Il propose à Wetton d’y participer. Les deux hommes se comprennent musicalement depuis leurs années Crimson, mais ils veulent aller plus loin, explorer un territoire différent — plus mélodique, plus accessible sans être simpliste.
Le groupe qui naît de cette réunion s’appelle UK. Deux autres musiciens le complètent : Allan Holdsworth, guitariste prodige dont le jeu de gammes et d’arpèges legato fascine depuis des années les connaisseurs du jazz-fusion, et Eddie Jobson, multi-instrumentiste (claviers, violon électrique) venu lui aussi de Roxy Music. Quatre musiciens, quatre personnalités fortes, quatre visions parfois divergentes.
Le premier album UK sort en 1978 et frappe immédiatement. In the Dead of Night, morceau d’ouverture, est une déclaration de principe : une intro de basse seule — Wetton, ronde et grave, dans le silence — puis l’entrée progressive du groupe, le violon d’Eddie Jobson qui s’enroule autour de la guitare d’Holdsworth, et cette voix de Wetton qui prend toute la place. Le morceau enchaîne des sections de complexité et de lyrisme avec une fluidité naturelle. C’est du rock progressif qui ne se prend pas au sérieux tout en étant parfaitement sérieux.
C’est aussi à cette période que Wetton effectue l’une de ses transitions instrumentales les plus significatives : il commence à jouer davantage au médiator. La puissance physique des doigts cède progressivement la place à la précision et à l’attaque régulière du plectre, un changement qui affine son son pour les contextes harmoniquement plus sophistiqués d’UK.
Les tensions au sein du groupe, inévitables quand quatre ego créatifs cohabitent, conduisent au départ de Bruford et Holdsworth avant le deuxième album. Danger Money (1979) — Wetton, Jobson, et de nouveaux membres — est un disque plus direct, plus pop dans sa construction, mais toujours nourri d’une vraie sophistication. Le live Night After Night, enregistré la même année, témoigne de l’intensité des concerts d’UK.
UK se dissout peu après. Wetton n’est pas homme à s’accrocher. Il continue, bifurque, explore. Une brève aventure avec Wishbone Ash (Number the Brave, 1981), quelques concerts avec le groupe français Atoll — au passage de qui il emprunte une chanson, Here Come the Feelings, qu’il réenregistrera plus tard sous un autre nom avec un autre groupe, dans une autre vie. Tout cela construit un parcours dont les zigzags cachent une logique profonde : John Wetton cherche toujours quelque chose. Il ne sait pas encore exactement quoi. Mais il le trouvera.
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Chapitre V
La Tempête et le Triomphe
Asia et la gloire radiophonique, 1982–1986
L’histoire d’Asia commence comme une réunion de famille. Steve Howe, guitariste de Yes, un groupe que le monde entier connaît depuis ten ans. Geoff Downes, claviériste, qui a partagé la scène de Yes et des Buggles. Carl Palmer, batteur d’Emerson, Lake & Palmer, l’un des grands noms du rock progressif mondial. Et John Wetton, le bassiste-chanteur de King Crimson et UK.
Sur le papier, c’est un super-groupe. Quatre musiciens de légende, chacun venu d’un groupe qui a marqué son époque. La presse musicale attend le pire : le vanity project, l’album de has-beens nostalgiques, l’exercice de style vide. Ce qu’elle reçoit, en mars 1982, est l’inverse exact.
Asia, le premier album, est un chef-d’œuvre de production pop-rock. Produit par Mike Stone — qui a travaillé avec Queen et Journey — dans un son propre, puissant, calibré pour la radio FM et la nouvelle télévision musicale MTV qui vient de naître, le disque semble conçu pour conquérir l’Amérique. Et c’est exactement ce qui se passe.
Heat of the Moment sort en single. La basse de Wetton pose un groove simple, efficace, immédiatement mémorisable. Sa voix s’élève sur un couplet direct, une progression d’accords lumineuse, un refrain qui explose. Le clip passe en boucle sur MTV. Le single monte dans les charts. L’album suit. Il atteint la première place du Billboard et y reste — neuf semaines. Il se vend à plusieurs millions d’exemplaires. Asia devient le groupe de rock le plus vendu de l’année 1982 aux États-Unis.
“Tout le monde a été surpris, personne n’était prêt à un tel succès, y compris la maison de disques.” — John Wetton
Pour Wetton, c’est une délivrance et une blessure en même temps. Une délivrance parce qu’il a enfin la reconnaissance grand public qu’aucun de ses précédents groupes — aussi brillants soient-ils — ne lui avait apportée. Une blessure parce que le succès a un prix. Mike Stone a exigé des lignes de basse simples, fonctionnelles, soutenant les mélodies vocales sans chercher à exister pour elles-mêmes. Wetton, le musicien qui avait défriché des territoires inconnus avec King Crimson, s’efface volontairement au service de la chanson. Ce n’est pas une trahison. C’est un choix d’artiste mature. Mais ça coûte.
