Rétrospective, la barbe blanche du studio rejoint le panthéon de Nashville. Le 28 avril 2026, le bassiste le plus enregistré de l'histoire de la pop a enfin reçu la reconnaissance institutionnelle qui lui échappait encore.
Un panthéon enfin complet
Le 28 avril 2026, sur la scène du Fisher Center for the Performing Arts de Nashville, le Musicians Hall of Fame a accueilli sa promotion 2026. Aux côtés de Dolly Parton (Industry Icon Award), Keith Urban, Michael McDonald, George Thorogood & The Destroyers, le producteur John Boylan, le guitariste Dann Huff et le pianiste Nicky Hopkins (à titre posthume), un nom a particulièrement résonné dans la communauté des bassistes : Leland Bruce Sklar.
Pour les habitués de gravebasse, l'évidence saute aux yeux. Comment cet homme, dont la signature sonore irrigue plus de 2 000 albums et près de 25 000 chansons selon ses propres comptages, n'avait-il pas déjà sa place dans l'institution de Nashville ? La question, lue sous les réseaux sociaux des médias spécialisés, revenait comme un refrain : « Surprised it took so long » — surpris que ça ait pris si longtemps.
L'hommage à Sklar fut confié au producteur Tony Brown, figure tutélaire de la scène country de Nashville. Trois performances ont accompagné l'intronisation : « Running on Empty » de Jackson Browne, « Your Smiling Face » de James Taylor et « How » — chansons emblématiques portées entre autres par Wendy Moten et Garth Brooks, illustrant la diversité des univers dans lesquels la basse de Sklar s'est inscrite.
la trajectoire d'une basse omniprésente
De Milwaukee à la Californie
Leland Bruce Sklar naît le 28 mai 1947 à Milwaukee, dans le Wisconsin, avant que sa famille ne s'installe à Los Angeles alors qu'il a quatre ans. La Californie deviendra son terrain de jeu et, bientôt, le berceau de ses premières aventures musicales.
Pianiste classique dès l'enfance, il bascule vers la contrebasse à 11 ans. Cette formation initiale au double bass — comme nombre de bassistes électriques de sa génération — façonnera durablement son toucher : main droite à deux doigts, main gauche souple sur le manche, et cette aisance particulière pour évoluer le long du diapason que partagent ses contemporains Jaco Pastorius et Tony Levin (les trois bénéficient d'ailleurs de doigts particulièrement longs, atout non négligeable pour un instrumentiste à cordes).
Le tournant Wolfgang et la rencontre avec James Taylor
En 1969, alors qu'il étudie à la California State University de Northridge, Sklar joue de la basse électrique dans un groupe de hard rock baptisé Wolfgang. Cocasse détail : leur manager s'appelle Bill Graham — oui, ce Bill Graham, dont le véritable prénom est… Wolfgang. Le groupe assure la première partie de Led Zeppelin dès sa première date live. Aucun enregistrement studio ne sortira, mais c'est dans cette période qu'il croise pour la première fois le chemin d'un certain James Taylor.
La collaboration avec Taylor, scellée à la toute fin des années 1960, sera fondatrice. Sklar intègre son groupe d'accompagnement et y restera durant plusieurs décennies. C'est aussi à cette époque qu'il rencontre les musiciens qui formeront sa famille artistique : le batteur Russ Kunkel, le guitariste Danny Kortchmar, le claviériste Craig Doerge, rejoints plus tard par le guitariste Waddy Wachtel.
The Section : le « house band » de la côte ouest
Ce noyau dur deviendra The Section, formation instrumentale qui s'imposera comme le groupe maison de facto d'Asylum Records et l'un des architectes sonores du soft rock californien des années 1970-80. Sous l'étiquette d'Asylum comme en sessions, The Section accompagne le gotha des singer-songwriters de l'époque : Jackson Browne, Carole King, Linda Ronstadt, Joni Mitchell, Warren Zevon, Crosby, Stills & Nash, Stevie Nicks, Randy Newman… Une influence comparable à celle des Wrecking Crew sur la côte ouest ou des Funk Brothers à Motown.
The Section publiera également trois albums instrumentaux sous son propre nom, dans une veine rock instrumental qui révèle un autre visage de Sklar — plus aventureux, plus jazz-fusion.
Phil Collins, Toto, et l'expansion mondiale
L'histoire bascule à nouveau autour de 1984-1985 lorsque Phil Collins recrute Sklar pour l'album No Jacket Required et la tournée qui suit. La collaboration durera des années et fera entendre le son de la « Beard » sur certains des tubes pop-rock les plus diffusés de la planète. Toto l'embarque également à plusieurs reprises, tant en studio qu'en tournée.
Détour révélateur : dès 1973, Sklar tenait la basse principale sur Spectrum, l'album culte du batteur Billy Cobham, aux côtés de Jan Hammer aux claviers et d'un certain Tommy Bolin à la guitare. Manière de rappeler que derrière l'image du bassiste « soft rock », il y a un musicien forgé par le prog, Hendrix, Zeppelin et la fusion.
