Portrait d'Ernie McKone, l'interconnecté de l'acid jazz

Publié le 31 janvier 2026 à 07:47

Dans l'écosystème complexe et interconnecté de la musique britannique des quatre dernières décennies, peu de musiciens peuvent prétendre à une omniprésence aussi discrète mais essentielle que celle d'Ernie McKone. Bassiste virtuose, producteur visionnaire et pédagogue dévoué, McKone n'est pas simplement un instrumentiste qui a traversé les époques ; il est l'un des architectes sonores qui ont défini le contour du jazz-funk, de l'acid jazz et de la soul britannique moderne. Pour gravebasse.com, habitués à scruter les fréquences graves qui soutiennent l'édifice musical, la trajectoire de McKone offre une perspective unique sur l'évolution du "groove" au Royaume-Uni, depuis les sous-sols enfumés du mouvement Rare Groove jusqu'aux grandes scènes des festivals internationaux, en passant par les studios d'enregistrement les plus prestigieux.

Ernie McKone incarne une philosophie musicale où la basse ne cherche pas systématiquement la lumière du soliste, mais assume la responsabilité cruciale de lier l'harmonie au rythme, de connecter la mélodie à la danse. Son parcours est celui d'un artisan qui a su naviguer entre l'énergie brute de la rue londonienne et la sophistication des productions studio, collaborant avec des figures tutélaires telles que Paul Weller, Galliano, Incognito ou encore Sister Sledge. Au-delà de ses contributions en tant que sideman de luxe, McKone a bâti une œuvre durable à travers son label Boogie Back Records, devenant le gardien d'une esthétique soul authentique qui résiste aux modes éphémères.

Les Racines du Rythme et l'Éducation Londonienne

L'Héritage Familial : Une Immersion Précoce dans la Soul

La trajectoire musicale d'Ernie McKone ne commence pas dans une salle de classe, mais au cœur d'un foyer où la musique noire américaine occupait une place centrale, quasi sacrée. Élevé dans une atmosphère saturée de sons, Ernie a bénéficié d'une éducation auditive privilégiée grâce à la collection de disques de son père. Ce dernier, passionné de blues et de soul authentique, possédait des vinyles "incroyables" qui tournaient en boucle dans la maison familiale. Cette exposition précoce aux maîtres du genre a imprimé dans l'inconscient du jeune Ernie une compréhension viscérale du "pocket" — cet espace rythmique indéfinissable mais essentiel où la basse et la batterie s'unissent pour créer le mouvement.

Il est impossible de dissocier le parcours d'Ernie de celui de sa fratrie, et plus particulièrement de sa sœur Vivienne McKone. La musique était manifestement une seconde langue pour la famille McKone, une dynamique qui a vu Vivienne s'épanouir en tant que claviériste et chanteuse, collaborant plus tard avec The Style Council et développant sa propre carrière solo. Cette émulation familiale a sans doute créé un terreau fertile, transformant la pratique instrumentale en un mode de communication naturel plutôt qu'en une discipline académique rigide. L'influence paternelle, ancrée dans la tradition du blues, a fourni à Ernie les fondations émotionnelles de son jeu, lui apprenant que la technique ne vaut rien sans l'expression d'un sentiment véritable.

L'École de la Rue : Record Shops et Hip-Hop

Si l'influence paternelle a ancré Ernie McKone dans le passé glorieux de la soul, c'est son immersion dans la culture urbaine londonienne des années 70 et 80 qui a forgé son identité contemporaine. Contrairement aux musiciens issus des conservatoires classiques, l'université d'Ernie fut celle des magasins de disques ("record shops") où il a travaillé durant sa jeunesse. Ces lieux n'étaient pas de simples commerces ; ils agissaient comme des centres névralgiques de la culture underground, des points de ralliement pour les DJ, les collectionneurs et les musiciens en quête de la perle rare, du "break" inédit.

Dans cet environnement, McKone a développé une affinité particulière pour le hip-hop naissant. Cette passion, qu'il partageait avec des amis proches et futurs collaborateurs comme Neil Jones (du groupe Stone Foundation), a été déterminante dans l'évolution de son style. Le hip-hop, avec son esthétique basée sur le sample et la boucle parfaite, a enseigné à McKone une leçon fondamentale pour tout bassiste moderne : l'importance de la répétition hypnotique et de la solidité rythmique. En écoutant comment les producteurs de hip-hop isolaient et magnifiaient les lignes de basse des vieux disques de funk, McKone a appris à composer des lignes qui pouvaient "tourner" indéfiniment sans jamais lasser l'auditeur. Cette double éducation — la chaleur organique des disques de son père et la précision métronomique de la culture hip-hop — allait devenir la signature sonore d'Ernie McKone, un bassiste capable d'injecter une humanité bluesy dans des structures rythmiques rigoureuses.

