Si Michel Alibo était né à New York, on parlerait de lui comme de Marcus Miller. Mais il vient du Robert, en Martinique — et depuis cinquante ans, sa basse trace en silence l'une des carrières les plus denses et les plus polyvalentes de la musique française et caribéenne.
Autodidacte formé aux rythmes africains, pilier du collectif jazz-fusion Sixun, architecte du zouk-fusion au sein de Sakiyo, partenaire de Manu Dibango, Salif Keïta, Angélique Kidjo ou Céline Dion : Michel Alibo est ce genre de musicien que les musiciens écoutent, que les producteurs s'arrachent, et que le grand public ignore souvent — à tort. Portrait d'un bassiste du monde.
Le Robert, Paris, et la basse à 14 ans
Michel Alibo naît le 14 avril 1959, originaire du Robert, commune de la côte atlantique de la Martinique. Élevé entre les Antilles et Paris, il grandit dans un bain sonore naturellement pluriel, entre musiques caribéennes héritées de l'île et culture musicale métropolitaine. C'est à 14 ans qu'il s'empare de la basse électrique, en autodidacte — avec, comme premier compagnon de route, le guitariste Frank Curier, qui l'aide à déchiffrer l'instrument et à structurer un jeu encore intuitif.
Deux ans seulement après ses premières notes, à 16 ans, il est déjà professionnel. Un précocité qui n'est pas seulement technique : elle traduit une musicalité innée, une écoute déjà formée aux polyrythmes, et une capacité rare à s'adapter à des contextes stylistiques très différents. C'est cette qualité — la polyvalence sans compromis — qui allait définir toute sa trajectoire.
Ses influences fondatrices sont celles d'un bassiste qui pense large dès le début : Alphonso Johnson, Stanley Clarke, Ron Carter, Jaco Pastorius. Des noms qui couvrent le spectre du funk progressif, du jazz acoustique, du fusion électrique — autant de couleurs qu'Alibo va absorber pour les mêler à ses propres racines antillaises et africaines.
Le choc africain — Le groove comme fondation
Le tournant décisif survient lors de sa première tournée en Afrique, toujours à 16 ans. Au contact des musiques du Cameroun — le makossa, le makassi — Alibo reçoit une révélation rythmique. Ces grooves puissants, enracinés, cycliques, vont littéralement s'imprimer dans son jeu pour ne plus jamais le quitter. Il ne s'agit pas d'une influence superficielle : c'est une fondation.
Cette immersion africaine ouvre ensuite la porte aux plus grandes scènes. Il tourne et enregistre avec Manu Dibango — l'album Afrijazzy —, figure tutélaire du jazz africain, dont la vision musicale transcontinentale résonne profondément avec les siennes. Il participe également à Soro de Salif Keïta, album phare de 1987 produit par Ibrahima Sylla, qui reste l'un des sommets de la world music électrique de cette décennie. Ces collaborations de jeunesse posent les bases d'une réputation qui va rayonner bien au-delà des frontières antillaises.
Sixun — Le Weather Report européen
C'est avec Eddy Louiss — l'organiste et pianiste martiniquais, géant du jazz français — qu'Alibo fait la rencontre décisive de sa vie musicale collective : celle de Paco Séry, batteur d'origine ivoirienne que Wayne Shorter et Joe Zawinul ont publiquement salué comme l'un des meilleurs batteurs du monde. De cette complicité naît, au début des années 1980, le projet qui allait porter Alibo au-devant de la scène fusion européenne : Sixun.
Fondé vers 1984, le groupe rassemble six musiciens aux origines musicales radicalement différentes — européens, africains, caraïbes : Michel Alibo (basse), Paco Séry (batterie), Louis Winsberg (guitare, avec ses influences tziganes), Jean-Pierre Como (claviers), Alain Debiossat (saxophones) et Stéphane Edouard (percussions). Ensemble, ils développent un langage hybride, immédiatement identifiable — fusion polyrythmique, mélodies afro-antillaises, énergie jazz et groove funk — qui leur vaut la comparaison récurrente avec Weather Report, ou avec leurs contemporains Yellowjackets et le québécois UZEB.
Dans les années 1980, Sixun est l'un des groupes de fusion européens les plus vendeurs : chaque album s'écoule à plus de 20 000 exemplaires, un score remarquable pour le jazz. Le groupe sera actif de 1984 à 2014, produisant plus d'une dizaine d'albums, dont Alibo co-signe plusieurs compositions. En 2005, il reçoit le Django d'Or du meilleur groupe sur scène, consécration symbolique de la scène jazz française.
| Discographie Sixun (sélection) |
|---|
| Nuit Blanche — 1985 |
| Pygmées — 1987 |
| Explore — 1988 |
| Live — 1989 |
| L'Eau de Là — 1990 |
| Nomad's Land — 1993 |
| Lunatic Taxi — 1995 |
| Flashback — 1995 |
| Nouvelle Vague — 1998 |
| Sixun fête ses 20 ans – Live à La Cigale — 2006 |
| Palabre — 2008 |
| Live in Marciac + DVD — 2009 |
Le zouk réinventé — Sakiyo et la fusion antillaise
Parallèlement à Sixun, Michel Alibo ne tourne pas le dos aux musiques de son île natale. Bien au contraire : il va y importer sa sensibilité fusion et contribuer à en modifier la grammaire. Les années 1980 voient émerger le zouk comme phénomène planétaire, porté notamment par Kassav'. Alibo est de toutes les sessions, de tous les plateaux, aux côtés de Gilles Floro, Francky Vincent, Ralph Tamar, Tanya Saint-Val, Edith Lefel.