La discographie monstre
Sklar a depuis joué pour Linda Ronstadt, Hall & Oates, Diana Ross, Neil Diamond, Rod Stewart, Reba McEntire, George Strait, Clint Black, Willie Nelson, LeAnn Rimes, Vanessa Carlton, Lisa Loeb, Nils Lofgren, Suzy Bogguss, Lyle Lovett, The Doors (en sessions posthumes), Steven Curtis Chapman, et des centaines d'autres. Côté écran, on l'entend sur les bandes-son de Forrest Gump, Ghost, ainsi que sur les génériques de Hill Street Blues, Knight Rider ou Simon & Simon.
The Immediate Family : le retour aux sources
Depuis 2018, Sklar est le bassiste de The Immediate Family, formation qui réunit ses complices historiques de The Section (Kortchmar, Kunkel, Wachtel) avec le bassiste/chanteur Steve Postell. Le groupe tourne, enregistre, et perpétue une certaine idée du jeu collectif californien.
Le style Sklar : la science du pocket
Sa philosophie tient en une phrase prononcée lors de l'intronisation : « I've always been a song guy, and I like to figure out where things work best. » Sklar revendique une approche simple, instinctive, au service du morceau. Pas d'intellectualisation, pas de virtuosité gratuite — mais une lecture quasi chirurgicale de l'espace harmonique et rythmique.
Sa fameuse basse de scène et de studio, la « Frankenbass » (parfois orthographiée Frankenstein), est un instrument bricolé au fil des décennies, agrégat de pièces glanées sur diverses Precision et autres modèles. Une basse non identifiable à l'œil nu — comme son style : reconnaissable entre mille à l'oreille, impossible à étiqueter sur le papier.
Albums et morceaux à (ré)écouter
Une playlist personnelle pour saisir l'étendue du sillon Sklar :
- James Taylor — Sweet Baby James (1970) et JT (1977)
- Jackson Browne — Late for the Sky (1974), Running on Empty (1977)
- Carole King — Tapestry (1971)
- Phil Collins — No Jacket Required (1985), …But Seriously (1989)
- Billy Cobham — Spectrum (1973) — pour entendre Sklar en mode fusion
- The Section — Forward Motion (1973)
- Toto — sessions diverses années 80-90
- The Immediate Family — albums éponymes (2021 et suivants)
Leland Sklar incarne une figure presque disparue : celle du musicien d'accompagnement qui fait carrière dans l'ombre des têtes d'affiche, et dont la patte sonore devient pourtant indissociable de tubes que des millions de personnes fredonnent sans savoir qui en a posé les fondations rythmiques.
À 78 ans, sa nomination à Nashville n'est pas un point final mais une virgule. Sa chaîne YouTube continue de fédérer une communauté massive de bassistes amateurs et professionnels, The Immediate Family tourne, et la barbe blanche n'a rien perdu de son humour ni de son acuité. Le Musicians Hall of Fame n'a pas couronné une retraite : il a simplement reconnu, avec un certain retard, ce que la communauté des bassistes savait depuis quarante ans.
Reste à savoir quand le Rock and Roll Hall of Fame osera enfin reconnaître ses session players. Mais c'est un autre combat.
Le matériel de Leland Sklar : la science du « song first »
Cinquante ans de studio, 2 500 albums au compteur, et un setup d'une simplicité presque déroutante. Plongée dans le rig du bassiste qui a transformé la sobriété en signature.
Au lendemain de son intronisation au Musicians Hall of Fame, on s'attarde rarement sur le matériel d'un musicien de session. C'est pourtant chez Leland Sklar que la question prend tout son sens : comment un même musicien, avec un nombre d'instruments réduit et une chaîne de signal courte, a-t-il pu signer le son de la basse sur des milliers de morceaux dans des dizaines de genres ? Réponse en trois mots : musicalité, cohérence et pragmatisme.
La « Old Frankenstein » : 50 ans de loyauté
L'instrument central de la carrière de Sklar n'est pas une production de série. La Frankenstein (ou Old Frankenstein) a été assemblée en 1973 par le luthier californien John Carruthers, à partir d'éléments disparates :
- Corps de Fender Precision Bass
- Manche de Precision retaillé aux dimensions d'un Jazz Bass — Carruthers a pris un gabarit sur la Jazz '62 personnelle de Sklar pour redessiner le profil
- Frettes de mandoline (très fines), pour un toucher particulier et un fret buzz maîtrisé
- Deux micros Precision en configuration reverse split (puis EMG P par la suite, selon les époques)
- Chevalet Leo Quan Badass II, pièce de référence sur ses instruments
Cette basse a servi sur environ 90 % de ses enregistrements. Quand des artistes comme James Taylor ou Jackson Browne rappellent Sklar pour des tournées « reunion » plusieurs décennies plus tard, c'est la Frankenstein qui ressort de son étui. La fidélité sonore — au sens propre — fait partie du contrat.
À noter : sa Jazz Bass de 1962 d'origine, dont le corps a été littéralement sculpté (« carvé ») pour épouser le buste lors des longues sessions, existe toujours dans sa collection.