La Genèse de l'Acid Jazz

La Formation d'un Collectif Pionnier

La fin des années 1980 à Londres fut marquée par une effervescence culturelle singulière, une réaction organique contre la pop synthétique et surproduite qui dominait les hit-parades. Dans les entrepôts et les clubs illégaux, un mouvement baptisé "Rare Groove" émergeait, prônant le retour aux instruments live et à l'énergie brute du funk des années 70. C'est dans ce creuset créatif qu'Ernie McKone co-fonda le groupe Push en 1987. Push n'était pas un simple groupe de musique ; c'était un collectif, une réunion de talents partageant une vision commune de la danse et du jazz.

Au cœur de cette formation se trouvait une section rythmique d'une cohésion redoutable : Ernie McKone à la basse, Crispin Taylor à la batterie et Mark Vandergucht à la guitare. Ce trio allait devenir le moteur non seulement de Push, mais de toute une scène musicale. Leur entente télépathique, forgée au fil d'innombrables heures de répétition et de jams, leur permettait de naviguer avec aisance entre des grooves funk complexes et des improvisations jazz plus libres.

"Traffic" et la Déflagration Acid Jazz

L'impact de Push sur la scène musicale britannique fut cristallisé par la sortie de leur morceau instrumental emblématique, "Traffic", en 1988. Inclus dans la compilation fondatrice Acid Jazz and Other Illicit Grooves publiée par le label Polydor (Urban), ce titre est souvent cité par les historiens de la musique comme l'un des actes de naissance officiels du genre Acid Jazz.

Musicalement, "Traffic" est un manifeste. La ligne de basse d'Ernie McKone y est prépondérante, agissant comme la colonne vertébrale autour de laquelle s'articulent des cuivres percutants et des claviers atmosphériques. Le morceau capture l'essence de l'époque : une urgence urbaine, un mélange de sophistication jazz et de puissance funk destinée aux pistes de danse. La réception critique de "Traffic" propulsa le groupe bien au-delà des frontières du périphérique londonien.

En 1989, profitant de cet élan, Push s'embarqua pour une tournée au Japon sous la bannière de l'Acid Jazz, souvent associés à Gilles Peterson, le grand prêtre du mouvement. Cette tournée fut un moment charnière pour McKone. Le Japon, avec son public audiophile et sa vénération pour le jazz, offrit au groupe une validation artistique majeure. Jouer devant des foules enthousiastes à Tokyo ou Osaka confirma à McKone que cette musique hybride, née dans l'underground londonien, possédait une résonance universelle. Cette expérience internationale a également renforcé la discipline de scène du groupe, transformant Push en une machine de guerre live, réputée pour sa capacité à enflammer n'importe quel public.

L'Évolution Discographique de Push

Bien que Push soit souvent associé à ses débuts fulgurants, le groupe a su évoluer et perdurer, publiant des albums qui témoignent de la maturation musicale d'Ernie McKone. L'album Can't Fight It, sorti en 1996 sur le label Soulciety, montre un groupe au sommet de son art, mêlant des compositions originales à une énergie live capturée en studio. Sur des titres comme "Gimme Some More", McKone déploie un jeu de basse décrit par ses pairs comme "superbe" et "très actif", bondissant autour des accords avec une agilité mélodique qui ne sacrifie jamais le groove fondamental.

Le groupe a continué de produire de la musique de qualité avec l'album People en 2004, puis Band On A Mission! en 2011, sorti notamment au Japon chez P-Vine Records, prouvant la fidélité de leur public asiatique. Plus récemment encore, en 2024, Push a fait un retour remarqué avec le single "Cut Me Loose" sur le label Boogie Back Records de McKone, réaffirmant leur statut de vétérans incontestés du funk britannique. Chaque sortie discographique de Push est une leçon de style, où la basse de McKone reste l'ancre inamovible, garantissant l'intégrité sonore du projet à travers les décennies.