Mais c'est en 1988 qu'il franchit un cap créatif : il co-fonde Sakiyo, avec le pianiste Mario Canonge, Tony Chasseur et Jean-Paul Pognon. L'ambition est claire — apporter une touche de fusion au zouk antillais, élaborer un son nouveau pour la musique caribéenne, qui garde son ADN groovant tout en s'ouvrant aux harmonies jazz et aux textures plus complexes. L'expérience est significative, et elle cimente une collaboration artistique durable avec Mario Canonge, qui se poursuit dans de nombreux projets ultérieurs — dont le superbe Sakesho.
Sa signature de bassiste dans le zouk est déjà identifiable : des lignes mélodiques, pas seulement rythmiques. Une façon de placer la basse comme colonne vertébrale harmonique d'un morceau, pas seulement comme soutien de la caisse.
La Machine de studio — Un carnet d'adresses planétaire
Simultanément à ses aventures collectives, Michel Alibo construit une des discographies de sessions les plus diversifiées de la musique francophone et mondiale. À partir des années 1980, il devient l'un des musiciens les plus sollicités des studios parisiens. Son nom apparaît sur des productions qui, mises bout à bout, forment une cartographie sonore stupéfiante.
La liste est vertigineuse et couvre plusieurs décennies, plusieurs continents, plusieurs genres. On y trouve la pop française (Mylène Farmer, Laurent Voulzy), la world music africaine (Youssou N'Dour, Ray Lema, Lokua Kanza), le jazz afro (Archie Shepp, Karim Ziad), le hip-hop (MC Solaar, Bisso Na Bisso), la variété internationale (Céline Dion) et le jazz fusion expérimental (Nguyen Lê, Trilok Gurtu). C'est précisément cette plasticité — savoir se fondre dans n'importe quel contexte en y apportant sa personnalité sans jamais l'imposer — qui fait d'Alibo un musicien de session d'exception.
Sakesho — Le jazz caribéen au sommet
En 2005, Michel Alibo intègre l'un des projets les plus aboutis de sa carrière : Sakesho, supergroupe de jazz caribéen réunissant Andy Narell (steel pan), Jean-Philippe Fanfant (batterie) et Mario Canonge (piano). L'album We Want You To Say, enregistré avec l'HR Big Band de Francfort sous la direction de Philip Michael Mossman, conjugue les traditions caribéennes, le jazz post-bop et les couleurs orchestrales de manière magistrale.
Le projet est révélateur du positionnement d'Alibo dans la hiérarchie du jazz mondial : il évolue ici aux côtés d'Andy Narell, virtuose américain considéré comme le maître du steel pan contemporain, et dans des formations orchestrales de haut niveau. Sa basse y tient un rôle à la fois ancré — rythmique, profond — et mélodiquement inventif, à l'image de toute sa démarche artistique.
Chronologie — Cinquante ans de basse
Style & signature — La ligne mélodique comme colonne vertébrale
Quelle est la signature d'Alibo ? Lui-même la formule avec une clarté désarmante : « Pour le jazz et le zouk, on reconnaît mon style parce que je fais des lignes de basse qui sont mélodiques. C'est parfois la colonne vertébrale d'un morceau… c'est ma signature. »
Cette approche mélodique de l'instrument — héritée en partie de Jaco Pastorius, dont l'influence sur les bassistes de sa génération est incontournable — ne se fait jamais au détriment du groove. Alibo est fondamentalement un bassiste de chambre rythmique : sa basse sert le morceau, soutient la polyrythmie, ancre le tout dans une pulsation organique. Mais elle chante aussi. Elle propose. Elle dialogue avec les souffleurs, les claviers, les percussions.
Son bagage est unique parce qu'il est vécu, pas théorique. Les rythmes africains absorbés lors de ses premières tournées, les lignes zouk déployées dans les années 1980, les harmonies jazz intégrées via Eddy Louiss et Sixun, les textures fusion des sessions avec Nguyen Lê ou Trilok Gurtu — tout cela coexiste dans un jeu profondément cohérent, dont la diversité stylistique n'est jamais une dispersion mais une richesse.
Il pratique également la contrebasse, ajoutant à son registre une dimension acoustique et une profondeur de timbre que peu de bassistes électriques cultivent avec autant de naturel. En concert, notamment lors de son show solo de 2026, il alterne les deux instruments avec une aisance déconcertante.
Héritage & transmission — Le futur du jazz caribéen
À 66 ans, Michel Alibo ne ralentit pas. Il maintient une présence scénique régulière — notamment avec Karim Ziad & Ifrikya Group, avec qui il explore les rencontres entre jazz, afrobeat et musiques nord-africaines — et reste un passeur actif de la culture bass dans le monde caribéen.
Sur la jeune génération de bassistes martiniquais et antillais, il porte un regard enthousiaste, sans nostalgie : « Je suis fier non seulement de tous ces jeunes bassistes mais tout autant de tous ces jeunes musiciens qui viennent "illuminer" notre musique caribéenne, surtout le jazz caribéen. Ils apportent tous une fraîcheur, une efficacité, une musicalité, ils sont modernes, et je trouve que le niveau est sérieusement monté. »
Le 2 mai 2026, il a choisi de fêter ses cinquante ans de carrière sur scène dans sa Martinique natale, à l'Atrium de Fort-de-France. Le titre de ce concert dit tout : Intemporel. Ce n'est pas une retraite, c'est une déclaration. La basse d'Alibo reste une machine en mouvement — ancrée dans ses racines, ouverte sur le monde, toujours mélodique.
Portrait rédigé pour gravebasse.com. Michel Alibo est auteur, compositeur, bassiste et contrebassiste actif depuis 1975. Toutes les citations sont issues d'interviews publiées (97land.com, gewamusic.com, la1ere.franceinfo.fr)
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