Philippe Roux, quand la lutherie se met au service du son

Publié le 8 mars 2026 à 11:23

Aujourd'hui, nous partons à la rencontre de Philippe Roux. Bassiste passionné, amoureux du beau matériel et des instruments de luthiers (notamment ceux de notre riche région savoyarde et jurassienne), Philippe a un parcours atypique. Venu de la guitare, il a trouvé dans la basse un contact physique et sonore qui a changé sa vision de la musique. Actuellement pilier du duo Phil Derest, il nous raconte sa quête du son, son amour pour les basses sur-mesure, et comment on remplit l'espace sonore quand on est le seul instrumentiste à cordes d'un groupe.

Bonjour Philippe, et merci de nous accorder ce moment pour gravebasse.com ! Pour commencer par le commencement, comment es-tu arrivé à la musique, et plus particulièrement à la basse ?

En fait, j'ai commencé par la guitare quand j'avais 11 ans, avec un super prof qui s'appelait Christian Berger. J'en ai fait pendant quatre ou cinq ans avec lui. Ensuite, je suis parti faire mes études, donc j'ai un peu levé le pied, même si je n'ai jamais vraiment abandonné et que je continuais à jouer un peu.

Plus tard, quand je me suis installé sur Annecy, j'ai eu envie de refaire de la musique sérieusement. J'ai rencontré Nicolaï Quintero et son frère Youri. Je me suis vraiment remis à bosser ma gratte pour jouer avec eux dans des groupes de reprises. C'était très festif, parfois un peu à l'arrache, mais ça marchait super bien car ce sont de super musiciens.

Et le passage à la basse, ça s'est fait comment du coup ?

Ça s'est fait il y a environ 4 ans. À l'époque, je jouais de la guitare dans l'harmonie de mon village. Un jour, le chef d'orchestre Renaud Jacquet me demande : "Vas-y, pour un concert de fin d'année, est-ce que ça t'embête de tenir la basse ?" Je lui ai répondu que si j'en trouvais une, ça ne me poserait pas de problème, en tant que guitariste.

Finalement, un copain m'a prêté une magnifique Gibson Thunderbird, une vraie ! Et là, je me suis dit : "Mais cet instrument est génial !" Il a fallu que j'apprenne à jouer aux doigts, chose que je n'avais jamais faite de ma vie. Mais ce qui m'a marqué, c'est vraiment le contact avec l'instrument. Avant même le contact sonore, il y a un contact physique que je trouve vachement plus fort et plus plaisant qu'à la guitare. Depuis ce jour-là, je n'ai jamais arrêté.

Je vois que tu as pas mal de flight cases derrière toi. Tu as l'air d'aimer le beau matériel et d'avoir une vraie recherche sonore !

Ah ça, oui, il y en a quelques-uns ! [Rires] J'ai un peu de Fender. J'utilise pas mal une Jazz Bass sur laquelle j'ai fait changer les micros par le luthier Yves Ghirotto. On a monté des micros Christophe Godin asyllum pickup. Pour te la situer, ce n'est plus vraiment une Jazz Bass classique, mais ce n'est pas non plus une Precision. C'est vraiment entre les deux.

Je pense que quand tu viens de la guitare, tu as naturellement cette habitude de chercher le son. Les guitaristes ont souvent une multitude de grattes, une multitude d'effets... J'ai un peu transposé ça à la basse. Sans vouloir être prétentieux, le son classique de la Precision Bass branchée dans un Ampeg SVT, on l'a vachement entendu. J'essaie de trouver de nouvelles solutions sonores. J'ai bossé ma technique (médiator, doigts, slap), mais ce n'est pas la technique que je veux mettre en avant : mon but, c'est de trouver des grooves simples, qui fonctionnent et qui sonnent.

Finalement, tu es plus à la recherche d'un son qui transcende la musicalité du groupe, plutôt que d'un son de "bassiste" égocentrique qui t'est propre ?

C'est exactement ça. C'est vraiment la musique qui prime. Je cherche à m'adapter aux groupes avec lesquels je joue et à leur ambiance. Je suis hyper sensible à l'atmosphère qu'un morceau peut dégager, bien plus qu'à la performance pure.

Ce qui nous amène à ton projet actuel, Phil Derest. Tu joues dans d'autres groupes en ce moment ?

Je fais quelques petits remplacements à droite à gauche selon les besoins des copains, j'ai aussi un autre projet en cours de création avec des cuivres où je joue sur ma Jazz Bass montée en filets plats (parce que c'est ce qui sert le mieux ce style de musique). Mais mon projet principal aujourd'hui, c'est vraiment Phil Derest.

Phil Derest est un projet qui existe depuis un moment, non ? Le format y est très particulier.

Oui, l'album est sorti en 2021 (j'avais d'ailleurs assisté au vernissage à l'époque). Le projet a un peu vivoté, et au printemps dernier, leur bassiste est parti. Phil m'a alors appelé en me disant : "Ça te dirait de venir jouer sur l'album ? Tes lignes de basse me plaisent." On a essayé, on a monté 12 titres en quelques semaines pour pouvoir faire un festival. Mais au final, je n'ai pas repris grand-chose des lignes de l'album, car l'attente de Phil, c'était d'avoir quelque chose de neuf, de plus "gros". Et ça marche plutôt bien !

La configuration est très complexe, car il faut comprendre l'atmosphère de Phil. Ce n'est pas un truc que tu peux ranger dans une case : ce n'est ni du blues classique, ni du folk, ni du rock. Tu joues du "Derest", avec tout son univers. Phil voulait avoir une guitare autour du cou, mais il joue surtout de la batterie en fait. Il a donc fallu trouver un moyen, à la basse, d'ajouter toute la matière manquante.