Analyse des Données Discographiques de Push (Tableau)

Pour visualiser l'apport constant de Push à la scène jazz-funk, voici une synthèse de leurs sorties majeures où la basse d'Ernie McKone est centrale :

Année Titre Format Label Impact / Note
1988 Traffic Single / Compilation Urban / Polydor Morceau fondateur de l'Acid Jazz, inclus dans Acid Jazz And Other Illicit Grooves.
1994 Ice / Cut Me Loose 12" Single Not On Label Première version d'un classique underground.
1996 Can't Fight It Album Soulciety / Push Album de la maturité, incluant "Gimme Some More".
2004 People Album Push Records Continuation de l'esthétique soul-funk.
2011 Band On A Mission! Album P-Vine (Japon) / Push Succès sur le marché japonais, production soignée.
2024 Cut Me Loose 7" Single Boogie Back Records Réédition/Nouvelle version marquant la longévité du groupe.

L'Odyssée Galliano - De l'Acid Jazz à la Conscience Planétaire

L'Intégration d'une Section Rythmique d'Élite

Le tournant décisif dans la carrière d'Ernie McKone survint en 1990, lorsque le collectif Galliano, dirigé par le poète et chanteur Rob Gallagher, chercha à transformer son projet de studio en une véritable entité de scène. Galliano, souvent perçu à tort comme un simple porte-étendard de l'Acid Jazz, était en réalité une formation bien plus complexe, mêlant spoken-word, conscience politique, jazz spirituel et influences multiculturalistes. Pour soutenir cette ambition musicale, Gallagher recruta l'intégralité de la section rythmique de Push : Ernie McKone à la basse, Crispin Taylor à la batterie et Mark Vandergucht à la guitare.

Ce recrutement massif ne fut pas un simple ajustement de personnel ; il changea radicalement l'ADN sonore de Galliano. D'un groupe s'appuyant sur des samples et des boucles, Galliano devint une force organique puissante. La basse de McKone apporta une profondeur et une chaleur humaine qui contrebalançaient les textes parfois cérébraux de Gallagher, ancrant le message politique dans une réalité physique et dansante.

Les Albums Majeurs : Une Trilogie du Groove

La contribution d'Ernie McKone est omniprésente sur la trilogie classique de Galliano : In Pursuit of the 13th Note (1991), A Joyful Noise Unto the Creator (1992) et The Plot Thickens (1994).

Sur In Pursuit of the 13th Note, le jeu de McKone se caractérise par une approche minimaliste mais redoutablement efficace. Il crée de l'espace, laissant respirer les arrangements touffus et les percussions multiples. C'est une basse qui suggère autant qu'elle affirme, invitant l'auditeur à entrer dans la transe. Cependant, c'est sur The Plot Thickens que l'art de McKone atteint une nouvelle dimension. Des morceaux comme "Long Time Gone" (classé 15ème dans les charts britanniques) ou "Twyford Down" bénéficient de lignes de basse plus complexes, qui naviguent à travers des changements d'accords sophistiqués tout en maintenant une pulse inébranlable.

Le processus créatif de The Plot Thickens mérite une attention particulière. L'album fut en grande partie élaboré dans le studio personnel d'Ernie McKone, situé dans son grenier à Londres ("attic studio"). Cette méthode de travail, inspirée par des groupes de jam comme War, reposait sur l'improvisation collective. McKone n'était pas un simple exécutant attendant sa partition ; il était au cœur de la création, enregistrant des heures de jams qui étaient ensuite éditées et structurées pour devenir des chansons. Cette approche organique a permis de capturer l'énergie live du groupe sur disque, une qualité rare dans les productions de l'époque.

Une Bête de Scène Mondiale

La réputation de Galliano en tant que l'un des meilleurs groupes de scène des années 90 repose largement sur les épaules d'Ernie McKone. Le groupe a parcouru le monde, vendant plus de 800 000 albums et se produisant dans des festivals majeurs, dont une performance légendaire à Glastonbury. Sur scène, McKone était une force tranquille. Souvent armé de sa Music Man Stingray, il délivrait un son massif et percussif qui traversait le mix dense composé de multiples percussionnistes, de choristes et de cuivres.