Only Time Will Tell, Don’t Cry, Wildest Dreams : les singles se succèdent. L’album Alpha sort en 1983. Les critiques sont moins enthousiastes, mais le public suit. Puis Astra (1985), et les tensions internes qui s’accumulent. Wetton sent que quelque chose se dérobe. Le succès est là, mais il échappe à toute prise. Il quitte Asia en 1986.
Ce qui suit est moins glorieux. La descente. L’alcool, la dépression, la difficulté à trouver sa place dans une industrie musicale qui change à toute allure. Wetton court après des chimères, enregistre des albums solo qui peinent à trouver leur public, cherche à retrouver le frisson de Crimson dans des projets qui n’ont ni la même folie ni le même génie collectif. Ce sont des années douloureuses, marquées par des erreurs et des regrets, que Wetton évoquera plus tard avec une lucidité désarmante.
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Chapitre VI
La Longue Résurrection
Les années solo, Icon et le retour d’Asia, 1987–2014
Les années 1990 et 2000 sont celles d’une lente et difficile reconstruction. Wetton sort de l’alcoolisme — non sans mal — et retrouve progressivement un équilibre personnel et musical. Il accepte sa situation avec une lucidité nouvelle : il n’est pas Bono. Il ne vendra plus jamais neuf millions d’albums en un an. Mais il est John Wetton, bassiste de King Crimson, chanteur d’UK et d’Asia, et cela est, en soi, une chose immense.
Ses albums solo de cette période — Arkangel (1997, enregistré avec Robert Fripp et Steve Hackett), Welcome to Heaven (2000), Rock of Faith (2003) — trouvent un public fidèle de passionnés de rock progressif qui le suivent partout. Ce ne sont pas des albums parfaits, mais ils portent la griffe d’un artiste qui s’est battu pour rester debout.
Le projet Icon, mené avec son vieux complice Geoff Downes (claviers d’Asia), donne naissance à trois albums entre 2005 et 2013. Wetton y retrouve un cadre mélodique proche de celui d’Asia, mais avec plus de liberté, plus d’espace pour les arrangements et les nuances. Les fans apprécient.
Et puis, en 2006, l’inattendu. La formation originale d’Asia — Wetton, Howe, Downes, Palmer — se réunit pour une tournée mondiale. C’est un succès immédiat. Le public acclame. Les albums Phoenix (2008), Omega (2010), XXX (2012) et Gravitas (2014) suivent, témoignant d’un groupe toujours capable de composer des mélodies durables et de remplir des salles.
En 2009 et 2011, Wetton retrouve également Eddie Jobson pour des reformations partielles d’UK, donnant des concerts au Japon et aux États-Unis avec Marco Minnemann puis Terry Bozzio à la batterie. L’occasion pour lui de replonger dans le répertoire de ces deux années folles de la fin des seventies, de rejouer In the Dead of Night devant des salles combles de mélomanes qui n’attendaient que ça.
Durant cette longue période, Wetton évolue aussi instrumentalement. Il joue de moins en moins sa Fender Precision, lui préférant des basses plus modernes : la Zon Legacy, conçue à San Francisco, connue pour son son clair et précis, et la Zon Sonus Custom 4 à la finition blanche et violette, aperçue dans plusieurs concerts d’Asia. Plus tard, la Gibson Victory Artist. Les basses changent, mais la voix, elle, reste la même — cette voix de ténor chaud qui a traversé quatre décennies sans perdre ni sa profondeur ni sa couleur.
Dans ses dernières années, Wetton laisse même la basse au vestiaire pour certaines performances solo, se présentant seul avec une guitare acoustique. La chanson avant tout. La mélodie, le texte, la voix. Tout ce qui reste quand les amplis sont éteints.
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Chapitre VII
Matériel : les outils d’une vie
Basses, amplis et effets
John Wetton n’a jamais été un collectionneur obsessionnel, ni un guitariste-gadget qui change de matériel à chaque album. Son arsenal était cohérent, réfléchi, au service d’un son qu’il avait en tête avant même de brancher le câble.
La Fender Precision 1961 : l’instrument d’une légende
La Fender Precision Bass de 1961 est l’instrument auquel on associe d’abord le nom de Wetton. C’est avec elle — une basse à finition naturelle, le bois mis à nu, puis relaquée en blanc pour la fin de l’ère King Crimson — qu’il enregistre Larks’ Tongues in Aspic, Starless and Bible Black et Red. La configuration pre-CBS de cette Precision (avant le rachat de Fender par CBS en 1965) lui confère une réponse particulièrement vive à l’attaque, des médiums riches et présents, un sustain naturel. L’instrument parfait pour un jeu physique et affirmé.
La Fender Jazz Bass fait également son apparition ponctuellement — on la voit dans le clip Nothing to Lose d’UK (1979) et dans celui de Heat of the Moment (Asia, 1982) — essentiellement en tant qu’instrument de backup. La Precision reste la reine.