C'est clair qu'en duo basse/batterie, tenir à la fois la rythmique et la mélodie, c'est un sacré défi !

D'habitude, la basse assoit l'harmonie. Là, la basse doit carrément rentrer dans la mélodie. C'est presque un travail de composition, car il faut être présent partout, sinon le soufflet retombe tout de suite.

J'écoute beaucoup Royal Blood, et je me suis dit qu'il fallait qu'on aille vers ce genre de mur du son. J'en ai parlé avec un ami bassiste, Gaby Vegh (qui joue notamment dans Elefant Talk et qui gère ça magistralement avec un Line 6 Helix). On a passé de bonnes soirées à faire des essais, il m'a donné de précieux conseils. Aujourd'hui, je joue avec plusieurs sorties : parfois je suis uniquement sur un son de basse classique, parfois j'envoie le signal dans un ampli guitare en direct, et par moments, je mixe les deux pour faire une vraie "soupe" sonore massive.

Ça permet à Phil de lâcher la guitare pour jouer de l'harmonica, tout en ayant derrière un socle qui tient debout. Quand tu es bassiste en duo et que tu pars en solo, à part la batterie, tu n'as plus de filet de sécurité. J'essaie donc de remplir l'espace avec des techniques et de la technologie moderne (mon HX Stomp), même si j'ai toujours un bon petit ampli Ampeg qui traîne derrière moi !

On ressent chez toi une vraie démarche de travail avec des instruments de luthiers. Tu as parlé d'Yves Ghirotto, mais la région a l'air riche en talents !

Franchement, la Haute-Savoie et les environs sont incroyablement riches en très bons luthiers. Dans un périmètre de 80 km, on a des gens exceptionnels.

Il y a bien sûr Yves Ghirotto, mais aussi Thibault Lecerf qui est revenu s'installer ici et qui fait des instruments merveilleux. Il y a aussi le luthier Laurent Huchard. Et dans le Jura, il y a Sébastien Capelli qui a fait les premières basses d'Ivan Rougny. Capelli fait de très belles basses, qui sonnent du feu de Dieu !

Si j'ai besoin d'une basse très simple, avec un volume, une tonalité et un son bien lourd en bas, Laurent Huchard fait des choses géniales dans ce registre. Mais c'est vrai qu'Yves Ghirotto garde toujours la première place dans mon cœur.

Justement, ta basse principale pour Phil Derest est une Ghirotto. J'ai cru comprendre que ce n'était pas ton choix de départ ?

[Rires] C'est une histoire amusante ! En fait, j'avais pris contact avec un autre luthier pour discuter d'une basse. Entre-temps, ma Jazz Bass était chez Yves pour des réglages. Quand je suis allé la récupérer, il m'a montré une basse qu'il avait fabriquée. Esthétiquement, je la trouvais super jolie. Mais au début, je trouvais qu'il lui manquait un peu de graves pour le gros rock que je jouais à l'époque.

Et là, Yves, ce petit coquin, me dit : "Écoute, tu la prends, tu l'emmènes chez toi et tu l'essaies." Tu sens tout de suite que ça pue le piège ! [Rires] Je l'ai ramenée, j'ai commencé à la jouer, et je me suis dit "Oh mais c'est bien !" Surtout, elle est équipée d'un micro piezo qui ajoute un petit côté décalé et qui épaissit vachement le son. J'ai rappelé Yves direct pour lui dire que je la prenais. J'ai dû lui ramener à contrecœur pendant trois jours pour qu'il modifie le chevalet, et depuis, elle ne me quitte plus.

C'est donc devenu ton instrument signature pour ton projet actuel.

Complètement. Je veux bien jouer les autres, mais à la fin de la soirée, je finis toujours par ranger celle-là dans la voiture. Je la connais par cœur. Il y a une palanquée de boutons dessus, mais une fois que tu as compris les réglages, tu peux sortir quasiment n'importe quel son. En plus, le manche (c'est une 5 cordes) tombe parfaitement sous ma main. Je dirais que je joue à 90% sur cette basse. C'est un vrai coup de foudre, elle sonne même à vide !

Au final, dans le projet Phil Derest, le personnage principal, c'est presque cette basse. Elle est vraiment mise en valeur. Et Yves Ghirotto est un technicien et un personnage fabuleux, même s'il n'aime pas trop se mettre en avant !

Pour finir, tu as d'autres projets en ligne de mire ? On parlait d'une fameuse basse 8 cordes en préparation...

Ah, le coupable n'est pas encore au courant, mais oui, c'est dans les tuyaux ! J'en ai un peu discuté avec le luthier Laurent Huchard récemment. Ce sont des instruments qui coûtent cher, mais ce sont des œuvres de luthier, ça ne perd pas sa valeur. Cet instrument 8 cordes, je pourrais l'utiliser pour Phil Derest, mais aussi pour un autre projet de duo que j'ai en tête.

Maintenant que j'ai trouvé ce "style" de jeu très complet, j'aimerais beaucoup le mettre au service d'autres artistes ou chanteurs. Et avec Phil Derest, on va finir d'écrire le deuxième album, et on devrait bientôt sortir un premier single. Je m'éclate vraiment !

Merci beaucoup Philippe pour cet échange passionnant ! On a hâte d'entendre tout ça.

Propos recueillis par Davy pour gravebasse.com. N'hésitez pas à aller jeter une oreille au travail de Philippe Roux dans Phil Derest, et à soutenir les luthiers locaux qui font un travail exceptionnel pour nous, les bassistes !

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