Les témoignages de l'époque, notamment sur les forums de bassistes comme Basschat, décrivent un musicien capable de "rebondir autour des accords" avec une aisance déconcertante. Son style, à la fois "laid back" (détendu, légèrement en arrière du temps) et techniquement précis, permettait au groupe de varier les dynamiques, passant de moments de contemplation jazz spirituelle à des explosions funk furieuses. Cette expérience au sein de Galliano a non seulement établi McKone comme un bassiste de classe mondiale, mais lui a aussi donné une compréhension intime de la dynamique de groupe, une compétence qui lui servirait inestimablement dans ses futures entreprises de production.

L'Alliance avec le "Modfather" - Les Années Paul Weller

Une Transition vers le Rock-Soul

En 1997, après la dissolution de la formation classique de Galliano, Ernie McKone entama un nouveau chapitre prestigieux en rejoignant le groupe de Paul Weller. L'ancien leader de The Jam et The Style Council était alors en plein renouveau artistique et commercial avec son album Heavy Soul. Weller cherchait à durcir son son, s'éloignant de la soul pastorale de Wild Wood pour revenir à un rock plus brut, influencé par le rhythm and blues britannique des années 60. Il avait besoin d'un bassiste capable de comprendre cette esthétique "Mod" tout en possédant le vocabulaire funk nécessaire pour faire groover les morceaux.

Ernie McKone remplaça Yolanda Charles au sein du backing band et s'imposa immédiatement comme le choix idéal. Sa culture musicale, qui englobait à la fois le rock classique (Led Zeppelin, Steely Dan) écouté par ses amis et la soul pure de son père, lui permettait de s'adapter parfaitement à l'univers de Weller. Il apporta une assise rythmique plus lourde, plus "terrienne", qui convenait parfaitement à l'esthétique de l'album Heavy Soul.

L'Apogée Live : Victoria Park 1998

La collaboration entre McKone et Weller fut intense, marquée par des tournées incessantes à travers le Royaume-Uni et l'Europe. Le point d'orgue de cette période fut sans doute le concert géant à Victoria Park en 1998. Ce spectacle, capturé pour la postérité et dont l'audio fut inclus dans une édition limitée du best-of Modern Classics, témoigne de la puissance de feu de cette formation.

Sur ces enregistrements live, on entend un Ernie McKone qui sert la chanson avec humilité mais autorité. Sur les classiques de The Jam ou du Style Council réinterprétés, il respecte les lignes iconiques de Bruce Foxton ou de Paul Weller, tout en y injectant sa propre "rondeur". Son jeu au médiator ou aux doigts s'adapte à l'énergie de chaque titre, prouvant sa polyvalence. Être le bassiste de Paul Weller, c'est accepter d'être scruté par l'un des musiciens les plus exigeants de Grande-Bretagne ; le fait que McKone ait tenu ce poste durant cette période critique est une preuve de son excellence professionnelle.

Une Collaboration Durable : Remixes et Studio

La relation entre Ernie McKone et le cercle Weller ne s'est pas arrêtée lorsqu'il a quitté le groupe de tournée (remplacé par Damon Minchella). Au contraire, elle s'est transformée en une collaboration créative durable. Paul Weller a continué de faire appel à l'expertise de McKone pour des projets spécifiques, reconnaissant en lui un producteur capable de magnifier le côté "soul" de ses compositions.

Un exemple frappant de cette continuité est le remix du titre "Glad Times", extrait de l'album Fat Pop de Paul Weller, sorti en octobre 2021. Crédité sous le nom de "Soul Steppers - Remixed by Boogie Back", ce travail de production démontre comment McKone réimagine l'œuvre de son ancien patron à travers le prisme du jazz-funk. De même, sa participation au titre "Deeper Love" du groupe Stone Foundation, sur lequel Weller chante, a donné lieu à un "Late Night Jazz Funk Mix" salué par les amateurs du genre. Ces collaborations montrent qu'Ernie McKone n'est pas un "ancien" musicien de Weller, mais un pair respecté qui continue de dialoguer artistiquement avec le "Modfather".

Boogie Back Records - L'Indépendance comme Philosophie

La Création d'un Refuge pour le Groove

Dès 1990, alors même que sa carrière de musicien de scène décollait avec Galliano, Ernie McKone posait les bases de son indépendance en fondant Boogie Back Records. Basé à Londres (code postal N10), ce label est né d'une volonté farouche de préserver et de promouvoir un son spécifique : le jazz-funk underground et la "street soul" britannique. À une époque où l'industrie musicale se tournait massivement vers la musique électronique programmée, McKone voulait créer un espace où les "vrais" musiciens pouvaient s'exprimer, où l'interaction humaine restait au cœur de la production.