Dans les années 80, après son départ d’Asia, Wetton explore d’autres territoires : la Gibson Victory Artist (une basse américaine de la fin des seventies au son rond et chaleureux), des instruments Fernandes et Ibanez lors d’endorsements ponctuels, puis la Zon Legacy — basse californienne à l’ergonomie moderne et au son cristallin — qui devient sa compagne principale dans les années 2000 et 2010. La Zon Sonus Custom 4 à la finition blanche et violette est mémorable et reconnaissable entre toutes dans les concerts d’Asia reformé.
Le son Hiwatt : le grondement de Crimson
À l’époque King Crimson, l’amplification de Wetton est aussi iconique que sa basse. Il utilise des têtes Hiwatt — probablement des DR103 ou DR201, soit 100 ou 200 watts — appréciées pour leur headroom énorme et leur capacité à saturer naturellement dans les graves sans perdre la définition. Les enceintes sont des Hiwatt 4×12 équipées de haut-parleurs Electro-Voice (et non des Fane, contrairement à une idée reçue), complétées en concert par un bac plié de basses fréquences de type W-bin, souvent posé sur le côté.
C’est cette combinaison — Precision 1961, cordes Rotosound roundwound, Hiwatt poussé à fond, pédale Jen Double Sound en soutien — qui produit le son de Starless, de Red, de The Great Deceiver. Un son qui n’a jamais vraiment été égalé, même par ceux qui ont essayé de le recréer.
Pour l’ère UK, il évolue vers des têtes Marshall Super Bass, maintenant une saturation naturelle dans un contexte légèrement différent. Puis l’Ampeg SVT s’impose — l’ampli basse américain par excellence, massif et chaleureux — et reste sa référence pour l’ère Asia et les années solo.
Les effets : la pédale italienne et les complices
La Jen Double Sound Fuzz/Wah — une pédale italienne bon marché, retrouvée dans les bacs à soldés de l’époque — est peut-être l’effet le plus identifiable du Wetton de King Crimson. Elle sert l’intro grondante d’Exiles, les riffs de Larks’ Tongues Pt. I, certains passages de Red. Ce n’est pas une pédale de précision — c’est une pédale de caractère.
Au fil des années, Wetton utilise également un Mutron Octave Divider pour les effets de doublage d’octave, les célèbres pédales de basse synthé Moog Taurus 1 pour épaissir les basses fréquences en concert (très audibles dans les shows d’Asia), un MXR Phase 90 et un MXR M117 Flanger. L’ensemble du pedalboard a longtemps été assemblé et géré par Pete Cornish, le technicien de référence du rock progressif britannique — y compris durant les années King Crimson.
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Chapitre VIII
L’Heritage
Ce que John Wetton nous a laissé
Il est difficile de mesurer l’influence d’un musicien qui a traversé autant d’époques et de styles différents. John Wetton n’est pas un innovateur à la Jaco Pastorius, qui a redéfini les frontières techniques de la basse électrique. Il n’est pas non plus un révolutionnaire stylistique au sens strict. Ce qu’il est, c’est quelque chose de plus rare et de plus difficile à nommer : un musicien complet, dont la somme des talents dépasse n’importe laquelle de ses parties.
En tant que bassiste, il a montré ce que peut être une basse quand elle refuse de se taire. Ses lignes avec King Crimson ont influencé des générations de musiciens de rock progressif, de metal progressif et même de post-rock. On entend son empreinte chez des groupes comme Tool, Porcupine Tree, Opeth — dans cet art d’équilibrer puissance et finesse, densité et clarté.
En tant que chanteur, il a prouvé qu’une voix de rock pouvait être à la fois puissante et nuancée, populaire et musicalement honnête. Sa façon de phrasé — direct, sans fioriture inutile, toujours au service de la mélodie — est un modèle du genre.
En tant que compositeur, il a navigué des structures les plus complexes du rock progressif (Starless, One More Red Nightmare) aux hymnes les plus accrocheurs de la pop-rock (Heat of the Moment, Only Time Will Tell) sans jamais sembler se trahir. C’est un talent rare : la capacité à exceller dans des registres opposés.
Il y a aussi, dans le parcours de Wetton, une leçon de vie. Celle d’un homme qui est passé par les sommets et les abîmes, qui a connu le vertige du succès planétaire et la douleur de la dépendance, qui a réussi à se reconstruire et à continuer de faire de la musique jusqu’à ce que son corps le lui interdise. Ses dernières interviews montrent quelqu’un en paix avec ce qu’il a fait, lucide sur ses erreurs, fier de son œuvre.
Le 31 janvier 2017, John Wetton s’éteint à Bournemouth, la ville de son enfance, celle où tout a commencé avec un ami guitariste et des rêves de rock’n’roll. Il a soixante-sept ans. La nouvelle se répand en quelques heures dans le monde entier. Les musiciens de King Crimson, d’Asia, d’UK publient leurs hommages. Les fans sortent leurs vinyles et leurs CD. On écoute Red. On écoute Starless. On écoute Heat of the Moment.
Et quelque part, ce grondement de basse — cette Precision 1961, ces cordes Rotosound, ces Hiwatt qui tremblent dans leurs graves — continue de résonner.
“The music never dies.”
— John Wetton
gravebasse.com
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