Dingwall Leland Sklar Signature
Sa basse principale en tournée depuis plusieurs années. Modèle 5 cordes à diapason multi-scale (fan fret), il y trouve une tenue dans le grave et une polyvalence harmonique que les designs traditionnels n'offrent pas. Pour un musicien dont le métier consiste à entrer dans n'importe quelle session le matin sans savoir ce qu'on lui demandera, c'est un choix logique.
Warwick Star Bass II
Modèle semi-hollow inspiré de l'esthétique Hofner, mais avec un jeu plus moderne. Sklar en possède une fretted et une fretless (4 cordes). Il a déclaré préférer cet instrument à un véritable Hofner pour son confort de jeu.
Warwick Masterbuilt Sklar Bass I
Modèle 4 cordes développé sur cahier des charges personnel par les ateliers Custom Shop de Warwick.
Gibson Leland Sklar Signature
Modèle dérivé de l'esprit de la Frankenstein, produit par Gibson — une reconnaissance industrielle de l'instrument emblématique du musicien.
Autres Warwick custom
Le constructeur allemand lui a également produit plusieurs pièces uniques au fil des années : 8 cordes, double-manche, fretless complémentaire.
L'amplification : tout chez Euphonic Audio
Sklar a longtemps utilisé un Univox à ses débuts, puis un Ampeg SVT sur certaines tournées des années 70 (notamment avec Carole King vers 1975). Mais depuis une vingtaine d'années, il est fidèle à un seul fabricant : Euphonic Audio, marque haut de gamme du New Jersey.
Son setup actuel :
- Tête Euphonic Audio iAMP Doubler II
- Tête Euphonic Audio iAmp 800 (utilisée également selon les configurations)
- Cabinet Euphonic Audio Wizzy-112 (1×12")
Son argument est constant en interview : il cherche un son volumineux et clean, sans coloration excessive. Le travail de l'amplificateur consiste à reproduire fidèlement ce qui sort de la basse, pas à le transformer.
Et une règle de vie pour les concerts : « Don't play loud. Let the house guy mix you. » Sur scène, surtout dans les salles équipées d'une bonne sono, jouer moins fort permet au mixeur de façade de livrer un meilleur équilibre. Conseil applicable à toute génération de bassiste.
Les cordes : GHS, et seulement GHS
Un seul jeu, depuis toujours :
- GHS Super Steels Bass Strings
- Calibre medium light : 40-102
- Filé acier inoxydable
Sklar a confirmé dans la vidéo « 27. More Gear » de sa chaîne YouTube qu'il utilise ces cordes « depuis toujours sur toutes mes basses ». Cette constance contribue à la signature sonore reconnaissable de son jeu sur des décennies d'enregistrements.
Détail historique : sur les premiers enregistrements avec James Taylor dans les années 70, il utilisait des Rotosound RS-66 Swing Bass, le standard de l'époque.
Les effets : le strict minimum
Là où certains bassistes alignent vingt pédales, Sklar en a essentiellement deux :
- Boss OC-2 Octave Divider — son effet préféré, pour ajouter du grave ou un caractère synthétique ponctuel
- Une vieille TC Electronic chorus-flanger (modèle non précisé, sans doute un Stereo Chorus Flanger des années 80)
C'est tout. Pour le studio, il enregistre presque systématiquement en DI (direct), parfois en parallèle avec une prise micro de l'ampli. La chaîne courte est un choix esthétique autant qu'un choix de fiabilité : moins de variables, plus de répétabilité d'une session à l'autre.
La technique : le matériel humain
On termine par ce qui ne s'achète pas. Le « son Sklar » tient autant à ses doigts qu'à son matériel :
- Main droite à deux doigts (index, majeur), héritage de sa formation de contrebassiste classique commencée à 11 ans
- Main gauche souple, sans pression excessive — l'inverse de ce qu'on voit chez beaucoup de jeunes joueurs
- Doigts particulièrement longs, caractéristique qu'il partage avec ses contemporains Jaco Pastorius et Tony Levin
Honnêteté professionnelle assumée : à cause de blessures à la main et au poignet, Sklar dit lui-même « sucker » au slap. Quand on l'appelle pour un projet façon Louis Johnson, il refuse et redirige vers d'autres bassistes. Une intégrité rare dans un milieu où l'égo pousse souvent à accepter au-delà de ses moyens.
Le rig de Leland Sklar tient en quelques lignes. Aucune révolution technologique, aucune chasse aux dernières nouveautés. Une basse fétiche bricolée il y a 50 ans, un ampli de qualité, un jeu de cordes invariable, deux pédales, et la rigueur de jouer au service du morceau.
À une époque où chaque YouTube de gear review pousse à empiler les compresseurs, les préamplis et les modélisations, Sklar rappelle quelque chose de salutaire : le son ne vient pas du matériel. Il vient du musicien qui sait quoi en faire — et surtout quoi ne pas en faire.
Ajouter un commentaire
Commentaires