Le nom "Boogie Back" est programmatique : il suggère un retour aux sources du boogie, ce funk dansant et syncopé du début des années 80, mais réactualisé avec une sensibilité londonienne moderne. Le label n'est pas une simple structure commerciale ; c'est une extension de la personnalité musicale de McKone.

Un Catalogue d'Excellence et de Découvertes

Au fil des décennies, Boogie Back Records a construit un catalogue impressionnant qui se lit comme le "Who's Who" de la soul britannique. Le label a servi de tremplin et de maison pour des artistes tels que :

  • Vivienne McKone : Sa sœur, dont les titres comme "Come Into My Life" (1994) incarnent l'élégance du label.

  • Omar : Le parrain de la nu-soul britannique, dont la collaboration avec le label atteste de sa crédibilité.

  • Max Beesley's High Vibes : Avant de devenir un acteur célèbre, Max Beesley était un percussionniste et vibraphoniste talentueux. Ses sorties sur Boogie Back, comme "Night Daze" (réédité en 2025), sont des classiques du jazz-funk instrumental.

  • Mica Paris : La grande voix de la soul UK a également posé son empreinte sur le label.

Le label a également joué un rôle crucial dans la réhabilitation d'artistes américains cultes, comme Lalomie Washburn, dont le titre "Try My Love" a été remis au goût du jour par le label.

Le Studio comme Instrument

Le cœur battant de Boogie Back Records est le studio personnel d'Ernie McKone. C'est là qu'il endosse toutes les casquettes : producteur, ingénieur du son, arrangeur et multi-instrumentiste. Le "son Boogie Back" est immédiatement identifiable : une basse ronde et proéminente (naturellement), des batteries qui claquent avec un swing naturel, des claviers Fender Rhodes chaleureux et des sections de cuivres incisives.

En 2023 et 2024, le label a fait preuve d'une vitalité remarquable, multipliant les sorties vinyles 7 pouces (45 tours), un format chéri par les DJ de funk. Des titres comme "In The Thick Of It" par Ernie & The Family McKone (une reprise inspirée) ou les nouvelles productions pour le groupe Push montrent que le label n'est pas un musée, mais une entité vivante qui continue d'alimenter les pistes de danse du monde entier. L'alias "Ernie & The Family McKone" permet au bassiste de mettre en avant ses propres visions artistiques, collaborant souvent avec la chanteuse Laura Jackson pour créer des morceaux de "Modern Soul" qui rivalisent avec les meilleures productions américaines.

Le Virtuose de la Session - Incognito et Au-delà

L'Empreinte sur "Surreal" d'Incognito

Si sa carrière avec ses propres groupes est impressionnante, la réputation d'Ernie McKone en tant que musicien de session est tout aussi prestigieuse. Une mention spéciale doit être faite de sa collaboration avec Incognito, le groupe phare de l'Acid Jazz mené par Jean-Paul "Bluey" Maunick. Bien que certains critiques aient pu trouver le son d'Incognito parfois trop "lisse", la contribution de McKone sur l'album Surreal est unanimement saluée par la communauté des bassistes.

Sur cet album, McKone déploie une technicité raffinée. Il ne se contente pas de tenir le rythme ; il enrichit l'harmonie avec des lignes mélodiques sophistiquées, utilisant des extensions d'accords et des remplissages (fills) subtils qui témoignent de sa profonde connaissance du jazz. Son son sur Surreal est souvent cité comme une référence : clair, défini, avec juste assez de médiums pour percer le mix sans écraser les autres instruments. Pour de nombreux bassistes aspirants, étudier les lignes de McKone sur cet album est un passage obligé pour comprendre comment jouer du funk moderne avec élégance.

La liste des artistes ayant fait appel aux services de McKone témoigne de son incroyable adaptabilité. Il a travaillé avec la légende de la pop Seal, apportant une touche organique aux productions sophistiquées du chanteur. Il a collaboré avec Sister Sledge, les icônes du disco, prouvant qu'il pouvait reproduire les grooves légendaires de Bernard Edwards tout en y mettant sa patte.

Il a également croisé le fer avec des géants de la soul américaine comme Leon Ware (le collaborateur de Marvin Gaye) et Martha Reeves. Ces collaborations ne sont pas anecdotiques ; elles valident McKone comme un musicien capable de dialoguer d'égal à égal avec les créateurs originaux de la musique qu'il aime tant. Plus récemment, ses jams avec les membres de Jamiroquai (Matt Johnson, Derrick McKenzie) montrent qu'il fait partie intégrante de l'aristocratie du funk londonien, un cercle restreint de musiciens qui partagent un langage commun.

L'Héritage Vivant

Conscient que la musique est une tradition orale qui doit se transmettre, Ernie McKone a consacré une partie importante de sa carrière récente à l'enseignement. Il a officié en tant que tuteur de basse au London Centre of Contemporary Music (LCCM), une institution réputée pour sa formation pratique et réaliste aux métiers de la musique.

Au LCCM, McKone ne se contente pas d'enseigner des gammes ou des techniques de slap. Il partage une philosophie du métier. Ses masterclasses, souvent animées aux côtés d'autres pointures comme le batteur Pete Lewinson ou le bassiste Geoff Gascoyne, sont des leçons de vie musicale. Il insiste sur des concepts souvent négligés par les méthodes académiques : l'importance de l'écoute, le rôle social du bassiste dans un groupe, la gestion de carrière et la nécessité de la polyvalence (savoir produire, arranger, mixer).

L'impact de cet enseignement est profond. En formant la prochaine génération de bassistes britanniques, McKone assure la pérennité du "groove" qu'il a contribué à définir. Il leur apprend à ne pas être de simples techniciens, mais des musiciens complets, capables de s'adapter à un environnement industriel en mutation tout en gardant leur intégrité artistique. Pour McKone, le studio et la salle de classe sont deux facettes d'une même mission : servir la musique.

Comment définir le style d'Ernie McKone? Les analystes et les collègues musiciens s'accordent souvent sur le terme "laid back". Cela signifie qu'il a tendance à placer ses notes très légèrement en arrière du temps, créant une sensation de détente, de lourdeur confortable qui invite au mouvement de tête. C'est l'antithèse du jeu précipité ou nerveux.

Cependant, ce calme apparent cache une grande activité. Sur des morceaux de Push ou de Galliano, McKone est capable d'une densité de notes impressionnante, utilisant des "ghost notes" (notes étouffées percussives) pour densifier la rythmique. Il sait "rebondir autour des accords", tissant des contre-mélodies qui dialoguent avec le chant ou les cuivres. Son usage des chromatismes pour relier les accords trahit son amour du jazz, tandis que son attaque franche ancre son jeu dans le funk.

La Music Man Stingray et Au-delà

Historiquement, l'image d'Ernie McKone est indissociable de la basse Music Man Stingray. Cet instrument, avec son micro humbucker puissant et son électronique active, a défini le son de ses premières années. La Stingray lui offrait le tranchant nécessaire pour se faire entendre au milieu des sections de cuivres puissantes de Galliano et Push, tout en délivrant des graves profonds et ronds.

Bien qu'il utilise probablement d'autres instruments en studio selon les besoins de la production (Fender Jazz Bass pour un son plus classique, basses à 5 cordes pour le registre étendu nécessaire à la nu-soul), la Stingray reste symbolique de son approche : un son moderne, puissant, mais capable de finesse. En studio, sa chaîne de signal est réputée pour sa pureté, cherchant à capturer le son des doigts sur les cordes avec le moins d'artifices possible, privilégiant la qualité du préampli et de la compression pour sculpter le son.

En parcourant la carrière d'Ernie McKone, on traverse l'histoire récente de la musique britannique. Des premiers émois du Rare Groove aux triomphes de l'Acid Jazz, des stades remplis avec Paul Weller aux sessions intimes de Boogie Back Records, McKone a toujours été là, tenant la baraque, assurant les fondations.

Il n'est pas seulement un bassiste ; il est un passeur. Il a fait le lien entre la soul américaine de son père et le hip-hop de ses amis, entre l'analogique et le numérique, entre la scène et l'enseignement. Pour les lecteurs de gravebasse.com, Ernie McKone est l'exemple ultime de la réussite musicale : une carrière bâtie non pas sur le "m'as-tu-vu", mais sur la compétence, la passion, et une dévotion inébranlable au groove. Tant qu'il y aura des basses à jouer et des disques à produire, Ernie McKone sera là, dans l'ombre ou dans la lumière, pour s'assurer que la musique ne s'arrête jamais de tourner.

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